Esther, la vieille juive de la rue Condorcet

 

 

Par Paul Benaim

Publié le 21 octobre 2015

Ce texte nous a été adressé par l’auteur. Il est extrait de son livre «  Algérie Française 1926-1962 » qui reprend des textes publiés dans :

  • Guysen International News (Site Internet de l’agence)
  • le J.A.M.I.F.(Journal de l’Association des Médecins Israélites de France)
  • « Résurrection d’un Etat ou L’épopée d’Israël racontée aux 13-20 ans et à leurs parents » (Editions Amalthée)
  • « Les trois vies d’Abraham B.Histoires insolites d’un médecin parisien »(Editions David Reinharc)

ou inédits.

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Ce texte s’adresse à ceux qui, comme moi-même, ont gardé la nostalgie d’  une  enfance passée dans une ville de l’Algérie française dont les habitants ne vivaient pas toujours  en bonne intelligence, notamment à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

*

Je suis né et j’ai passé mes douze premières années dans un appartement situé au 1er étage d’une maison de la rue Condorcet, une rue située à la périphérie  d’Oran, dans le quartier de Miramar, proche des remparts de la ville, vestiges de l’époque ibérique. 

Nos voisins s’appelaient Fernandez, Pitaluga, Roméro, Ultaro, Nondede, Zagamé, Figari… d’origine espagnole pour la plupart, à l’image de la population des quartiers « européens » de la ville, qui avait aussi son quartier arabe, dit « le village nègre » et son quartier juif autour de la rue de la Révolution, dite «  rue des Juifs » habitée par des familles pauvres de  notre communauté.

Mes meilleurs amis étaient Jojo Fernandez et Alan Figari.

Nous étions, mes parents et moi, les seuls Juifs du quartier, à une exception près : en face de notre maison se trouvait une épicerie, une minuscule épicerie  tenue par une vieille dame célibataire, Esther Koubi.

 

Une boutique d’un autre âge

Esther tenait une boutique de quelques mètres carrés, équipée d’étagères  où l’on découvrait des denrées telles que sucre,  semoule,  farine, des boites de conserve… mais aucune denrée périssable (il n’y avait pas de réfrigérateur), pas de fruits ni légumes. On pouvait voir sur le sol  un  baquet contenant de l’huile d’arachide qu’Esther prélevait à l’aide d’une louche pour en remplir  les bouteilles apportées par les clients ; sur une table vermoulue, une balance vétuste. C’était  à peu prés tout. L’épicerie s’ouvrait sur la partie privée,  une pièce unique faisant office de  chambre à coucher et  de cuisine. Un rideau de tissu sombre   séparait la boutique de l’arrière boutique.

Les clients étaient rares ; les gens du quartier préféraient l’épicerie « Gallardo », moins exiguë et mieux achalandée.

Des années plus tard, j’appris qu’  Esther avait été propriétaire d’une misérable maison du quartier juif, rue d’Austerlitz, et pour équilibrer son budget,  avait vendu ce bien en viager : la rente lui permettait de payer le loyer de son « entreprise ».

 

Une seconde mère

Esther n’avait ni parents, ni amis, mais n’était pas seule au monde : elle vivait avec un compagnon, ou plutôt une compagne, Follette, une chienne  au poil blanc, très sociable, qui faisait la joie des gamins du voisinage et jouait un rôle dissuasif  vis-à-vis de visiteurs mal intentionnés.

Esther ne sortait jamais ; elle portait toujours les mêmes vêtements, une robe gris foncé et un tablier de même couleur. Les seules visites étaient celles de  rares habitués ; c’est dire que la compagnie d’enfants, celle de ma grande sœur, la mienne, puis celle de mon petit frère, de 7 ans mon cadet, lui était précieuse. J’aimais les moments passés  auprès d’elle. La vieille dame répondait sans se lasser à toutes mes questions et avait l’art de m’intéresser en me racontant des histoires sur toutes sortes de sujets. Autrefois, elle avait assisté à plusieurs opéras, et  en avait retenu les airs les plus célèbres qu’elle chantait avec conviction d’une voix grêle, Rigoletto, Carmen, La Juive….

