L'Alliance Israélite à Alger

L’Alliance Israélite à Alger

Professeur Albert Bensoussan

Source : https://www.facebook.com/terredisraelcom-195913060427116/

 

Albert bensoussan

L’Alliance Israélite Universelle fut fondée en 1860, sous l’impulsion du baron Hirsch et d’autres philanthropes, avec pour but la diffusion de la langue et de la culture française dans tout le bassin méditerranéen, le Proche-Orient et l’Asie auprès des communautés juives.

Il n’est pas fortuit de voir alors à sa tête le député Adolphe Crémieux, qui sera à l’origine du décret qui porte son nom et qui accordera en 1870 la citoyenneté française, collectivement, aux Juifs d’Algérie. Mais si, partout ailleurs, l’objectif de l’AIU était d’alphabétiser en français les Juifs vivant principalement en terre musulmane, en Algérie, elle se voua à la seule instruction religieuse sans jamais empiéter sur le rôle éducateur de l’école laïque et républicaine.

Le responsable de l’AIU à Alger de 1912 à 1956 s’appelait Albert Confino, un Séfarade né en Bulgarie, d’une famille originaire d’Espagne (comme celle d’Elias Canetti – Canetti est la forme italianisée de Cañete, un bourg espagnol –, tout comme le patronyme Arditi n'est que la forme italianisée de l'espagnol ardite désignant dans la Castille médiévale une monnaie de petite valeur, un liard).

Cet Albert Confino avait parcouru comme instituteur le Moyen-Orient et l’Asie et puis le voilà à Alger. L’Alliance Israélite en Algérie était constituée dans les années quarante de 16 écoles et de plus de 3000 élèves et comprenait, à Alger, deux locaux, l’un rue Bab-el-Oued, l’autre rue Suffren, à l’autre bout du quartier Bab-el-Oued.

Les cours avaient lieu le jeudi (alors jour de congé scolaire) et le dimanche matin – et même certaines matinées pendant les grandes vacances. Ces cours comprenaient une initiation à l’hébreu, à la lecture – d’où d’interminables litanies où les enfants ânonnaient les mots les uns après les autres –, aux prières ainsi qu’à l’histoire juive. Ces cours étaient suivis pendant plusieurs années, de l’enfance à l’adolescence, jusqu’à l’examen qui permettait de satisfaire à la bar-mitsva (qu’on appelait "la communion", car l'on francisait à outrance, comme de dire "carême" pour jeûne, ou "Grand Pardon" pour Kippour).

L’innovation la plus étonnante de la part d’Albert Confino fut d’introduire l’instruction religieuse pour les filles. Et les familles, dans l’ensemble, acceptèrent cette mini-révolution qui faisait accéder le sexe féminin au culte et à la connaissance du judaïsme – mes deux sœurs ont conservé parmi leurs papiers personnels ce certificat d’instruction religieuse délivré par l’Alliance. Nous étions aux antipodes de ce que les ultra-orthodoxes aujourd'hui pratiquent en excluant la femme de l'exercice du culte et de la connaissance du judaïsme.

Un séfarade de Bulgarie, un descendant de cette noble lignée des Juifs espagnols, mettait ses pas dans ceux d'un Maïmonide ou de maints savants de Gérone pour rationaliser le judaïsme et le faire entrer dans l'âge moderne qui fait de l'homme et la femme deux personnes égales en droit et en devoir.

L'éducation pour cet éminent dirigeant du judaïsme local fut toujours une priorité, car il avait bien compris qu'il fallait ouvrir la porte de l'enseignement à tous, garçons et filles.

Aux jours sombres de Vichy, et après le débarquement des Alliés à Sidi-Ferruch en novembre 1942, Alger devint la capitale de la France Libre et c’est là que fut constitué un comité pour assurer le bon fonctionnement des écoles de l’Alliance partout dans le monde, sous la direction d’Albert Confino.

Celui-ci devait décéder en 1958. Je me souviens de lui comme d’un imposant vieillard au regard pétillant de malice sous ses lunettes fines cerclées de métal, le teint rose, portant moustache et petite barbiche blanche, et cet homme incarna pendant près d’un demi-siècle l’Alliance à Alger. Mon père parlait toujours de lui avec le plus grand respect et beaucoup de déférence.

De mon temps, les deux rabbins de l’Alliance de la rue Bab-el-Oued qui nous apprirent à lire l’hébreu, à le chanter, à réciter la paracha en suivant les ta’amim, se nommaient Cohen-Solal et Fergane, l’un d’Alger, le second venu du Maroc. Le rabbin Léon Cohen-Solal me mena victorieusement à la bar-mitsva, il fut mon parrain, mon maître, et ma mémoire le vénère toujours. C’était un ami de la famille, car il avait servi au 9ème Zouaves à Alger – caserne d’Orléans, en haut de la Casbah – sous les ordres de mon père qui était alors instructeur.

Pendant la guerre, quand nous manquions de beaucoup de choses, nous avions installé un petit poulailler sur notre véranda, avec cinq ou six poules et poulets, et le rabbin Cohen-Solal était venu donner des cours, en grande patience, à mon père qui était devenu, modestement, chohet de volailles. Et je le voyais, éberlué, inlassablement aiguiser sa lame sur la longue pierre d’affûtage, promener un index sur le fil, vérifier qu’il n’y avait aucune aspérité, qui aurait pu faire mal à la bête et la rendre impropre à la consommation – dans l’abattage rituel juif, la souffrance infligée à un animal équivaut à l’impureté.

Je le revois ensuite prenant le poulet dans son poing gauche, oui, tout le volatile devait tenir dans une seule main, ailes repliées recouvrant la tête et laissant en évidence le cou tendu du volatile, dont il fallait alors délicatement plumer le duvet avant de passer d’un geste vif, et en prononçant la bénédiction rituelle, la lame sacrificielle.

Maman tenait une cuvette sous la volaille pour recueillir le sang, qu’elle allait ensuite jeter aux toilettes, puisque dans notre religion la consommation du sang est strictement interdite – contrairement aux fallacieuses accusations de crime rituel qui ont alimenté l’antisémitisme médiéval.

Pour Kippour, c’est avec nos propres volailles que papa nous faisait la kappara, la prière de rachat des fautes. La reine du poulailler fut une poule qui s’était prise d’amitié pour ses geôliers et déambulait dans nos pièces, le matin, en caquetant : elle seule mourut de vieillesse, car nous ne l’avons pas mangée.

Un jour mon frère Lucien, qui était avocat au barreau d’Alger et était parfois payé en nature par les nombreux fellahs qu’il défendait – une douzaine d’œufs, une botte de carottes, quelques oranges de la Mitidja, une volaille justement… – arriva avec une oie vivante et gigotant au bout de son bras. Mon père, optimiste résolu, la sacrifia rituellement, mais je revois sa difficulté à faire tenir l’énorme volatile dans son poing ainsi qu’il l’avait appris du rabbin Cohen-Solal. Chacun y alla de son coup de pouce pour faire tenir la grosse oie en place, ce fut un sacrifice où chacun mit la main et une chehita colossale.
Et voilà pour l’Alliance à Alger et ces quelques souvenirs.
Albert Bensoussan
Albert-Abraham-Confino

 

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