L'entrevue de Cherchell

22 OCTOBRE 1942 : L'ENTREVUE DE CHERCHELL,
PRÉLUDE À L'OPÉRATION TORCH

Par Gaston Palissek

Croquis du lieu du debarquement a cherchell

En 1939, comme elle l'avait déjà fait en 1914, la population algérienne s'était associée, sans réticences, à l'effort de guerre français. Aussi, au moment de l'armistice de juin 1940, le désir était fort, dans tout le pays, de poursuivre la lutte armée.

Cependant, la grande majorité des Algériens s'était ralliée, sans difficultés, au gouvernement du maréchal Pétain. Et peu à peu, au fil du temps, son état d'esprit se modifia, son anti britannisme latent s'exprimant assez ouvertement, surtout après le douloureux épisode de Mers el-Kébir, et ce sentiment de rejet s'étendit, dans une certaine mesure, aux gaullistes de Londres.

Le coup de force de ceux-ci sur Dakar, en septembre 1940, incita le gouvernement de Vichy qui craignait le développement de tentatives de dissidence en Afrique du Nord, à déléguer un chef sûr pour coiffer ces territoires. Ce fut le général Weygand. Disposant de pouvoirs étendus, l'ancien adjoint du maréchal Foch entreprit alors un travail souterrain qui préparera l'œuvre future de libération. Profitant habilement des craintes vichystes et allemandes de voir se renouveler, en Afrique du Nord, la tentative gaulliste de Dakar, il s'ingénia à reconstituer l'armée d'Afrique.

Sa formule, en acceptant la mission qui lui était confiée, se résumait ainsi : - Défendre l'Afrique du Nord contre quiconque ! - et, en avril 1941, il obtenait l'autorisation de mettre sur pied une force de 120 000 hommes. Ainsi, aidé dans sa tâche par ses adjoints, les généraux Juin, de Lattre et Koeltz, pourra-t-il favoriser la préparation clandestine d'une éventuelle mobilisation.

Réussie, celle-ci constituera plus tard un des facteurs essentiels du succès de la campagne de Tunisie. Mais Weygand s'étant fermement opposé aux Protocoles de Paris qui devaient livrer Bizerte aux Allemands, base de transit pour l'acheminement de leur matériel de guerre vers la Tripolitainc, sa résistance fit échouer ces accords. Cette attitude lui valut d'être rappelé en France le 20 novembre 1941 et d'être pratiquement mis à la retraite.

Son séjour en terre algérienne lui avait cependant permis d'entrer en relations avec des représentants des Etats-Unis, sous couvert de promouvoir avec ce pays, alors neutre, un traité économique susceptible de pallier la disette des populations d'Afrique du Nord, pénurie provoquée par la livraison en masse de produits et denrées aux alliés de l'Axe au titre de l'armistice de juin 1940.

Cet accord économique sera la première pièce d'un appareil qui ouvrira les portes de l'Afrique du Nord aux Américains. Car au contact de ceux-ci, un mouvement de résistance vu se développer, en Algérie surtout, animé par quelques personnalités militaires hostiles à Vichy comme aux Allemands. Vinrent s'agréger peu à peu, à ce mouvement, un certain nombre de patriotes dont l'industriel Lemaigre-Dubreuil. Multipliant les rapports avec les Américains, sous prétextes économiques, ce groupe de résistants va contribuer à la préparation du débarquement allié de novembre 1942. En effet, depuis le mois de juillet de cette année-là, les alliés avaient décidé de contre-attaquer en Méditerranée où la tenaille de l'Axe menaçait de se refermer. Ce sera - l'opération Torch -, projetée dans le secret le plus total, le général de Gaulle lui-même, à Londres, ignorant tout de ce qui se tramait.

Le 10 octobre 1942, retour de Washington, le consul américain Robert Murphy, cheville ouvrière des tractations avec les résistants français, annonçait au - Groupe des Cinq - la décision d'intervention militaire de son pays en Afrique du Nord. Cette opération devait se dérouler avant la fin de l'année, mettre en jeu 500 000 hommes, 2 000 avions et une flotte considérable (1). Ce débarquement étant très proche, il convenait alors d'organiser une entrevue avec le haut commandement américain en vue de régler l'aide française à - l'opération Torch -.

