Jacques Azoulay : La première séance

 Les cinémas à Alger c'était une vraie "mafia", on se connaissait tous. D'abord il y avait ma famille, les Ghanassia avec les trois cinémas Versailles, Vendôme et Français; et puis les Tinoudji avec le Colisée, le Majestic et le Marignan, c'étaient des amis de mes parents, et puis aussi Robert Laskar qui était distributeur des films Rank et associés pour le Versailles, on connaissait tous les autres aussi.

   Quand je voulais aller au cinéma je ne payais jamais l'entrée, alors mes parents me donnaient de l'argent que je devais dépenser en bonbons ou eskimos et en fait ça revenait plus cher que si j'avais payé comme tout le monde. Les places valaient entre 3 et 5 francs dans ces années là et moi j'en dépensais au moins dix ou vingt à l'entracte.

   Je n'ai gardé aucun souvenir matériel du Versailles, ni photo, ni ticket, ni rien, mais tout est gravé là dans ma tête comme si c'était hier...

   Le soir de l'inauguration il y avait toute ma famille, je me balladais partout, j'étais très fier...

   Ce cinéma devait vous valoir une grande notoriété auprès de vos camarades ?

   J'avais beaucoup de copains, ils disaient à ma mère à l'entrée "je viens de la part de Jacky" et elle s'étonnait "mais tu connais tout Alger ma parole !". Pour les filles que j'amenais avec moi, elle avait toujours un commentaire : "celle là elle est trop maigre et celle là trop grande. Ah ! Celle-là elle est bien, elle est mignonne !". Ma mère s'occupait de la gestion du cinéma mais il lui arrivait souvent de remplacer une ouvreuse ou une caissière au pied levé. Parfois même la femme de ménage. Elle était très dynamique.

   Vous souvenez-vous des employés du cinéma ?

   Bien sûr... Les ouvreuses, il y en avait cinq en haut et quatre en bas. Je ne me souviens pas de tous les noms mais il y avait madame Caruso, mesdames Gomez, Soler, Tivika... Elles étaient payées au pourboire et sur les ventes des bonbons et eskimos qu'elles achetaient au black pour l'essentiel, ce qui leur assurait un salaire confortable. Parfois l'entracte n'en finissait plus parce qu'elles voulaient faire un maximum de ventes et comme le couvre-feu était à minuit, ça posait des problèmes pour la dernière séance.

   Les caissières il y en avait quatre : Madame André, madame Gérard...

   Ceux dont je me souviens parfaitement ce sont les projectionnistes. Michel, Kadour et Jean-Louis. J'allais souvent dans la cabine de projection, c'était vraiment magique. Quand j'ai été plus grand c'est moi qui passais les disques à l'entracte, le week-end et pour les vacances. Vous vous souvenez du magasin "Le Discophone" rue Michelet ? Le patron, monsieur Cohen, nous donnait des disques et on lui faisait de la publicité. Comme j'avais le micro pour annoncer qu'on pouvait trouver les disques dans son magasin, j'en profitais pour faire des blagues à mes copains assis dans la salle. Je les voyais par la lucarne de la cabine et des fois je leur faisais la rashma, la honte. Quand ils étaient avec une fille je leur disais des trucs du genre "Tiens, mais c'est pas la même que l'autre jour, elle est mieux celle-la hein ?". Des blagues quoi...

   Vous vous souvenez des plus gros succès ?

   Je crois que c'était "Un taxi pour Tobrouk" et aussi "West Side Story"... C'est nous qui avons eu le premier film en cinémascope "La Tunique" avec Richard Burton, et puis il y a eu toute la série des péplums, "Quo Vadis", "Ben Hur"... On a été les premiers aussi à avoir le procédé ToddAO, inventé par Mike Todd, le mari d'Elizabeth Taylor, et qui consistait en un écran concave qui donnait du relief à l'image.

   Les films qui passaient au Français étaient plus intellos, Le Vendôme était aussi un cinéma populaire mais moins cher que le Versailles.

   Et puis, pour la sortie de "Fanfan la Tulipe" on a eu Gérard Philippe et Gina Lollobrigida qui sont venus présenter le film avec réception à l'Aletti. Ils ont passé la nuit chez mon oncle qui avait une villa à El-Biar, chemin Maclay, vous pensez la tête des copains !!! Gina Lollobrigida !!!

