Alger sans moi

Alger sans moi

 de Jean-Louis Yaïch  Editeur : Maurice Nadeau 16 novembre 2016

Alger sans moi couverture

 

Analyse d’Albert Bensoussan

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« Sur terre nous ne sommes que des invités », aime à dire le protagoniste du dernier roman de Jean-Louis Yaïch (qui est né à Alger onze ans avant l’Indépendance), sauf qu’on l’a invité à quitter la table. Et le festin glorieux de la ville blanche où, disait Camus, « les dieux parlent dans le soleil », s’est fait sans lui. Il doit partir, « la valise ou le cercueil », disait-on, « une main devant, une main derrière » disait-on, et ce fut La grande fugue dont parla Anne Loesch. « Adieu, pays maudit de mes ancêtres », s’écrie le narrateur. Il s’agirait donc d’un chant funèbre, mais qui n’a rien à voir avec le thrène homérique, car l’auteur, dont le lyrisme échevelé n’est pas sans évoquer Max Guedj, grande voix de l’écriture juive d’Algérie[1], choisit la bouffonnerie et la dérision, deux armes efficaces pour conjurer le chagrin et le deuil.

Car voilà que ce médecin, dont le cabinet est rue Charras, à deux pas des Vraies richesses − la librairie de Charlot, haut-lieu de notre culture algéroise, en contrebas de l’université −, vient d’avaler une mouche. Le chitane est en lui et plus rien ne sera comme avant. Il sera ballotté dans la tourmente, mêlé à une chasse à l’homme dont il s’imputera la tragique issue, pour finir, à son tour, en plein vertige, par être troué au cœur. Entre-temps, il aura vu la ville blanche se noyer dans son encre rouge, avec pour seul réconfort la méditation des lettres hébraïques conçue par Abraham Aboulafia, le kabbaliste qui, au XIIIe siècle prédit le retour des tribus juives sur leur terre ancestrale et l’avènement du Messie réunissant les trois rameaux abrahamiques (en suspens encore). Yaïch connaît bien tout cela, et surtout la contemplation des Sephirot, lui qui, psychothérapeute de profession (puis libraire), a le goût du Livre et s’emploie, par la pensée, à épeler les lettres sacrées composant le tétragramme.

Ce roman est un vrai fourre-tout de la mémoire, toute une vie défile, toute une ville, dans un parfait et plaisant désordre – y compris le désordre amoureux (« un érotisme fait main »). Le maléfice sera conjuré par les fumées du b’rohr, ces pierres d’encens que les mères juives promenaient dans les chambres pour en chasser le mauvais œil. Alors oui, Drumont et Max Régis[2], les ligues antijuives, l’affreux antisémitisme d’Alger la coloniale, sont ici convoqués, et les belles poseuses de bombe algériennes ; mais en regard nous avons la Kahina, reine berbère et juive, et puis les kabbalistes, l’En Sof et tous ces mots rassurants : la ménorah, le « Schéma Israël » et les trois niveaux de l’âme : « Nephesh Rouach et Neshamah », dont Yaïch est fin connaisseur. Et fin gourmet aussi de l’inoubliable cuisine de ce rivage qu’il énonce comme un bonbon fond dans la bouche : « osbana, chkemba et chtetra », sans lesquels il n’y aurait pas de « barbouch », ce couscous typiquement algérois. Nostalgie choyée, berceuse de l’âme juive.

Le mot de la fin : « Nous devrons partir et pour toujours. Abandonner nos maisons vides au peuple grouillant des villes, nos frères pourtant, pétris d’espoir et de haine ». Comment ne pas entendre là Meursault et les derniers mots, de L’Étranger, le jour de son exécution, accueilli « avec des cris de haine » ? À la « tendre indifférence du monde », dont parlait Camus, a succédé ce carcan de haine qui ferait désormais du Juif un « encerclé vif ». À quoi ce petit roman abracadabrantesque (pour reprendre l’adjectif inventé par Rimbaud) opposera, in fine, la formule de conjuration kabbalistique : Abracadabra dont le scrupuleux Jean-Louis Yaïch nous livre l’exacte étymologie : « de l’hébreu ha brakha dabra (la bénédiction a parlé) ». Bénédiction sur ce livre de mémoire déchaînée, d’heureuse piété et d’incomparable fantaisie.

Albert Bensoussan

[1] Cf. Mort de Cohen d’Alger.

[2] Lui qui déclara : « On arrosera de sang juif l’arbre de la liberté » !

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Biographie de l'auteur

Jean-Louis Yaïch, né à Alger en 1951, fut représentant d'éditeur, éditeur pour la jeunesse (éditions Léon Faure), psychothérapeute, puis libraire. Connu pour des ouvrages comme Kilos de plume, Kilos de plomb, (récit Seuil, puis en poche collection Point) - plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires vendus -, La Faim en soi (Seuil), Le Dictionnaire des aliments (Presses de la Renaissance) et ses prestations audiovisuelles (Apostrophes ou 52 sur la une). Ses publications furent en leur temps (début des années 90) largement reprises dans la presse.

 

 

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