Pour cette rencontre, d'Astier de la Vigerie et Jean Rigault proposèrent un point de la côte algérienne qui se prêtait admirablement à ce genre de rendez-vous : la ferme de Messelmoun, située près de l'oued du même nom, a dix-sept kilomètres de Cherchell (2). L'endroit semblait prédestiné : il avait autrefois servi d'entrepôt de marchandises de contrebande. La mer bordait la propriété sur quatre kilomètres et un petit bois de pins rendait la plage invisible de la route qui passait à proximité.

Après échange de câbles avec Washington et Londres où se trouvait le général Eisenhower, un rendez-vous fut fixé sur le point proposé, à 55 milles marins environ a l'ouest d'Alger. La délégation américaine y débarquerait d'un sous-marin, dans la nuit du 21 au 22 octobre, et elle devait comprendre un officier général accompagné de plusieurs officiers au courant des détails de - l'opération Torch -(3)

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(1). Dans la réalité, le 8 novembre 1942, les effectifs humains ne dépasseront jamais les 100 000 combattants, en fait, les moyens alliés se révélèrent notablement inférieurs à ceux annoncés à Cherchell.
(2) Les conjurés d'Alger, qui n'osaient croire à la réalité d'un débarquement allié en Afrique du Nord, pensaient avoir obtenu une promesse de livraisons d'armes légères pour les besoins des Chantiers de Jeunesse que le commissaire Van Hecke se proposait d'utiliser et qui, plus tard, devaient servir aux groupes de volontaires civils chargés des opérations. Au mois de juillet précédent, recherchant un endroit discret pour réceptionner ces armes qui devaient être amenées par sous-marin depuis Gibraltar, d'Astier et Rigault avaient découvert ce point de la cote cherchelloise qui allait recevoir une destination différente.
(3). Le major-général Clurk était l'adjoint direct du général Eisenhower à Londres, ce qui démontre l'intérêt porté par les Alliés à cette réunion.

Messelmoun

La ferme de messelmoun

La ferme de Messelmoun appartient à M. Sitgès. Elle est habitée par M. Jacques Tessier, membre des groupes civils d'Alger. Un de ses amis, M. Queyrat, avocat à Cherchell, est en relations suivies avec deux officiers de Douairs chargés de la surveillance des 50 kilomètres de côte a l'ouest de Cherchcll, le lieutenant Le Nen et l'aspirant Michel. Les deux officiers des gardes-côte, sympathisants du mouvement, doivent assurer le guet et la sécurité rapprochée de la ferme dès la mise à terre de la délégation américaine.

Au soir du 21 octobre, pur une nuit calme et paisible, les conjurés d'Alger parviennent à Cherchell où les accueille M. Queyrat. Des voitures débarquent le colonel Jousse, d'Astier de la Vigerie, Rigault, le consul américain Murphy et le vice-consul Knight. Le général Mast, délégué du général Giraud, ne doit venir que le lendemain matin, accompagné par le commissaire régional Van Hecke, des Chantiers de jeunesse, du commandant Dartois, de l'armée de l'air et du capitaine de frégate Barjot (4).

A onze heures, les conjurés prennent possession de la ferme dont tous les habitants ordinaires ont été éloignés, M. Tessier ayant accordé congé à tout son personnel. On s'assure que tous les bâtiments sont bien désertés, puis chacun va à tour de rôle prendre faction sur la plage. Dès que le sous-marin sera signalé, vers minuit selon les arrangements conclus, on allumera une grosse ampoule électrique à l'intérieur d'une mansarde située au dernier étage de la villa et dont la fenêtre à tabatière ouvre sur le large. Visible seulement de la mer, cette lumière blanche fera office de phare-signal.

C'est une belle nuit claire dont la faible lueur argenté la crête des vagues paisibles.

Mais l'attente inquiète dure. Une heure passe, puis deux, puis trois. A mesure que le temps s'égrène, les veilleurs se font plus rares sur la plage maintenant nimbée de la blanche lumière lunaire. A quatre heures du matin, le veilleur de quart appelle d'une voix excitée. Les autres qui devisaient à voix basse là-haut, tout en buvant du café, accourent en hâte. Ils croient apercevoir confusément une masse noire se faufilant entre les vagues mais, avant qu'ils n'aient pu l'identifier, l'apparition s'est évanouie et, une heure plus tard, les premières lueurs de l'aube apparaissent. Il faut alors admettre que, pour cette fois, c'est manqué. Un dépit muet envahit tous les conjurés ; le consul Murphy est, lui, très soucieux.

