L'Algérie Juive pour mémoire

L’Algérie juive pour mémoire

Par Albert Bensoussan

Albert bensoussan

Publié le 20 octobre 2015 avec l’autorisation spéciale de Moise Rhamani pour Judaicalgeria  site internet : http://www.sefarad.org/

 

 J’appartiens à une génération charnière : une enfance sous la Seconde Guerre mondiale avec la remise en cause du statut de citoyenneté des Juifs, et à l’âge adulte, la guerre et le terrorisme, puis l’Indépendance de l’Algérie, suivie de l’exode. Nous avons traversé l’Histoire. Nomades ou transplantés. Culturellement les gens de ma génération ont eu, dans l’ensemble, des grands-parents habillés à l’indigène et arabophones, et des parents qui, ayant changé d’habits et d’habitudes, parlaient encore entre eux la langue de leurs pères, mais interdisaient à leurs enfants le moindre mot arabe.

Le monde juif algérien, établi sur ces terres pendant vingt siècles et plus, a connu un changement radical avec la conquête de l’Algérie par la France en 1830, car, sans attendre le décret Crémieux de 1870 qui allait le rendre globalement français (à l’exception des territoires sahariens où les Juifs mozabites n’ont accédé à la citoyenneté française qu’en 1961), il a souhaité et voulu l’émancipation de la culture locale par un accès à l’enseignement du français et par le désir de promotion sociale. De ce fait, la structure générale du petit peuple juif d’Algérie s’est modifiée et, peu à peu, le caractère rural et villageois, les vocations à l’artisanat et au petit commerce, ont laissé place pour beaucoup ― je parle des enfants ou des petits-enfants de la génération née avant la Seconde Guerre mondiale ― à l’ancrage dans les villes et, de préférence, dans les milieux massivement européens, c’est-à-dire français, en quête d’intégration et de reconnaissance. Je peux suivre ce mouvement de déplacement à travers ma propre histoire, qui est celle de tous mes congénères, à peu de chose près : Mon grand-père paternel était de Debdou (Maroc), où ses ancêtres s’étaient installés en fuyant Séville et le pogrome de 1391 (la rivière de Debdou s’appelait justement « Oued Isbiliya » ¾ qui est le nom de Séville en arabe, et très tôt mon père me l’a signalé en s’en émerveillant[1]) ― et, des siècles durant, ils travaillèrent à écrire et à diffuser le Sefer Torah ; car dans cette famille de mon nom, qui composait l’une des quatre grandes familles de Debdou[2], ils étaient tous, de père en fils, des soferim, experts en peau de gvil sur laquelle ils dessinaient au roseau les 304.805lettres du rouleau sacré. Puis mon grand-père Yehouda franchit la frontière dans les années 1880 pour s’installer au port de Nemours (Ghazaouet) ― plus propice, lui semblait-il, à améliorer l’ordinaire ―où il fut commerçant, colporteur et même docker. Du côté de ma mère, le berceau familial est Nedroma, autre ville de « rapatriés » d’Espagne au XV° siècle, où l’ancrage fut sûrement séculaire, jusqu’à subir l’attraction de la ville, Tlemcen d’abord, autre berceau de la famille (le rabbin de Tlemcen Messaoud Ben Soussan était à la tête du midrash en 1895), puis Oran et Alger, et de là, bien sûr, Paris. Mes parents, mariés au village de Montagnac (Remchi) où mon grand-père Messaoud Benayoun tenait une épicerie, firent une tentative de commerce à Berkane, au Maroc, de 1920 à 1923, après quoi mon père, peu doué pour le négoce, se rengagea dans l’armée où il avait déjà acquis sept ans d’ancienneté, si l’on additionne son service militaire (alors de 3 ans) et la Première Guerre mondiale (4 ans). La promotion fut naturelle, puisqu’il fut envoyé en garnison à Alger où nous restâmes jusqu’en 1962, habitant d’abord Rampe Valée au-dessus de la Casbah, puis dans un immeuble des beaux quartiers de Mustapha supérieur, sur les hauteurs du Télemly, où la « ville blanche » s’étendait. Mes oncles et tantes, artisans et couturières, participèrent de ce même mouvement : du village à la petite ville, puis à la grande ville, et ensuite, pour la plupart, la France. Très peu choisirent alors Israël, et cela est aisément explicable. Acculturation d’une part, fascination européenne, de l’autre. Si les Juifs étaient restés indigènes, nul doute qu’ils auraient choisi de faire leur alya comme tous les Marocains et bon nombre de Tunisiens qui, eux, n’étaient pas français. Mais les Juifs d’Algérie, français et fiers de l’être, accompagnèrent en 1962 toute la colonie française dans son exil – baptisé, par abus de vocabulaire, « retour » ou « rapatriement ». 1962 représenta pour nous la fin d’un pays : l’Algérie juive[3]. Un pays de 140 000 âmes. Un pays dont nous étions probablement les premiers indigènes et les plus anciens autochtones, si l’on en croit la thèse couramment exposée d’une Berbérie juive ou judaïsée[4] (dont la figure de proue fut la reine des Aurès, la Kahéna, célèbre pour avoir résisté à l’invasion arabe entre 695 et 702). Nous avions un droit naturel sur cette terre dont l’Histoire nous a chassés, et nous fûmes à notre insu, car totalement identifiés à la communauté française, proprement des « réfugiés »[5].

