Je n'oublierai jamais l'été 1962

Je n'oublierai jamais l'été 1962...

· Ce texte remanié fait partie du roman de Patrick Bénichou intitulé « Etoiles dans la Nuit » que vous pouvez vous procurer via internet sur Edilivre.com, Amazon et Alapage en versions papier ou à télécharger.

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JE N’ OUBLIERAI JAMAIS L’ ETE 1962 :

L’EXODE DES JUIFS D’ALGERIE

En cet été soixante deux plus d’un million de personnes rejoignent dans la panique générale les ports et les aérodromes d’Algérie pour traverser la Méditerranée, fuir la guerre, fuir le terrorisme, les menaces de mort, les attentats dans les cinémas, fuir le pays où ils sont nés et qui a été laissé aux mains du FLN par l’armée française..

 Depuis 9 ans, nous vivons sous la menace  constante des attentats contre les civils, sous état de siège, avec un couvre-feu à partir de vingt et une heures. Il y a des chars dans les rues et des parachutistes sur la terrasse de mes grands parents, face aux remparts du Méchouar.

Partout des civils aux visages tendus et des militaires français, mitraillette en bandoulière.

Partout une immense foule, des vagues humaines désemparées avec des valises bouclées à toute vitesse.

Partout, sur le tarmac brûlant, des hommes, des femmes, des enfants de toutes confessions attendent un avion pour la métropole.

Certains sont là assis par terre, depuis deux ou trois jours car il n’y a pas assez de vols disponibles.

Des vieillards épuisés se sont couchés sur leurs balluchons.

Des enfants pleurent, d’autres s’énervent dans la chaleur  moite qui règne à l’aérodrome d’Oran au mois de Juin 1962.

Attente dérisoire, attente « pour sauver sa peau ».

La peau des pieds-noirs, vaut-elle encore quelque chose en cette fin d’année soixante-deux ? Nous, on ne s’appelle « ni rapatriés, ni pieds-noirs », c’est un nom que le Gouvernement Gaulliste nous a donné pour semer un doute dans la population de la métropole, pour mieux nous désigner.

Des milliers de familles aux visages tendus, tristes, attendent là, en famille, avec anxiété, un avion pour la France. La France de l’autre côté de la Méditerranée, la France que nos parents ont tant aimée à travers cette Algérie que l’on disait française, la France ou nous sommes nés et pour laquelle nos grands-parents et nos parents se sont battus, défendu de leurs vies, les valeurs et les couleurs du drapeau bleu- blanc- rouge.

Nos parents ont été fascinés par la littérature française, par les grands écrivains, les philosophes, l’éducation et l’esprit civique, dispensés dans les écoles de la République.

 Aujourd’hui, cette France là leur a donné « un grand coup de pied dans le derrière ».

Elle a balayé, « sans autre forme de procès », mille ans de leur histoire avec l’organisation d’un référendum et quelques discours politiques ampoulés pour annoncer « l’Algérie française de Dunkerque à Tamanrasset » puis lors d’une seconde manche « l’Algérie algérienne. »

Le Général avait affirmé dans un premier temps « comprendre » les français d’Algérie, il avait flatté leur esprit citoyen, défilant fièrement dans les villes d’Algérie, paradant debout, les bras écartés, dans une belle DS noire décapotable, saluant les foules avec élégance et arrogance, c’était l’époque du « Je vous ai compris ».

Puis il a endormi les consciences et enfin  « il a balancé les pieds-noirs comme on se sépare d’une vieille paire de godasses devenue totalement inutile et encombrante ».

Pas de scrupules, pas de regrets, c’est au prix de cette vilaine « liquidation totale » de ces pieds-noirs de toutes confessions et de l’abandon des Harquis, que l’Algérie obtiendra son indépendance, en cette année 1962.La forfaiture du général sera présentée par les medias à la solde du pouvoir politique comme la résultante d’un combat nécessaire entre les bons et les méchants, entre « les colons sans scrupules et les gentils arabes démunis ». Une image d’Epinal dont la droite et la gauche française se feront les amplificateurs pour mieux camoufler la tragédie d’un million de personnes. Un appel à la haine déguisé et présenté en raison d’état.

Les juifs d’Algérie vont être oubliés, relégués à « la case des naufragés de l’Histoire ».

Ils passeront par la case « départ » sans encaisser « vingt mille francs ».

Les dispositifs mis en place pour leur intégration en métropole seront très insuffisants et vite submergés.