Sur la route du retour vers Alger, à six heures du matin, ils croisent la voiture du général Mast et de Van Hecke, en civil, sans pouvoir les prévenir du contre-ordre, les deux véhicules roulant à grande vitesse et en sens inverse.

De retour en ville, Murphy se met en communication avec Gibraltar (5) et, dans l'après-midi, il obtient des explications : le submersible était bien arrivé au lieu du rendez-vous mais à quatre heures du matin et le général Clark, craignant d'être surpris par le jour en cas d'erreur ou d'alerte, a jugé plus prudent de remettre la rencontre à la nuit suivante. Immergé à 1 500 mètres de la côte, le sous-marin restait sur place, attendant le retour de l'obscurité. Le rendez-vous était donc reporté au soir-même(6).

Le temps de joindre tous les conjurés dispersés au gré de leurs occupations et, déjà, il fait nuit. Pourtant, tour de force, tous rejoindront Messelmoun à l'heure, ayant refait avec le maximum de célérité les 120 kilomètres qui séparent Alger du lieu de rendez-vous.

A la ferme, l'exode renouvelé de la famille Tessier, comme le second congé que le maître de céans doit donner précipitamment à son personnel, provoque surprise et commentaires. Il faut même sortir de leur lit quelques ouvriers qui se sont déjà couchés en prévision des fatigues du lendemain. Un pauvre cheikh qui ne sait où aller dormir à cette heure tardive s'entête à rester et il faut le pousser par les épaules pour le faire déguerpir !

L'attente recommence dans la maison vidée de tous ses hôtes ordinaires. Attente quelque peu inquiète. Viendront-ils enfin ? A minuit, on allume l'ampoule de la mansarde dont la lumière, blanche et fixe, doit aider à l'identification précise du point de rendez-vous par les Américains.

 

 

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(4). Parallèlement aux Américains, à Messelmoun, les Français présenteront le même nombre d'officiers, homologues de leurs interlocuteurs.
(5) Partie d'Angleterre, la délégation américaine avait atterri à Gibraltar où un centre directeur de l'opération avait été mis en place.
(6). Ce retard apporté au rendez-vous aurait pu avoir des conséquences graves, comme le prouvera l'incident de la perquisition policière annoncée.

 

Ils arrivent enfin !

Un quart d'heure après minuit, Rigault remonte de la plage en courant : - Les voilà ! - Les officiers se précipitent sur leurs valises, car Ils sont arrivés en civil, par discrétion, mais le consul Murphy a insisté pour qu'ils soient revêtus de leurs uniformes à l'arrivée de la délégation américaine. Bientôt alignés sur la plage, ils peuvent voir la masse noire du submersible qui a stoppé à environ une centaine de mètres de là, quille raclant le fond. Un frêle esquif pointe déjà vers eux et vient s'échouer à leurs pieds, sans bruit, sur les galets. S'en extraient trois gaillards vêtus de cuir sombre dont le premier leur adresse la parole en un français châtié démuni du moindre accent. C'est le colonel américain Holmes (7). Le suivent un Britannique, le capitaine Livingstone et un autre Américain, le capitaine de vaisseau Wright.

Les présentations sont faites par Murphy, dans une atmosphère conspiratrice mais non dénuée de cordialité. Sans tarder, Livingstone signale au sous-marin, par rayons infra-rouges, que tout c'est bien passé. Un second canot aborde peu après. S'en extraient trois malabars, eux aussi revêtus de cuir sombre, munis d'un attirail d'armes et d'engins sophistiqués. Ce sont deux Anglais et un Américain : les premiers sont le capitaine Courtney et le lieutenant Foote qui appartiennent, avec le capitaine Livingstone, aux commandos des missions spéciales qui doivent assurer la sécurité et le retour à bord de la délégation ; le troisième est le colonel Ilamblen, de IXI .S. Army.

