Algérie, mémoire interdite

Algérie, mémoire interdite

Par Pierre Rehov

L’Algérie, comme entité politique cohérente, est une construction récente. Avant 1830, il n’existait ni nation algérienne, ni État unifié, ni conscience nationale homogène. Il y avait une régence ottomane dominée par une élite militaire étrangère, des tribus, des confédérations kabyles jalouses de leur autonomie, des ports vivant du commerce et de la course maritime. Et bien avant cela, il y avait l’Afrique romaine, chrétienne, juive, berbère. Il y avait Saint Augustin à Hippone, des évêchés prospères, des communautés juives enracinées depuis l’Antiquité. L’islam n’était pas encore passé par là. Cette terre n’était ni arabe ni musulmane par essence. Elle était plurielle. Elle n’avait pas encore été absorbée par une expansion religieuse et politique venue d’Orient.

Lorsque les armées arabes pénètrent en Afrique du Nord au VIIe siècle, il ne s’agit pas d’une diffusion paisible de spiritualité. C’est une conquête. Elle est militaire, progressive, parfois brutale. Les résistances berbères sont écrasées. La figure de la Kahina rappelle que l’islamisation n’a pas été un consentement unanime mais le résultat d’un rapport de force. À partir de là, une hiérarchie nouvelle s’installe. Les non-musulmans ne sont pas systématiquement exterminés, mais ils sont assignés à un statut précis : celui de dhimmi. Le terme signifie « protégé ». Il masque mal la réalité juridique : paiement de la jizya ; restrictions dans l’édification des lieux de culte ; incapacité de porter les armes ; infériorité symbolique inscrite dans le droit. Le musulman domine. Le juif ou le chrétien survit sous condition. Certains se convertissent pour échapper aux pressions sociales et fiscales. D’autres résistent, génération après génération, dans une fidélité silencieuse. Le christianisme nord-africain disparaît presque totalement. Les Juifs demeurent, repliés mais vivants.

Sous la domination ottomane, l’Algérie devient la Régence d’Alger. Elle n’est pas un État-nation, mais une province lointaine dirigée par des deys, appuyés sur des milices turques et une économie largement alimentée par la piraterie. Les corsaires d’Alger écument la Méditerranée. Des navires européens sont arraisonnés, des équipages capturés, des villages côtiers attaqués. Des milliers d’Européens sont réduits en esclavage. L’esclavage blanc n’est pas une figure polémique, il est documenté, structuré, intégré au système économique. Des ordres religieux européens collectent des fonds pour racheter les captifs. Pendant ce temps, les Juifs d’Algérie vivent toujours sous le régime de la dhimmitude, intermédiaires commerciaux utiles mais juridiquement inférieurs. L’Algérie précoloniale n’est pas un paradis harmonieux. C’est un espace fragmenté, dominé par une aristocratie militaire étrangère, où la hiérarchie religieuse est codifiée et où la prédation maritime constitue une ressource majeure.

La rupture de 1830 est radicale. La France met fin à la Régence. La conquête est dure, parfois implacable. Mais elle introduit une transformation structurelle inédite. Pour la première fois, le territoire est unifié administrativement, intégré dans un système d’infrastructures modernes. Routes, ports, chemins de fer, écoles, hôpitaux, cadastre, réseaux d’irrigation, urbanisme. Alger devient une capitale structurée. Oran, Constantine se modernisent. La colonisation est une domination, elle comporte des excès et des injustices, mais elle produit un bouleversement matériel considérable. En 1962, l’Algérie hérite d’un appareil administratif complet, d’universités, d’un réseau ferroviaire dense, d’infrastructures portuaires performantes, d’une agriculture organisée. Nier cette transformation, c’est mutiler la réalité.

Fin du statut de Dhimmi pour les Juifs.

Le décret Crémieux de 1870 constitue pour les Juifs d’Algérie une césure historique. Après des siècles de statut subalterne, ils deviennent citoyens français. La dhimmitude s’achève. L’école républicaine s’ouvre, les professions deviennent accessibles, l’égalité juridique est acquise. Ce changement bouleverse l’ordre ancien où le non-musulman occupait une place inférieure. La hiérarchie traditionnelle se trouve renversée. La colonisation ne touche pas seulement la terre, elle touche la symbolique du pouvoir et de la supériorité religieuse inscrite dans le droit classique islamique.

La guerre d’Algérie éclate en 1954.

Le FLN adopte la lutte armée, l’attentat urbain, l’élimination des rivaux, l’intimidation des populations rurales. Le conflit s’inscrit dans la guerre froide et bénéficie de soutiens extérieurs. Pour les pieds-noirs — dont les Juifs citoyens français — la violence n’est pas théorique. Elle est quotidienne. Les bombes explosent dans les cafés, les assassinats ciblés se multiplient, la peur s’installe. L’histoire a parfois romantisé cette lutte ; elle oublie trop souvent la brutalité des méthodes et la terreur exercée contre ceux qui refusaient l’autorité du FLN.

1962 scelle l’exode.