Ces dernières années, ces années de peur et de guerre entre 1954 et 1962, beaucoup nous avaient promis comme perspective « le cercueil ou la valise ».

Nous avons dû finalement nous résoudre à prendre d’abord la valise mais le cercueil bien souvent accompagnera l’exode et le déracinement des populations.

Dans cette déchirante séparation, les pieds-noirs vont essayer de mener un deuil impossible, celui de « leur vie d’avant dans le pays où ils sont nés ».

L’Algérie, ce n’était pas vraiment la France, pourtant beaucoup y avaient cru, beaucoup y avaient puisé une riche culture et développé des idéaux patriotiques et humanitaires encouragés durant plus de cent trente ans par l’appareil d’état français :

« Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé… »

Je vais bientôt avoir neuf ans en décembre mille neuf cent soixante deux.

J’ai compris l’essentiel en ce mois de juin, aux visages tendus et aux silences  de mes parents :

On ne reviendrait plus jamais chez nous à Tlemcen où je suis né.

Ils ne m’ont rien dit.

Ils n’ont pas pleuré devant moi.

Ils ont juste rempli deux valises de linge, sans bruit.

J’ai compris que nous allions rapidement tout perdre hors la vie et notre liberté de penser.

Les grands naufrages se passent d’explications.

J’ai inscrit au dernier moment en secret à la craie rouge, en gros, « Adieu belle maison » sur les pierres blanches de notre balcon faisant face aux vieux remparts majestueux du Méchouar. J’ai vu mes parents payer le personnel, ranger la maison et fermer les persiennes comme si nous étions à la veille des vacances d’été.

Puis ils ont pris leur trousseau de clés sachant déjà qu’ils ne s’en serviraient plus jamais.

Ce jour là mon enfance « a foutu le camp » à la vitesse d’une météorite, une conscience d’adulte s’est rapidement substituée à elle :

« C’est nous les africains qui revenons de loin… ».

Les policiers français de l’aérodrome d’Oran s’appesantissent sur la fouille de nos pauvres bagages et me confisquent des petites voitures miniatures « suspectes » de marque « dinky-toys ».Ils sont désagréables avec nous et nous observent comme si nous étions des bandits.

Sommes-nous des terroristes potentiels transportant des  explosifs dans nos affaires ?

« Avec les pieds-noirs, vous savez, on ne sait jamais à quoi s’attendre ! »…voilà ce qu’ils pensent.

N’avons nous pas déjà été décrits par une certaine presse en métropole comme « des exploiteurs, des colons ignobles, des fascistes faisant suer le burnous », des « activistes dangereux pouvant appartenir aux pires organisations extrémistes » ?

Dans ses ‘Chroniques Algériennes’, Albert Camus traduisait bien ce sentiment :

« A lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l’Algérie soit peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac. »

Un ministre français nous a qualifiés en 1962 ouvertement de « mauvaise graine » !

Un autre nous a traité de « blousons-noirs ».Le Gouvernement a dit qu’il vaudrait mieux « que nous nous installions en Argentine, au Brésil ou en Australie ».

Mais non aurait rétorqué le Général : « Plutôt en Nouvelle Calédonie ou en Guyane !».

C’est dire combien les  français d’outre-mer sont peu considérés et attendus en métropole en cet été soixante- deux. !

Quel terrible décalage entre la réalité et notre vision si  poétique et si patriotique de la France !

« J’irai revoir ma Normandie, c’est le pays qui m’a donné la vie…. »

Ironie de l’histoire, nous les « rapatriés d’Algérie », comme ils disent, nous allons être traités comme si nous étions des coupables, « responsables de notre sort ».

On ne va tout de même pas « en faire tout un plat de ces évènements » !

D’ailleurs les politiques évitent de nommer cela « la guerre d’Algérie ».

La guerre, c’est sale, ça mutile, ça tue, ça ruine.

La guerre fait peur, la guerre fait mal.

Les « Evènements », cette pudique formule de presse est plus « acceptable », plus passe-partout, plus politiquement correcte pour la livrer au grand public d’alors.

L’orchestration de la désinformation est en route depuis longtemps en France.

François Mauriac écrivait le 1er juillet 1962 dans son ‘Bloc-Notes’ :« Je ne suis pas  de ceux qui pleurent parce que les Algériens deviennent aujourd’hui un peuple libre et que cette meule de foin va être détachée de notre cou ».