Déjà une radio grésille auprès d'un buisson, antenne jetée dans les branches. Après quelques minutes d'essai, elle entre en communication avec le submersible. Aborde enfin le troisième et dernier canot (8) qui ne contient que deux occupants dont l'un est d'une taille exceptionnelle. Le major-général Clark et le brigadier-général Lemnitzer mettent pied à terre. Nouvelles présentations. Entre-temps, le sous-marin, prévenu, s'éloigne. Il croisera jusqu'au matin à proximité du rivage, l'observant à vue et, dans la journée, il refera plongée à plusieurs milles de distance, continuant de guetter au périscope.

 

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(7). Son français sans accent avait fait désigner le colonel Holmes comme éclaireur pour le cas où il dût, à l'accostage, expliquer qu'il était là par hasard, s'étant égaré au cours d'une promenade.
(8). Le sous-marin britannique possédait quatre canots pliables, en toile, qui nécessitaient un certain entraînement dans leur utilisation, ayant une propension certaine à chavirer. Tous les officiers de la délégation s'initièrent à la manœuvre d'embarquement, de nuit, alors que le Seraph avait stoppé en pleine mer. Mais le 22, l'une des embarcations ayant chaviré, la houle la poussa sous le gouvernail de plongée du submersible où elle y brisa ses frêles membrures.

 

Tout le monde remonte vers la villa par le raidillon qui serpente dans le bois de pins sombre. Les embarcations rangées dans la cour, le groupe entre dans la maison où, à la lumière électrique, on peut faire plus ample connaissance. Le général Clark surtout retient l'attention des Français avec son mètre quatre-vingt-quinze, sa longue face osseuse trouée par deux yeux noirs et perçants et la carabine automatique à quinze coups qu'il porte à l'épaule. Après un long moment de conversation générale à bâtons rompus, les invités, assez fatigués par leur séjour prolongé dans l'atmosphère confinée du sous-marin, vont se coucher au premier étage. Des Français, seul le colonel Jousse dispose d'une chambre et d'un lit ; les autres termineront la nuit dans des fauteuils, devisant à mi-voix et buvant le café dont Bernard Karsenty — des groupes civils d'Alger — a préparé des litres à la cuisine.

A sept heures tout le monde est sur pied. Dehors, la journée s'annonce radieuse. La mer est calme, vide, à peine murmurante.

A huit heures arrivent le général Mast et le commissaire Van Hecke accompagnés du capitaine de frégate Barjot et du commandant aviateur Dartois. Le général Clark apparaît bientôt dans le petit salon où l'attend le général Mast. En anglais passable, ce dernier souhaite la bienvenue en Afrique du Nord à l'Américain et lui présente ses adjoints. Sans tarder la conférence débute, les deux généraux et le consul Murphy réunis autour d'une petite table tandis que les officiers français se groupent dans une autre pièce avec leurs homologues américains. Immédiatement, les deux groupes procèdent à L'échange des renseignements utiles à l'opération alliée. Les conversations se déroulent en anglais dans le petit salon, traduites par Murphy, en français dans l'autre pièce avec pour traducteur le colonel Holmes.

Dehors, MM. Tessier et Queyrat ainsi que les trois officiers anglais assurent la protection de la ferme. A la cuisine, Bernard Karsenty s'affaire à préparer le déjeuner pour tous ces convives.

 

Les débats se poursuivent

La conférence avait été divisée en deux parties. Le général Mast devant rejoindre l'après-midi même Alger où l'attendent différentes affaires de service à l'état-major de la division, la matinée sera consacrée aux questions générales : thème et date de l'opération, problème du commandement ; l'après-midi aux échanges de renseignements et aux questions techniques.

Dans le petit salon, le général Clark ouvre la séance par un rapide examen de la situation et expose les motifs qui décident les Etats-Unis à intervenir en Afrique du Nord. Ils désirent, dès l'hiver tout proche, régler le sort de la Méditerranée par l'offensive conjointe des Britanniques à travers la Libye et eux-mêmes à travers l'Afrique française ; s'assurer à Dakar le relais nécessaire pour l'établissement d'une ligne de communication entre l'Amérique et l'Egypte. Ils veulent, en même temps, préparer la plate-forme indispensable pour la création d'un second front européen au printemps. Ils tiennent à précéder en Afrique du Nord une initiative de l'Axe qu'ils craignent prochaine, car les services de renseignements alliés signalent le renforcement des effectifs ennemis et des concentrations d'aviation en Italie du Sud. Enfin, le développement de l'offensive britannique en Tripolitaine peut amener les Allemands à s'installer en Tunisie et l'intervention américaine, du même coup, rendrait impossible leur intrusion au Maroc espagnol. A ces impératifs militaires s'en ajoutent d'autres, d'ordre extérieur et d'ordre intérieur. Pour toutes ces raisons, l'état-major américain désire aller vite.