En fait, 1962 marque la fin d’une culture : le judaïsme algérien. Certes, il se prolonge encore dans les fils et petits-fils de ceux qui ont vécu les derniers temps de l’Algérie française, mais il est appelé à disparaître… Sauf des livres qui retracent ses riches heures ou ses moments critiques, et essaient de reconstituer un espace, une humaine géographie, un parler, un penser, un folklore, un caractère propre[6]. Le rabbin Léon Ashkenazi a su apprécier ces cultures de la diaspora en voie d’extinction : « La communauté juive algérienne, a-t-il déclaré, s'est transplantée ailleurs et, de toute évidence, l'authenticité de sa dimension culturelle était attachée à un paysage historique et culturel qui ne se reconstituera plus. On peut le regretter, pas seulement pour la culture juive telle que je l'ai connue en Algérie, mais également pour les cultures de toutes les juiveries qui se sont constituées partout, à travers les siècles, pendant les 2000 ans de la diaspora ». Mais l’Histoire avec une majuscule et une grande hache a imposé un sens, un impératif catégorique et un dynamisme qui font fi de ces états d’âme.

Léon Yehouda Ashkenazi (« Manitou » de son nom de totem aux Éclaireurs Israélites de France)[7], ce penseur et maître admirable, est celui qui a le mieux expliqué pourquoi les Juifs de mon pays natal n’avaient pas massivement fait leur alya (ils ne furent que quelque 4 000 à « monter » en Israël, contre près de 140 000 à rejoindre la France) : ils partageaient le mépris des Français pour la culture arabe, estime-t-il, et, de ce fait, se maintinrent à l’écart de l’Orient, et donc d’Israël, se contentant de souhaiter l’hypothétique retour une fois par an ¾ « Lechana abaa be-Yérouchalaïm » ¾ sur un mode pieux et de pure forme. L’analyse du Rav Ashkenazi, à cet égard, est lumineuse : « Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre la manière dont les Juifs nord-africains en France se considèrent comme Français. Indépendamment du caractère anti-Juif ou anti-Israélien des pays arabes, il ne leur vient pas à l'idée de se considérer comme des Arabes mais comme des Français. Cette attitude relève du racisme. Elle s'explique par le fait que les Juifs considèrent que l'indice culturel français est supérieur à l'indice culturel arabe. Ce qui est objectivement un non-sens parce que ces cultures ne se mesurent pas aux mêmes critères. Mais il y a une évidence pour un Juif qui a vécu en pays d'Islam : la différence entre le Juif et l'Arabe n'est pas seulement d'ordre religieux, elle est aussi d'ordre national. Cette double différence n'existe pas par rapport à l'Européen. C'est l'un des éléments qui explique la perpétuation de la diaspora en milieu européen ». On ne peut que souscrire à cette analyse, nous qui fûmes dans notre enfance interdits de langue arabe afin de tout miser sur le français, sur la culture française, sur l’acculturation, sur l’oubli de nos racines judéo-berbéro-arabes, sur l’acceptation joyeuse de la colonisation, sur le déguisement et le travestissement (par exemple de certains noms patronymiques abusivement et illusoirement francisés : les Boaziz devenant Boissis, les Ben Saïd devenant Bansaye ou Brisset, les Hassoun devenant Husson ou les Nedjar devenant Nizard, etc.), voire sur l’oubli des nôtres et de notre précieuse Torah. Alors oui, il faut « revenir à l’Orient », comme dit quelque part l’écrivain Patrick Modiano ― autre acculturé ―, un Orient que nous n’aurions jamais dû quitter.