   Je crois que j"ai vu tous les films, même ceux interdits aux moins de seize ans, on en passait beaucoup car ils attiraient le public.

   Le seul jour de fermeture du cinéma était Yom Kippour, d'ailleurs souvenez vous, ce jour là tous les magasins ou presque étaient fermés rue Michelet. Et bien sûr pour les vacances, pas de cinéma, on allait en France avec mes parents et Kheira qui vivait avec nous et s'occupait de moi. Sa mère avait élevé ma mère et elle me considérait comme son fils quitte à me donner raison contre mes parents.

   Y a-t-il des anecdotes dont vous vous souveniez ?

   Ah oui ! La plus drôle, du moins rétrospectivement, c'est ce qui est arrivé à ma mère. Un jour, le gardien du cinéma qui était aussi chauffeur et un peu homme à tout faire, est venu se réfugier dans la caisse et s'est caché sous les jupes de ma mère. Il avait vu arriver deux types de l'OAS armes aux poings. Ceux-ci ont demandé à ma mère où il était. "Oh ça fait au moins quinze jours que je ne l'ai pas vu celui là ! Mais vous le cherchez pourquoi ?"... Les deux répondent que c'est parce qu'il est du FLN et puis ils s'en vont. Quand le gardien est sorti de dessous ses jupes, ma mère lui a demandé si effectivement il était du FLN. "Mais oui Madame Azoulay, mais tu es tellement gentille, je t'aime tellement, jamais j'aurais mis une bombe dans ton cinéma". Elle, sidérée, lui a répondu : "fous le camp, je veux plus te voir."

   Eh bien cet homme nous a protégés après l'indépendance...

    Vous êtes restés après l'indépendance ?

    Oui, jusqu'en 69, je peux même dire que ça a été les plus belles années de ma vie. Il n'y avait pas de haine, nous étions respectés. Mes anciens copains de Ben Aknoun étaient devenus les secrétaires des anciens maquisards analphabètes devenus ministres, j'ai continué à vivre un peu comme avant. La Madrague, Fort de l'Eau, les brochettes... Après mon service militaire dans la coopération, j'ai travaillé à l'ambassade de France.

    Mes oncles, eux, avaient eu du flair. Quand ils ont vu arriver De Gaulle en 58 ils se sont dit que c'était le début de la fin. Ils ont tout vendu sauf les cinémas et sont partis s'installer en France dès cette année là.

    Quant au Versailles il n'a jamais autant marché qu'après l'indépendance, il y avait beaucoup de monde et les gens étaient très bon public s'identifiant complètement au héros, surtout dans les westerns. Le spectacle était aussi dans la salle. John Wayne ne risquait rien, les gens criaient "Attention ! Là, derrière toi !".

    Puis on a su que les cinémas allaient être nationalisés pour passer sous le contrôle du Centre National du Cinéma Algérien. Alors on n'a plus rien fait comme travaux, on n'avait plus le coeur...

    Voilà, c'est la fin des réclames.

    Le mignon petit groom noir va dire son habituel "Afrique films, 13 rue Auber, Alger...". Ce soir, les mauvais garçons ne sont pas là, il va pouvoir fermer son rideau sans se faire insulter, juste pour le plaisir de l'entendre répondre "merci", comme c'est l'étrange coutume dans tous les cinémas d'Alger.

   Tout à l'heure il y aura un cocktail à la brasserie du cinéma, toutes les personnalités d'Alger sont là : Alain de Sérigny, directeur de l'Echo d'Alger, les professeurs Aboulker et Levy-Valensi, le préfet et même le Gouverneur Général de l'Algérie qui préside ce gala d'inauguration au profit de la ligue algérienne contre le cancer...

   Mais Jacky, lui, les mondanités il s'en fiche, sur les murs tendus de tissu bleu roi, il regarde ces magnifiques fleurs de lys en laiton... (certaines vont disparaître au cours des ans pour orner la chambre ou le salon d'un amateur).

   Jacky hésite entre un caramel au café ou un caramel au chocolat, en balançant les jambes... Il s'impatiente...

   Le film ce soir ? "French Cancan" de Jean Renoir avec Jean Gabin, Françoise Arnoul et Jean-Roger Caussimon.

   Mais chut ! Les lumières s'éteignent, le rideau se lève...

   "On range les caramels s'il vous plait !!!"

 

Source  http://esmma.free.fr/mde4/azoul.htm

 

 

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