Pour terminer, le général Clark indique que l'état-major interallié a rassemblé pour l'expédition des forces considérables. Dans ces conditions, le succès paraît assuré.

La discussion s'engage. Tout l'effort porte d'abord sur le point essentiel : Alger. Les Français énu-mèrent aux Américains les dispositions prises par eux pour neutraliser le haut commandement et assurer la prise de la ville sans combat. Le général Clark écoute tandis que le général Lemnitzer prend des notes.

L'accord est enfin conclu : le corps expéditionnaire se présentera devant Alger en même temps que devant Oran et Casablanca. Un point reste cependant à éclaircir : la date du débarquement allié. Sans précisément rien affirmer, le général Clark laisse entendre qu'elle se situerait entre le 20 et le 25 novembre. Une autre question importante figurera au programme de la matinée : l'organisation du commandement interallié, problème épineux pour lequel les Américains accouchent d'une formule assez vague qui ne les compromet guère.

Vers une heure de l'après-midi, la première conférence ayant duré cinq heures, le général Mast, sur le point de regagner Alger, reçoit tous les autres membres des deux délégations auxquels il fait un bref - amphi - sur la tactique à suivre pour s'emparer d'Alger.

Le général français parti avec Rigault, tous les participants à la conférence, conjurés, officiers français et alliés, prennent un moment le soleil dans la cour intérieure de la ferme qu'ils ne doivent quitter sous aucun prétexte, car, partout ailleurs, ils risquent d'être vus de la grand'route, alors que nombre d'entre eux sont en uniforme. Un déjeuner à l'algérienne, excellent bien qu'improvisé par Bernard Karsenty, réunit tout le monde autour d'une table, les bons vins de la propriété aidant à développer une ambiance euphorique et cordiale.

L'après-midi, les débats se poursuivent. Les détails militaires de l'opération sont fixés : coopération française, liaisons et relève américaine. Tout est examiné : points de débarquement, objectifs, itinéraires, signes de reconnaissance, tout ce qui doit éviter aux Alliés pertes d'hommes, de temps ou de matériel.

Vers six heures la conférence touche a sa fin lorsqu'un appel téléphonique de l'aspirant Michel vient troubler l'atmosphère de la réunion. En effet, vers 16 heures 30, l'aspirant chargé de la sécurité a rencontré, près de Gouraya, le commissaire de police de Cherchell. Faisant état de la dénonciation d'un ouvirer indigène de Messelmoun et flairant une affaire de contrebande, le policier lui a fait part de son intention d'aller perquisitionner sur les lieux. L'aspirant a apaisé le commissaire et proposé d'aller lui-même, sur-le-champ, mener une enquête. Le policier s'est laissé convaincre mais, pour plus de sécurité, Michel a mis en panne la voiture et crevé les pneus de l'unique motocyclette du poste de police avant d'appeler les conjurés. Il précise qu'il n'y a aucune menace immédiate. Néanmoins, il vaut mieux vider les lieux.

A Messelmoun c'est un peu l'affolement général. Les officiers français enlèvent leurs uniformes, revêtent leurs vêtements civils et embarquent dans les voitures de Queyrat et d'Astier qui prennent aussitôt la direction d'Alger. Pendant ce temps, les huit officiers alliés sont dirigés vers les grandes caves-silos où on les dissimule, avec les canots, derrière une véritable muraille de fagots secs.

Finalement la police ne se présente pas et l'aspirant Michel, venu rendre compte à la ferme des intentions du commissaire, est reparti pour Cherchell afin d'aviser celui-ci que deux diplomates américains, MM. Murphy et Knight, se trouvent effectivement a Messelmoun, en partie fine avec des dames venues d'Alger et déjà passablement ivres. Il lui signale la présence à la ferme du lieutenant Le Nen qui assure, en quelque sorte, la surveillance de cette orgie. Indication qui rassure définitivement le policier, l'incitant à renoncer à la perquisition projetée.