Mais il nous reste la mémoire. L’Algérie juive a représenté deux mille ans d’histoire, voire davantage si l’on fait remonter ce peuplement juif à l’époque phénicienne et carthaginoise, voire égyptienne à en croire Nahum Sloush[8]. Cette culture et ces traditions juives ont perduré avec un caractère spécifique jusqu’à l’Indépendance de l’Algérie, et se sont prolongées ensuite, en France et en Israël, en pieuse mémoire. La génération de ceux qui ont fui l’Algérie algérienne est riche de ce patrimoine mémorieux, elle entend le conserver et le transmettre. Car nous, Juifs, sommes peuple de mémoire. Nous ne jetons rien, nous n’oublions rien, nous transmettons tout avec piété, avec ferveur, avec espoir. L’image emblématique de cette démarche de mémoire, nous la trouvons dans la Genizah, cette institution millénaire qui consiste, dans une synagogue, à destiner un lieu de rebut (armoire ou niche dans un mur) pour tous les fragments de livres hébraïques, manuscrits, lettres et documents en hébreu, ainsi que talit, tefilin ou mezouzot ; ainsi rien de ce qui est sacré ne se jette, tout est conservé, même l’inutile ou le caduc, parce que tout ce qui est frappé au sceau du judaïsme et de l’hébraïsme doit être conservé – fût-ce au cimetière, où l’on ensevelit les rouleaux de la Torah, meguilot et livres de prière lorsqu’ils ont été endommagés ou souillés. La plus célèbre genizah est celle de la synagogue Ben Ezra, au Caire, où l’on a découvert quelque 200 000 fragments, des lettres manuscrites de Maïmonide aux premiers écrits en yiddish, des fragments du Talmud de Jérusalem aux documents halakhiques de Tibériade des VIe et VIIe siècles, etc. Chez nous, à Alger, quand un houmash ou un sidour s’était déchiré ou que des pages du Tehilim s’étaient détachées et tombaient à terre, mon père et moi les ramassions avec révérence et allions les porter à notre Grand Temple où, derrière les stalles, se trouvait une petite salle, disons un vestiaire, où l’on pouvait se mettre à l’aise, et il y avait des casiers pour chacun des fidèles. C’est là que papa entreposait nos livres et objets de prière, et c’est là qu’on laissait tout ce qui était devenu inutilisable. Nous avions, donc, aussi notre genizah, sans savoir ce que tout cela a pu devenir après le saccage du Grand Temple les 11-12 décembre 1960 (les parachutistes, pour comble d’abomination, y dressèrent en plein milieu un sapin de Noël), et l’on sait que notre synagogue de la place du Grand-Rabbin Abraham Bloch, au cœur de la Casbah, face au marché Randon, a été transformée, à l’Indépendance, en mosquée : toute la mémoire juive a été effacée[9], les plaques commémorant nos morts de part et d’autre de la tevah, la salle de prière, l’ehal et nos sefarim, et bien sûr les casiers des fidèles avec toute notre genizah ; un minaret sur la partie gauche du parvis est venu compléter le tout. La page du judaïsme algérien a été alors définitivement tournée. Les enfants scolarisés de l’Algérie d’aujourd’hui ignorent que des Juifs en grand nombre ont peuplé et habité leur pays. Même si, dans les montagnes kabyles, on trouve tant de filles qui se prénomment Sarah ou Léa, ou encore Dihya, qui était le prénom de la Kahéna, et, bien entendu, Kahina, et de garçons qui se prénomment Ishak, Yacoub, Elias ou Azulay (qui signifie : qui a de beaux yeux bleus).