En quelques mois, près d’un million de personnes quittent l’Algérie. Les Juifs presque tous. Deux millénaires de présence s’éteignent brutalement. Le 5 juillet 1962, à Oran, alors que l’indépendance est proclamée, des violences éclatent contre les Européens restés sur place. Des dizaines, probablement des centaines de civils sont massacrés dans un chaos que l’armée française, cantonnée, n’interrompt pas immédiatement. Ce drame marque les mémoires comme un signal clair : l’Algérie nouvelle ne sera pas la nôtre. Dans le même temps, des milliers de harkis — ces Algériens musulmans qui avaient combattu aux côtés de la France — sont abandonnés à leur sort. Beaucoup sont exécutés, torturés, massacrés dans des représailles d’une brutalité extrême. Leur tragédie demeure l’une des pages les plus sombres de la décolonisation. L’exode des pieds-noirs et la mise à mort des harkis ferment une époque dans le sang et l’abandon.

L’Algérie indépendante ne naît pas dans le vide.

Elle hérite d’un territoire structuré, d’infrastructures fonctionnelles, d’un appareil administratif complet, d’universités, de ports modernes, d’un réseau ferroviaire dense, d’exploitations agricoles mécanisées, d’un système hospitalier organisé. Elle reçoit un pays clé en main. Elle n’a pas à bâtir l’État à partir du néant. Elle doit simplement gouverner.

Mais le pouvoir ne revient pas au peuple. Il est confisqué par un appareil politico-militaire issu du FLN. L’indépendance ne débouche pas sur une pluralité démocratique ; elle débouche sur un parti unique, verrouillé, vertical, où l’armée devient l’arbitre réel du destin national. La révolution se transforme en monopole. Ceux qui contestent sont marginalisés. Ceux qui dérangent disparaissent du paysage politique.

Le pays adopte un modèle socialiste centralisé inspiré des doctrines tiers-mondistes et soutenu par le bloc soviétique. Nationalisations massives.

Bureaucratisation extrême. Planification idéologique. L’économie cesse d’être un moteur de production pour devenir un instrument de redistribution clientéliste. La rente pétrolière remplace l’initiative. Le gaz et le pétrole deviennent l’oxygène d’un système qui n’a plus besoin de créer de richesse puisqu’il capte la manne du sous-sol.

La rente et la corruption : matrice d’un État figé

La richesse énergétique aurait pu transformer l’Algérie en puissance régionale prospère. Elle devient la matrice d’une dépendance chronique. Lorsque l’État vit de la rente, il ne rend de comptes à personne. Il n’a pas besoin d’une classe moyenne autonome. Il n’a pas besoin d’innovation. Il a besoin de loyautés.

La corruption s’installe dans les rouages. Les marchés publics deviennent des instruments de fidélisation. Les élites s’enrichissent. Les villes se dégradent. L’entretien des infrastructures décline. Ce qui avait été construit est peu à peu laissé à l’usure. L’urbanisme se densifie sans cohérence. Les bidonvilles s’étendent. L’administration se rigidifie. La bureaucratie étouffe l’initiative privée.

L’État parle de révolution permanente pendant que la société s’immobilise.

L’islamisation et la fracture

Pour consolider sa légitimité, le régime instrumentalise l’identité arabo-islamique. L’arabisation devient politique d’État. Les héritages pluriels — berbère, juif, européen — sont marginalisés dans le récit national. L’histoire est simplifiée. La complexité disparaît au profit d’un discours unificateur. Mais l’islam politique, encouragé pour neutraliser les oppositions laïques ou de gauche, finit par échapper au contrôle du pouvoir. Dans les années 1980, la crise économique fragilise le système. Les frustrations sociales s’accumulent. Les mouvements islamistes gagnent du terrain.

Dans les années 1990, l’annulation d’un processus électoral déclenche une guerre civile d’une violence extrême. Attentats, massacres de villages, assassinats d’intellectuels. Des dizaines de milliers de morts. L’Algérie s’enfonce dans une décennie noire qui révèle la fragilité profonde du modèle post-indépendance.

Un potentiel gaspilléL’Algérie possède l’un des sous-sols les plus riches d’Afrique. Elle dispose d’un littoral stratégique, d’une jeunesse nombreuse, d’une diaspora compétente. Elle aurait pu devenir un centre économique méditerranéen majeur.

Au lieu de cela, elle demeure dépendante de la fluctuation des prix des hydrocarbures. Chaque baisse du baril expose la vulnérabilité du système. Les réformes structurelles sont annoncées, rarement mises en œuvre. Le pouvoir se maintient par l’équilibre entre rente, contrôle sécuritaire et distribution ciblée.

Le pays n’est pas condamné par sa population. Il est entravé par son architecture politique.

Mémoire d’un départ

Pour les Juifs pieds-noirs, l’exil de 1962 ne fut pas seulement la fin d’une présence. Il fut le basculement d’un territoire vers un système fermé, autoritaire, incapable d’assumer la pluralité qui avait pourtant marqué son histoire longue.

Les Français, Juifs et non Juifs, ont quitté une terre qui, en quelques années, allait se refermer sur un récit unique et une gouvernance verrouillée. Le massacre d’Oran, l’abandon et l’exécution des harkis, la confiscation du pouvoir par un appareil militaro-politique, ont scellé ce tournant. L’Algérie indépendante avait tout pour réussir. Elle a choisi la centralisation, la rente et la consolidation d’un appareil dominant plutôt que la liberté économique et politique.

L’histoire ne s’écrit pas en slogans. Elle s’écrit en structures, en décisions, en conséquences. Et les conséquences, soixante ans plus tard, parlent d’elles-mêmes.

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Date de dernière mise à jour : 07/03/2026