A la ferme, le consul Murphy et son adjoint Knight se tiennent prêts à jouer le rôle d'hommes surpris au cours d'une partie fine copieusement arrosée. Quelqu'un ayant trouvé un tube de rouge à lèvres, on en enduit le bout de quelques cigarettes abandonnées dans des cendriers pour parfaire la mise en scène. Tout cela ne servira heureusement à rien. Au bout d'une heure, on tire les officiers alliés de leur cache d'où ils sortent quelque peu poudreux et froissés, dans leurs uniformes et dans leur amour-propre.

Les derniers protagonistes de cette mémorable journée n'étaient pourtant pas au bout de leurs peines.

 

Un embarquement mouvementé

La veille, la mer était calme mais ce soir la houle s'est déchaînée. Le vent s'est levé du large, la mer présente des creux de près d'un mètre et forme, sur la plage, de gros rouleaux qui viennent briser sur le sable.

Vers neuf heures, la nuit étant venue, les officiers alliés tentent de regagner le sous-marin auquel la radio a demandé de s'approcher le plus possible du rivage. Mais les canots, trop légers, ne peuvent franchir les rouleaux. Ils chavirent à chaque tentative, contraignant leurs occupants à regagner la rive à la nage. Alors, on imagine d'aller déposer une embarcation, en la maintenant au-dessus de l'eau, dans le creux ménagé entre le premier et le second rouleau. Trois hommes se déshabillent et portent le canot contenant le colonel Holmes avec des bagages arrimés autour de lui. La première vague est aisément passée mais à la deuxième, décrit Karsenty, - le kayak sauta en l'air et revint sur la plage tellement vite que nous avons été retournés sous l'eau avec lui plusieurs fois avant d'atterrir ! -

La manœuvre est renouvelée trois fois, trois fois le flot ramène l'esquif comme un boomerang.

Complètement trempés, tous les acteurs de cette soirée - douchante - reviennent à la ferme pour y attendre une accalmie. On remet les canots de toile a l'abri, les officiers des Douairs toujours de garde dans les environs, le sous-marin au large et tous les participants a table. Mais la police de Cherchell étant alertée, il devient imprudent de prolonger le séjour ici et la situation pourrait devenir dangereuse si l'embarquement ne pouvait être effectué avant le lever du jour. Le consul Murphy propose d'aller chercher des vêtements civils, de déguiser ses compatriotes et de les ramener chez lui, quitte à les expédier plus tard par des voies de fortune secrètes. Après discussion, l'idée est abandonnée : si les officiers sont découverts en civil, ils seront pris pour des espions ; en uniforme, ils seront faits prisonniers. Une autre idée est avancée : si l'on frétait une barque de pêche qui tient mieux la mer que les canots ? On la - piquerait -, propose un Français, afin d'éviter les indiscrétions. Seulement, les barques sont à dix-sept kilomètres de Messelmoun, dans le port de Cherchell !

Enfin, vers une heure du matin, le vent ayant tourné, les tentatives reprennent sur la plage. Américains, Anglais, Français dont les deux officiers des Douairs, se mettent en tenue de bain. A deux cents mètres, le sous-marin s'est approché à la limite du danger pour lui. Mais les risques que court la délégation sont trop grands! Et l'opération des porteurs à bras se renouvelle, stoïquement, dans les embruns. Finalement, après des efforts prolongés, le colonel Holmes, toujours éclaireur, est embarqué le premier sous la douche géante. Le général Clark le suit en caleçon et, tout nimbé de clarté lunaire, s'enlève sur la crête d'une vague de deux mètres de haut !

A quatre heures un quart, tous les alliés ont regagné le submersible après deux chavirements en eau profonde. Il est temps ! Le jour commence à poindre et, du sous-marin, on aperçoit sur la route côtière les phares de plusieurs voitures qui pourraient être celles de la police. - On a eu une sacrée histoire à terre ! - dit le général Clark au pacha du Seraph, en arrivant à bord.