 

Que reste-t-il en vérité ? Les pierres tombales sont dispersées dans des cimetières non protégés et voués à la désolation ou à la démolition. À l’emplacement de certains de nos Beth Haïm on trouve aujourd’hui ou une autoroute, ou un jardin public, et nos synagogues ont été transformées pour la plupart en mosquées. En Algérie une injure qui avait souvent cours s’en prenait non aux vivants mais aux morts, et l’on entendait cette curieuse insulte : « La mort de tes os », expression hyperbolique du meurtre. Eh bien ! nos morts en Algérie sont peut-être morts deux fois. Mais l’histoire du peuple juif nous a appris qu’en leur long et dramatique nomadisme, la seule chose que les Juifs ont toujours emportée avec eux, sauvée et préservée, c’est le Livre ― notre Torah ―, nos Livres ― le Talmud ―, et aussi nos récits, nos traditions écrites et orales, nos fables. Oui, nos fables ; chez nous, le jour du Shabbat réunissait toute la famille, et aussi les parents et les amis de passage, et même, les samedis qui ont suivi le débarquement des Alliés en novembre 1942 à Alger, quelque soldat américain, qui sortait de sa poche un minuscule livre de prières à couverture plastifiée où l’hébreu côtoyait l’anglais et qui disait toujours eymen à la fin des bénédictions. Le Shabbat était dans le cercle de famille un espace de piété et de remémoration. On évoquait le passé espagnol des ancêtres, papa pouvait même chanter une petite prière judéo-espagnole qui disait : « Tú eres nuestro Padre, Tú eres nuestro Señor, Tú eres nuestro Salvador »[10] ― Père, Seigneur et Sauveur, on l’aura compris. Et dans la foulée, papa rapportait quelque historiette ou une blague espagnole du temps où ils habitaient au Maroc espagnol : le père et ses cinq enfants sont assis par terre autour du large plateau de cuivre où la mère vient servir le couscous et la viande ; comme de juste elle place le plus gros morceau d’agneau face au chef de famille, qui n’aura plus qu’à tendre les doigts pour saisir cette pièce que l’aîné des enfants convoite en toute logique ; car enfin, dit ce dernier à ses frères, c’est toujours le père qui mange les meilleurs et les plus gros morceaux, alors que nous sommes affamés ; et donc, ce jour-là, tandis que la viande fume sur le plateau, cet aîné frondeur prend la parole et se lance dans un vaste panorama politique de la planète ; qui va mal, qui tourne mal, s’écrie-t-il, et si mal que lui, s’il avait le pouvoir, il prendrait la situation à bras le corps ― et là il tend les deux mains de chaque côté du plateau de cuivre ― et changerait d’un coup le cours des choses ― ; et en disant cela, il fait tourner le plateau de telle sorte que le gros bout d’agneau vient se placer devant lui ; le père, qui a jusque là entendu, imperturbable, le discours de son fils et acquiescé du chef, voyant soudain la viande lui échapper, prend à son tour la parole : tu es bien jeune mon fils, dit-il, pour changer le monde ; et, alors qu’il tourne le plateau jusqu’à sa juste place, la conclusion arrive dans un espagnol savoureux : Deja las cosas como están. « Laisse les choses en l’état ». En même temps, cette blague arabo-judéo-espagnole que rapportait papa, et qui faisait tant rire toute la tablée et ses invités, prenait une valeur métaphorique. Car enfin, nous, Juifs d’Algérie, qui étions passés du statut d’indigènes à celui de citoyens français de plein droit, nous qui avions perdu trois ans durant ce statut national pour recouvrer l’archaïque statut local de l’indigénat et qui venions, à l’automne 1943, de nous retrouver bons français, quel intérêt avions-nous à ce que les choses changent ? Nous étions heureux, privilégiés, bien installés dans la société française, où nous avions toutes nos marques. Bien sûr, il y avait ces petits sursauts de racisme, les remarques acerbes, les jalousies dans le travail ou le cours des études ― que de fois ai-je entendu dire à l’Université qu’il y avait trop de Juifs à faire « Médecine » ! ―, et il y avait cette presse haineuse qui, notamment lors de la promotion de Pierre Mendès-France à la tête du Gouvernement, osait titrer à la Une (de l’Écho d’Alger) : « Le Juif Mendès », et ne savait parler du Président du Conseil autrement qu’en le traitant de « Juif » et en omettant systématiquement la deuxième partie de son nom, pourtant légitime, « France » (les Mendes de França, vieille famille portugaise, s’installèrent à Bordeaux au XVIIe siècle). Mais nous savions lutter et résister. Dans la rue de Lyon, au quartier de Belcourt, Ange Tibika, qui était le premier haltérophile de toute l’Algérie, bondissait et rugissait sous l’insulte : Monsieur, s’écriait-il à l’adresse de celui qui avait proféré « sale Juif ! », je vous demande à deux genoux de retirer l’insulte, je vous le demande à deux genoux, car sinon…, sinon… je vais être forcé de vous tuer ! Et il s’avançait, poings en avant et roulant des épaules. Alors la foule se massait et il y avait toujours quelqu’un pour sermonner l’insensé et imprudent antisémite : « Tyépafou, excuse-toi, tu vois pas que c’est Tibika et qu’il va te massacrer ? » Et voilà pour notre folklore. Mais pour le reste, en vérité, nous laissions faire, nous vivions dans une sereine routine, et l’Histoire progressait sans nous. Au moment de la plus grande crise qu’avons-nous fait ? Face à l’appel de la Soummam où le FLN algérien nous sommait de nous rallier à lui en tant qu’ex-indigènes, face aux sirènes de l’OAS qui nous invitait à rejoindre les rangs des révoltés de l’Algérie-Française, hormis quelques brebis égarées (et galeuses)[11], nous sommes restés benoîts, nous avons fait le gros dos, et en fin de course, comme tous les « Européens », nous avons pris le bateau pour nous « rapatrier » en France, alors que Maître André Narboni, président de la Fédération Sioniste d’Algérie, se retrouvait bien seul sur la rafiot qui le conduisait à Haïfa…

