Des pieds noirs celebres se souviennent

Des pieds-noirs célèbres ( juifs et non juifs)  se souviennent

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Frédéric Musso

67 ans, romancier, écrivain et essayiste

« L’Algérie, pour moi, c’est un écartèlement entre Alger-avec mes études au collège Notre-Dame-d’Afrique-et le bled où je suis né, en 1941, à Tizi Ouzou, en Kabylie. Les images les plus violentes, les plus riches, ce sont celles du bled. Nous étions en contact permanent avec ceux qu’on appelait "les indigènes". Il y avait une insouciance, le sentiment que tout cela était éternel et surtout l’idée évidente d’appartenir à ce pays. C’est l’Algérie qui m’a fait français. Ma famille, à l’origine des pêcheurs sardes et des catalans, était là depuis cinq générations. Jusqu’à la mort de ma mère, après l’indépendance, aucun mort de ma famille ne reposait dans un cimetière de métropole. L’Algérie, c’était un bonheur insolent, le premier matin du monde, le sentiment d’une nature pleine et sauvage, inépuisable, toujours plus forte que l’homme. Quand on tournait la tête, on apercevait des ruines romaines ou alors la mer, où nous avons passé des moments inoubliables à nager et à pêcher. L’apport des Français ? J’ai le souvenir de ma classe à l’école de Tizi Ouzou : il y avait plus de Kabyles que de Français. Dans la rue, les petites filles arabes chantaient "A la claire fontaine" et tous les chants français. L’histoire a jugé, mais il ne faut pas réduire tout cela à une diabolisation, à un manichéisme stupide. Quelle qu’ait été la fin du film, c’est-à-dire l’indépendance, il a existé des liens profonds entre les deux communautés. Quand je retourne en Algérie, je sais qu’on m’y attend. »

 

Maurice Tubiana

88 ans, cancérologue

« Je suis né à Constantine, mais j’ai surtout vécu à Alger. Je garde un souvenir très contrasté de l’Algérie. A Alger, je me souviens encore de la luxuriance de la végétation, notre jardin, perpétuellement ensoleillé, embaumait toute l’année. Et puis il y avait la mer. On se baignait de Pâques à la Toussaint sur les plages de Sidi Ferruch, par exemple. Notre vie matérielle était très agréable mais, pour beaucoup, Européens ou musulmans, elle était très dure en raison de la pauvreté. Pendant la guerre, il y avait des queues de milliers de gens pour obtenir de la nourriture. Le plus frappant était la violence entre les différentes ethnies et groupes religieux. On ne se faisait pas confiance, on se méfiait. Paradoxalement, la Seconde Guerre mondiale a arrangé les choses. Deux camps se sont formés, vichystes proallemands contre résistants. Du coup, le racisme s’est atténué. En 1943, je me suis engagé dans un régiment de tirailleurs algériens et j’ai fait comme médecin la campagne d’Italie et le débarquement de Provence, où j’ai été blessé. Les Algériens étaient des combattants incroyables. J’étais de ceux qui pensaient que cette guerre menée ensemble permettrait d’arranger les choses en Algérie. Mais il y a eu Sétif, une horreur des deux côtés. A cause des massacres de Français, mais aussi de la réaction trop excessive de la troupe. Ça a été un drame, la méfiance et la peur ont aussitôt pris le dessus. Le débat sur la colonisation ? Je trouve que, des deux côtés, les accusations sont stupides. Il est indiscutable que les Européens ont réalisé énormément de choses, et pas seulement dans le domaine des infrastructures. A la faculté de médecine d’Alger, il y avait des musulmans privilégiés, certes, mais cela a permis de former une élite intellectuelle. En réalité, il s’en est fallu de peu que les choses ne débouchent en Algérie sur un compromis acceptable par tous. Mais les radicaux des deux camps l’ont finalement emporté. J’ai perdu trois cousins pendant la guerre : le premier à Auschwitz, le second dans les commandos au siège de Toulon, le troisième à Constantine. Il faisait partie de ces gens qui cherchaient à rapprocher les deux communautés. Il a été abattu par le FLN. »

 