Sur la plage il ne reste plus que six hommes à demi-nus qui rient comme des fous tout en claquant des dents. Le vice-consul ramènera une otite à Alger et Bernard Karsenty, la carabine automatique à quinze coups que Clark, craignant sans doute de la perdre dans le tumulte de l'embarquement, a fini par lui abandonner en souvenir.

Tous sont exténués et transis, mais heureux du travail accompli. Le processus de libération est maintenant enclenché.

Plaque commemorativePlaque commémorative  avec les noms des participants à la ferme de Messelmoun:

Passant, ici à Messelmoun commence la route de lilbération.Ici se sont rencontrés : (suit la liste de tous les noms)

Gaston PALISSEK

http://cagrenoble.fr/victoire/victoire.html

 

Commentaires (2)

Ohana Marc
Je reviens sur les kayaks: ma supposition est plus que douteuse: les Britanniques avaient bien à cette époque aussi des "kayaks ", de près de 3m de long, tout à fait... comme les kayaks, embarqués et mis à l'eau depuis un sous-marin( comme ceux avec lesquels ils avaient fait "opération Frankton" à Bordeaux, où étaient utilisés des "canoes" qui étaient des "Cockles MK 2" qui étaient de véritables kayaks par leur forme, avec lesquels deux personnes pouvaient parcourir des distances importantes. Et avec des qualités marines certaines... qui leur ont permis de passer les deux lignes de rouleaux déjà formés. Et s'il est sûr que ce ne sont pas des "dinghy" (gonflables), les "kayaks" de Messelmoun ont toutes les chances d'avoir été des "Cockles MK2", plutôt que des "Berthon". Le lieutenant Le Nen, qui les a portés à terre, ne met pas de guillemets à ces kayaks, le doute n'est donc plus de mise. Même si le "Berthon" des Bénichou pouvait provenir très probablement des matériels restant du débarquement, cela ressemblait plus à une annexe qui aurait eu encore plus de mal à franchir des vrais rouleaux.
Ohana Marc
Bonjour, c'est un détail minuscule mais d'une importance qui ne vous échappera pas : je me demande si les canots en toile dans lesquels débarquent (et rembarquent avec quelles diffficultés!) les représentants de l'état major anglo américain ne sont pas des "kayaks" mais bien des Berthon ou leur version américaine, des Osgood. J'en ai connu un, enfant, en 1952 à la plage de Mannesman, à coté de Fédala, qui était aux Bénichou. Je vois encore très bien ce canot, petit, repliable (pas pliable: il y avait un axe à chaque extrémité -l'étrave et la poupe avaient la même forme et étaient indifférenciables- autour desquels les différents arceaux (presque égaux pour pouvoir s'emboiter en se repliant, en bois courbé à la vapeur qui en faisaient la forme), pouvaient tourner et se répartir, tenus par une toile imperméable souple qui faisait la paroi de la coque. Ces arceaux se répartissaient comme les côtes sur la moitié d'un melon coupé verticalement, pour imager.) Une fois déplié, on verrouillait avec un (ou deux?) petits arceaux perpendiculaires bloqués sur des appuis sur les deux bords, le canot qui ressemblait assez à une coquille de noix à peine allongée, avec aussi hélas, la même stabilité nautique : c'était très instable, vraiment très instable, et comme c'était assez large et plutôt court, passait très mal la vague, avec une grosse prise à la mer. Rien à voir avec les qualités marines de kayak, c'est clair, mais le volume intérieur non plus, il y avait de la place dedans. Immense avantage: replié, léger, le canot se faisait oublier dans le cabanon contre un mur. Pour le mettre à l'eau, c'est clair, il fallait le porter jusque sur l'eau, éviter les cailloux et les rochers. Ces canots ont eu une diffusion et une réputation certaine pendant longtemps (https://fr.wikipedia.org/wiki/Berthon_(canot)) et je crois m'expliquer enfin maintenant la provenance de ce canot sur cette plage à cette époque.
Il n'en reste pas moins que ce serait d'une importance historique pour ces canots d'avoir finalement réussi, même avec de grosses difficultés, à ramener à bord cette mission essentielle de Clark, Lemnitzer, Holmes, Wright pour la suite de la 2ème guerre mondiale.

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Date de dernière mise à jour : 03/07/2016