Mais l’Histoire, parfois, sait ajuster les dés dans le cornet du Sort ― c’est l’image qui me vient à l’esprit en revoyant tous nos Juifs algériens appliqués à jouer au jacquet : papa, entre deux chants du Tehilim, savait aussi lancer les dés sur le tapis vert du jeu de course pendant la longue sieste du Shabbat ―, et le seder a été quelque peu rétabli, parce que l’alya, dans les années qui ont suivi l’Indépendance de l’Algérie, a séduit les enfants, et les petits-enfants, même ceux issus de mariages mixtes, qui n’ont pas trouvé leur place en Métropole, ou qui n’ont pas voulu de cette existence matérielle sans l’horizon d’un idéal. On a vu alors beaucoup de ces jeunes, devenus moins jeunes chaque jour, s’inscrire à l’Agence Juive pour faire le grand saut. Et puis, les années venant, il y a eu aussi l’alya des « vieux », soit qu’ils rejoignaient leur progéniture en Erets-Israël, soit qu’ils choisissaient de prendre leur retraite au Pays, le leur, le seul qu’il sentait comme véritable. Leur terre organique. Certes, si l’Algérie indépendante avait suivi un autre parcours, si elle ne s’était pas enfermée dans un antisionisme et un antijudaïsme aussi virulents, les choses auraient peut-être été différentes, mais l’on sait, par expérience, que le retour sporadique de quelques « touristes » juifs dans l’Algérie d’aujourd’hui s’est le plus souvent soldé par de grandes frustrations et pas mal d’humiliations : étrangers au pays natal, voilà ce qu’ils étaient devenus. Alors oui, Israël pouvait bien leur apparaître comme le pays natal. Netanya, Ashdod, Haïfa, ces rivages leur étaient familiers, ils retrouvaient les leurs. Et la communauté francophone de Netanya a su reconstituer, rehov Herzl, la synagogue des Rabbanim d’Alger, avec au mur du fond la photo du Grand Temple de la place Abraham-Bloch, dans la Casbah, et son saccage en 1960. Mieux, la géographie humaine se superposait à la fallacieuse géographie physique : les plages et les ports israéliens réfléchissaient d’anciennes images, et nos Juifs d’Algérie retrouvaient leurs visages et leur identité.

Que dire, au terme de ce parcours ? Un bout de mon histoire se trouve désormais en Israël (ma sœur et mes cousins y résident). En y allant, je sais que je ne suis pas un touriste, malgré mon passeport français, mais que je suis chez moi, non par cette terre que je foule, ou ce sable où je m’étends, ou cette synagogue où je viens prier, mais parce que tous ces visages que je rencontre, ceux de ma famille et ceux de mes amis, je les reconnais, je les retrouve, je les inscris sur ce paysage -- en lieu et place d’une Algérie « dépeuplée ». Et je vis comme dans un rêve un grand moment de ferveur :

 Voilà que la Torah a regagné l’Arche Sainte, et le rabbin de Netanya intimé l’entrée de la Amida : Ouvre mes lèvres, mon Maître, et ma bouche énoncera tes louanges. Et front de se baisser, et corps de se bercer, mais dès l’annonce de notre résurrection ― Roi qui fait mourir (memith) et fait revivre (me’hayé) et germer (matsmiya’h) la rédemption ―, avec cette accumulation liquide des M, ces mouillures de lèvres qui sont comme un triple baiser à la face cachée de notre Divinité, soudain, dans la minute de silence qui suit, s’élève un accent infiniment doux qui remonte tout en haut du front et fait vaciller la tête, puis l’articulation occlusive sourde, le K–T du Keter (une couronne), infléchit le son de la gorge vers le palais et les alvéoles pour proposer l’offrande, yiténou lékha (ils [les chérubins] te donneront) : autre étreinte. Oui, Dieu est amour et nous prend dans ses bras. Mais cette fois c’est la voix du chantre qui caresse les lèvres et fait frissonner le jonc fléchi d’un corps humilié. Voix qui monte et descend comme une houle que rien n’arrêtera, souffle pérenne qui enfle les voiles du talith et fait flotter ses franges. J’entre en lévitation, je suis là-bas, à Alger, dans la brise du port s’engouffrant par les moucharabiehs du Grand Temple, et je suis ici, à la synagogue des Rabbanim, ce lieu de culte reconstruit qui nie et efface toute géographie, toute distance pour inscrire l’Histoire dans un paysage d’éternité. 