 Lorsque  je m’ennuyais, je disais à ma mère «  je vais chez Esther », certain qu’elle m’accueillerait avec joie et trouverait une nouvelle histoire à raconter. Esther savait adopter son  discours à l’âge de son auditoire. C’est ainsi que les contes pour enfants avaient, peu à peu, fait place à des épisodes de  l’ancien testament  ou de l’histoire de France… De ce fait je n’étais jamais rassasié  de la présence d’Esther.

Mais la marche inexorable du temps allait bientôt mettre fin à ces  tête à tête insolites entre un petit garçon et une  septuagénaire    de Miramar. 

 

Remous  à Oran

Le quartier était tranquille, la circulation automobile y était  très faible. La chaussée  appartenait à sa jeunesse. On  n’entendait guère  dans les  rues que les cris des enfants jouant à cache-cache, au ballon,  faisant des courses  à bicyclettes ou en  « carricos », planches montées sur de roulements à billes. Par moment nos cris se mêlaient  aux  appels des marchands d’eau douce contenue dans des outres portées sur leur  dos : des robinets de la ville  s’écoulait une eau salée impropre à la consommation. On entendait aussi les voix des vendeurs de limonade glacée, répétant à tue-tête « agua limon, agua limon ».

Mais dans les années 30, le climat politique devint de plus en plus lourd, avec l’accession d’Adolf  Hitler au pouvoir en Allemagne, le gouvernement du Front populaire en France et la guerre civile en Espagne  entre républicains et fascistes. A cela s’ajouta l’affaire Zaoui, un employé juif accusé d’avoir assassiné son patron. L’affaire souleva une vive polémique dans la ville. Zaoui fut condamné à mort  et guillotiné, malgré les doutes qui pesaient sur sa culpabilité.

Une vive tension se manifestait dans la cité. Des bagarres éclataient  dans des cafés du centre ville, comme le « Café riche », à l’occasion des  élections municipales et la police devait intervenir pour séparer les « combattants ». Les passions s’étaient déchaînées   avec la candidature à la Mairie d’un prêtre prétendu philosémite et sourcier, l’Abbé Lambert. Ce dernier, après avoir été élu,  s’avéra ouvertement antisémite, et ne décela aucune source d’eau douce dans la région.

Des échos  de cette tension parvenaient dans ce quartier paisible de Miramar.

Aucun des événements à l’origine de cette tension ne m’échappait et il en était de même pour la plupart des enfants de mon âge. J’ai le souvenir de deux incidents révélateurs de ce climat de haine qui n’était pas sans influence sur e comportement des jeunes.

-  Au cours de l’année 1936, nous avons surpris un adolescent qui collait à la porte d’entrée de notre appartement un tract des «  croix de feu », mouvement d’extrême droite du colonel de la Roque.

- Je fus  un jour traité de « sale juif » par un de mes camarades de jeu. Je rapportai le fait à ma mère, à qui je désignai l’enfant : elle lui affirma qu’il avait un physique typiquement juif,  qu’il était donc certainement juif, et cela avec l’espoir qu’il hésiterait désormais avant de proférer de telles paroles.

Esther était en dehors de tout cela : pour elle, le monde se limitait à la rue Condorcet,  à sa boutique, à ceux qui lui donnaient un peu de chaleur humaine, et bien sûr  à sa chère Follette.

 

La fin d’une époque

Au début de l’année scolaire 1938-1939 nous avons déménagé, quittant la rue Condorcet pour le boulevard Charlemagne situé au Centre ville, plus prés du lycée Lamoricière.

Esther, devenue trop âgée pour faire face aux obligations de son petit commerce, fit une demande de séjour dans   une maison de retraite départementale. En attendant son admission à l’asile de vieillards de Saint Denis du Sig, elle logea chez nous pendant quelques semaines ; elle fut une invitée discrète, triste car elle avait dû se séparer de sa chienne.

Les adieux furent émouvants et nous lui promîmes de lui rendre visite.

C’est beaucoup plus tard que j’appris qu’elle n’avait survécu que quelques mois à ce déracinement. Et, aujourd’hui encore, je pense avec regret  que nous n’avons pas tenu   notre promesse.

 

Note Ce texte fait partie d’un recueil de nouvelles intitulé « Les recluses d’Auray-sous-Bois et autres nouvelles »

 

 

 

 

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