Louis Gardel

68 ans, éditeur et romancier

« J’ai quitté Alger en 1957 pour faire une hypokhâgne à Louis-le-Grand, mais j’y retournais tous les étés. Dans ma classe, la majorité des élèves étaient pro-FLN et trouvaient normal qu’en Algérie la bombe soit l’arme du pauvre. Je leur disais que tout cela était bien joli, mais que des gens étaient frappés par ces bombes. En fait, tout en comprenant les revendications indépendantistes, je trouvais que les malheureux pieds-noirs étaient très maltraités. J’étais traité de raciste, de colonialiste juste parce que j’étais pied-noir. C’était une position difficile, modestement camusienne. Mes souvenirs d’Algérie ? Essentiellement la plage, un lieu qui se nommait Surcouf, à l’est d’Alger. On faisait de la pêche sous-marine, on nageait, on allait aux surprises-parties. J’avais deux copains arabes. L’un était un vieux pêcheur, devenu par la suite l’un des chefs du FLN et que les paras ont abattu. L’autre, c’était le garçon qui apportait les légumes à la maison. C’était mon pote, mais à la mode coloniale. On regardait ensemble les filles sous les douches, mais il n’est jamais venu déjeuner à la maison. Lui aussi est passé au FLN. La colonisation ? Je n’ai pas de vision globale. Sur le plan strictement matériel, la France a beaucoup fait. Mais cela a touché peu de gens. L’apport de la langue française me semble être le plus beau cadeau fait là-bas. Ce que je remarque quand on évoque tous ces débats qui agitent les deux communautés, c’est la façon merveilleuse dont nous sommes accueillis en Algérie. Mais c’est normal, c’est mon pays natal : on rigole des mêmes choses, on a la même libido, la même structure du désir. J’ai pris conscience que tout allait finir à 15 ans, en 1955. J’avais vu des photos de la capitulation de Diên Biên Phu et je me suis dit que l’impérialisme européen, c’était fini. »

 

Claude Cohen-Tannoudji

75 ans, prix Nobel de physique

« C’était un pays magnifique, il y avait une douceur de vivre incroyable. Mes meilleurs souvenirs ? Le soleil, la mer, la joie de vivre. Puis j’ai connu les mesures antisémites de Vichy : j’ai perdu tous mes prix et ma nationalité française, mais je suis resté dans le 1 % de numerus clausus. Nous avions des contacts cordiaux avec les musulmans, j’avais des copains parmi eux et je ne ressentais pas la moindre tension. Je pense que la France a énormément fait là-bas. Qu’il s’agisse de la santé, des infrastructures, de l’éducation. Je déteste les prises de position schématiques sur ces sujets. Peindre en noir tout ce que la France a fait, ce n’est pas bien. »

 

Jean-Jacques Gonzalès

57 ans, philosophe et écrivain

« J’ai quitté Oran à l’âge de 11 ans. Les images que je garde sont donc celles d’un enfant. Il y a celles, très dures, des massacres d’Oran à l’indépendance. Mais sinon, il y a, bien sûr, la mer, les plages, tous les chromos algériens. Les Arabes ? Une masse indistincte. J’en connais

quelques-uns avec lesquels je joue mais je ne vais jamais chez eux. Il y a des séquences d’amitié terribles, mais avec un quant-à-soi qui demeure. Et puis il y a l’école, où l’on ne nous apprend rien de l’Algérie, mais tout de cette France que nous ne connaissons pas. Un truc dingue, schizophrénique. Ensuite la guerre, atroce, horrible. Mais je me disais qu’elle devait m’amener au paradis, dans cette France des livres, du savoir. Une fois arrivés, on nous a dit que nous n’étions pas chez nous. En fait, chez nous, maintenant, c’était nulle part. »

 

Alain Afflelou

60 ans, homme d’affaires

« L’Algérie c’est mon pays et j’y retourne souvent. J’en suis parti à 14 ans et demi. Mon père était boulanger à Sidi Bel-Abbès. Les couleurs de mon enfance, c’est l’ocre de la terre battue, des façades des maisons et le bleu du ciel. J’avais plein de copains musulmans et je les ai toujours. Ensuite, cela a été la guerre. Au début, eux et moi, on se regardait en chiens de faïence et puis la peur est venue. Les attentats devenaient quotidiens. la peur on la lisait dans les yeux de nos parents. Pour eux, abandonner l’Algérie c’était aussi impensable que la neige au mois d’août. Mais, cette année 1962, il a neigé en août. »

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Date de dernière mise à jour : 22/11/2015