Nous, nous sommes loin des discours sophistiqués, de la rhétorique et de la recherche d’effets de style, nous n’avons que faire des belles phrases prononcées dans les salons littéraires parisiens :

Le cœur de nos parents pleure, car ici et maintenant, nous sommes contraints de tout abandonner : les pieds de vigne et les arbres que nous avons plantés, les maisons, les usines et les routes que nous avons construites, les sépultures de nos ancêtres creusées depuis plus de cinq siècles dans cette terre d’Afrique que nous avions tant aimée.

L’Algérie, elle, a gagné son indépendance.

Nous, nous avons tout perdu brusquement.

Nous avons été brutalement dépossédés de notre pays, de notre dignité, de notre travail, de nos synagogues et de la totalité de nos biens : nous nous sommes retrouvés « un bras devant et un bras derrière » comme disaient les anciens.

Le FLN s’efforcera ensuite durant cinquante ans, de 1962 à 2012, de gommer toute trace lisible de notre culture, de nos traditions, de notre apport, de notre mémoire.

Les avions, caravelles et DC-4, s’envolent principalement vers Paris et Marseille.

C’est la première fois que  nous n’avons qu’un aller-simple pour l’aéroport d’Orly.

Des larmes coulent sur les joues des passagers, les gorges sont nouées, les cœurs sont déchirés. Je n’ose rien dire à mes chers parents.Le silence pesant du chagrin et du déracinement s’est installé soudainement dans toute la carlingue de l’avion :

« J’en ai plein mon cœur des souvenirs, des trésors de gosse qui font sourire… »

Par les hublots, on distingue encore les maisons, les champs, les vignobles et les arbres fruitiers, les routes en lacets, les massifs montagneux de couleur ocre, les forêts de chênes et de pins. 

« Adieu belles maisons, lumière éclatante et paysages chaleureux de notre enfance.

Adieu le jardin du Grand Bassin, les cafés de la Rue de France, la route des Cascades, le Petit Vichy, les cabanons du bord de mer.

Adieu  aux corps mutilés, aux bombes dans les lieux publics et  aux flots de sang versé ».

Nous sommes rapidement au-dessus du bleu intense de la Mer Méditerranée, comme suspendus dans le ciel entre notre passé si proche et notre avenir incertain.

Nous quittons ce pays qui fut le nôtre et qui figurait encore hier sur les cartes officielles de la France, accrochées à côté des tableaux noirs et des lourds poêles en fonte de nos écoles républicaines. La terre natale a disparu au loin, nos souvenirs eux ne nous quitteront jamais.

Ils nous accompagneront dans les récits de nos parents et dans la nostalgie des chants d’autrefois, à travers nos vies d’adolescents puis  dans nos parcours d’adultes.

« On emporte un peu sa vie aux talons de ses souliers quand pour vivre plus tranquille on doit tout abandonner…. ».

La France, d’habitude si friande de célébrations historiques et de commémorations restera longtemps amnésique à la détresse des pieds-noirs :

- pas un mot ou si peu, pas un colloque, pas de regret, pas de remords, pour cescommunautés bradées, pas un mot sur ces milliers de civils assassinés par le FLN et disparus dans les rues d’Oran sans que l’armée française présente n’intervienne, pas un mot pour les civils tués par les balles des mitraillettes de l’armée française à Alger rue d’Isly, seulement l’oubli encouragé, un oubli gênant, un oubli pesant, en quelque sorte le gommage de chapitres importants de l’Histoire de France.

Aujourd’hui, cela fait cinquante ans que tout cela a eu lieu.

Mes cauchemars ont disparu depuis longtemps déjà mais la profonde cicatrice de ces années de peine, de feu et de sang, nous rappelle sa présence, même si plus amoureux de la vie que de la mort, même si préférant nous tourner vers l’avenir plutôt que nous réfugier dans le passé, même si nous avons toujours préféré l’amour à la haine, nous avons tourné la page pour ouvrir un autre livre.

 En cette cinquantième année d’exode des juifs d’Algérie, honorons notre histoire, honorons la mémoire de nos ancêtres, créons des bases de connaissance et de témoignage pour les futures générations, poursuivons notre lutte contre les négationnistes de tous bords.

 Patrick Bénichou.

 En hommage à mes chers parents Armand et Alice Bénichou et à tous ceux qui ne sont plus là pour nous raconter leurs vies d’avant « L’été 1962 ».

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Date de dernière mise à jour : 12/05/2014