 

 Comme un rêve, oui, auquel répond, en écho, cette phrase emblématique de celui qui a donné son nom à la rue de cette synagogue d’Alger reconstituée, Theodor Herzl : « Si vous le voulez, cela ne sera pas un rêve !... » Quant à moi, que l’âge désormais empêche de rêver -- quel avenir pour le rêve, quel rêve pour l’avenir ? -- il ne me reste que la mémoire, et ces quelques paroles bafouillées.

Albert Bensoussan

Notes :

[1] C’est pour choyer cette mémoire que j’ai publié Isbilia (éditions P.-J. Oswald, 1970).

[2] Debdou, cité commerçante au sud de Melilla, au Maroc, à la population majoritairement juive, qui comptait à la fin du XIXe siècle quelque 4000 âmes et où quatre patronymes juifs composaient tout le kahal. Cf. Nahum Sloush, Les juifs de Debdou, Paris, Revue du Monde Musulman, Vol. 22, N°2, 1913, pp. 221-269.

[3] Ce « naufrage » a inspiré mon premier texte, Les Bagnoulis (Mercure de France) en 1965, repris dans la somme Algérie : les romans de la guerre (Omnibus, 2002).

[4] André Chouraqui, dans Histoire des Juifs en Afrique du Nord (Paris, Hachette, 1985), donne tous les éléments de cette thèse.

[5] Et ainsi apparaissons-nous dans l’ouvrage de Jean-Pierre Allali, Les réfugiés échangés : Séfarades-Palestiniens, Paris, Jipéa, 2007, p.22-25.

[6] C’est l’ambition de mes modestes « fictions » : L’échelle de Mesrod, Le dernier devoir, Le chemin des aqueducs, Une enfance algérienne,  L’œil de la sultane, Pour une poignée de dattes, Aldjezar, Mes Algériennes, Dans la véranda… C’est aussi celle d’un Gil Ben Aych : L’essuie-main des pieds, Le voyage de Mémé, Le livre d’Étoile… Et de quelques autres de mes contemporains d’Algérie : Jean-Luc Allouche (Les jours innocents), Max Guedj (Mort de Cohen d’Alger), Line Meller-Saïd (Un marché sans Juif, Blidah et des poussières), Colette Guedj (Le journal de Myriam Bloch), Joëlle Bahloul (Le culte de la table dressée, La maison de mémoire), Alexandre Arcady (Le petit blond de la Casbah)…

[7] Nous renvoyons à son œuvre majeure : La parole et l’écrit, Paris, Albin Michel, 2000 et 2005 (2 vols.).

[8] Cité par André Chouraqui, op.cit., p.52-54.

[9] Il reste, néanmoins, quelques vestiges conservés aujourd’hui au patrimoine du Grand Alger, et que l’on peut consulter sur le site Oasisfle.com, au chapitre « Monuments et sites classés », et qui fait état de : « Divers Objets de culte dans les synagogues de l’impasse Boutin N°2 et la rue MédéeObjets de Culte/ Med (Oued Koriche Casbah). Rouleaux de la loi et divers objets de culte en argent appartenant à synagogue de la place Randon au 2eme et 3eme étages de l’immeuble du consistoire, 1 rue Volland. Objets de Culte/ Med (Oued Koriche Casbah).
Parchemins dits séraphines et garnitures de la synagogue de la rue Scipion. Manus. etObjets de Culte/Med (Oued Koriche Casbah) ».

[10] Le rabbin et chantre Yehouda Berdugo, originaire du Maroc, et qui fut longtemps rabbin de Nantes, est encore capable de chanter ce piyyot. Cf « Chants liturgiques juifs » (Jéricho productions : JE1 95).

[11] Cf. l’excellent exposé et la pertinente mise au point d’Andrée Bachoud, Les Juifs et la guerre d’Algérie, dans l’ouvrage coordonné par David Cohen, Les Juifs d’Algérie – une évolution permanente (éditions Moriel, 2011).

 

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Date de dernière mise à jour : 20/10/2015