L'entrevue Franco-Américaine de Messelmoun

Georges Le Nen : L'entrevue Franco-Américaine de Messelmoun

POSTFACE de Michel EL BAZE

Georges Le Nen raconte avec simplicité et humour la rencontre franco-anglo-américaine d'Octobre 1942 qui se tint à 100 kms à l'Ouest d'Alger, près de Cherchell et dont il assura la protection. Le témoin s'interdit toute réflexion amère et cependant, bien des malheurs auraient été évités si les autorités civiles et militaires en place avaient suivi la voie tracée par la Résistance Nord-Africaine au lieu de combattre le débarquement Allié en Afrique du Nord. Nous avons pourtant, il faut le dire après bien des hésitations, décidé de compléter cette seconde édition notamment par la publication de documents authentiques que nous a remis la veuve du Colonel Mingasson qui fut en 1942 le Commandant du Dépôt des militaires isolés (DMI) d'Oran et fougueux artisan de cette résistance extra-métropolitaine qui ne put, hélas, ni contrecarrer la sottise de certains, ni même empêcher l'envoi de volontaires français ou arabes sur le front de l'Est.

 

INTRODUCTION

9 Novembre 1942 !… Alors que la Résistance Métropolitaine s'ébauche à peine, la Résistance nord-africaine est déjà terminée et ses artisans poursuivis par les autorités françaises. Aux accords passés entre l'ambassadeur Murphy et le "Groupe des Cinq" se substituent les exigences de l'Armistice Darlan-Clarck et leurs conséquences funestes sur la suite des événements en Afrique du Nord. Pourtant, ce qui importe à Georges Le Nen, c'est la relation de la rencontre franco-américaine de Messelmoun des 21 et 22 Octobre 1942, dont il fut le témoin et dont il assura la protection. Pour le reste… les insultes, les misères qui suivirent, "il convient de ne pas s'étendre".

Michel El Baze

***

On a déjà beaucoup dit sur la rencontre de Messelmoun. Je vais m'efforcer de faire revivre les détails de cette rencontre maintenant passée dans l'Histoire. Je voudrais que mon récit soit exactement le film de cette opération. Vous y trouverez des détails amusants, des situations burlesques, des instants angoissants pour ceux qui, comme moi ont vécu des heures inoubliables. Quoiqu'il en soit, vous ne lirez que la stricte vérité, sans exagération. Ce qu'il faut que l'on sache, c'est que les personnalités Françaises qui se trouvaient à Messelmoun n'ont travaillé que dans un seul but : l'intérêt de la France. C'est ce qui donna à cette réunion, ce caractère émouvant que nous avons tous ressenti le 21 Octobre 1942.

Étaient présents :

Français : Général Mast - Colonel Jousse - Lieutenant-Colonel Van Hecke - Capitaine Watson - Lieutenant Le Nen - Aspirant Michel - Mr d'Astier de la Vigerie - Rigault - Queyrat - Tessier - Karsenty – Barjot

Américains : - Général Clarck - Colonel A.L. Hamblen - Colonel Julius Holmes - Brigadier-General L.L. Lemnitzer - Capitaine Gérard Wright - Mrs Murphy et Knight.

Anglais : Trois Officiers : - Ce Livingstone - Ce Courtney de commando - Lt Foste.

Nuit du 20 au 21 Octobre 1942
L'organisation du mouvement en faveur des Alliés dans la région comprise entre Tenès et Cherchell était confiée au Lieutenant de Réserve Queyrat, Avocat à Cherchell. Au début d'Octobre, ce dernier reçut l'ordre de rechercher un endroit sûr où quelques Officiers Américains pourraient débarquer et passer 24 heures afin de prendre contact avec des personnalités civiles et militaires Françaises. Immédiatement, le Lieutenant Queyrat fit connaître qu'un de ses amis mettait à sa disposition une ferme située au bord de la mer à 17 km de Cherchell, ferme isolée de toute agglomération. La ferme choisie appartenait au beau-père de son ami Jacques Tessier. Une opération pareille ne pouvait toutefois réussir qu'avec l'accord des Officiers Français chargés de la surveillance de la côte et leur adhésion à cette organisation. Des patrouilles parcouraient, en effet, le rivage chaque nuit dans plusieurs sens. Il importait que leurs chefs puissent, soit empêcher l'accomplissement des rondes, soit prescrire ces rondes à des heures autres que celles où le débarquement risquait d'éveiller l'attention. Les deux Officiers des Douair de la région comprise entre Dupleix et Cherchell étaient le Lieutenant Le Nen, chef du secteur côtier ayant comme Adjoint l'Aspirant Michel. Sollicités par le Lieutenant Queyrat, ces deux Officiers se mirent à sa disposition. Le 20 Octobre 19 heures Tous les membres de l'organisation sont alertés. Les visiteurs " Alliés futurs " sont attendus pour cette nuit. Il était convenu que le sous-marin devait reconnaître la ferme au moyen d'une lumière placée dans une chambre du premier étage, fenêtre nettement détachée donnant sur la mer. 10 h 15 Jacques Tessier, propriétaire de la ferme allume cette chambre et attend. 10 h 30 Le Colonel Jousse, Mrs d'Astier et Queyrat arrivent en bicyclette. Un système de surveillance et d'observation est organisé immédiatement.

1 h 30
Le sous-marin guidé par la lumière électrique est signalé par Mr d'Astier, placé en observation. Immédiatement tout le monde descend sur la plage. Nous scrutons la mer à ce moment très calme. Rien. Puis tout à coup un kayak à 4 mètres du rivage. Celui-ci approche, après que nous ayons fait le signal convenu au moyen d'une lampe de poche. Rapidement trois autres kayaks accostent, notre joie est immense. Quelque chose de grand, difficile à traduire se passe. Mr Murphy donne l'accolade au Général Clarck. C'est spontané et émouvant. Les arrivants armés de F.M. et mitraillettes, discutent sur la plage, comme si tout était normal. Je suis obligé de rappeler à l'ordre et de faire remarquer que tout cela n'est pas une invitation officielle. Nous remontons vers la ferme, au préalable sur la plage même, la radio informe le sous-marin que tout va bien. Les kayaks sont transportés dans la ferme, puis dans la cave. Les visiteurs réunis dans la salle à manger sont présentés aux personnalités Françaises. Présentation émouvante, mais combien cordiale. Nous bavardons ainsi durant quelque temps. Le Colonel Julius Holmes parle très bien le français. Il explique qu'ils sont restés 16 heures en immersion et qu'ils étaient un peu las. Nos illustres visiteurs se retirent dans leurs chambres pour se reposer. Le guet est assuré par les Officiers de Douair, Le Nen et Michel. La nuit se termine sans incident, déjà le petit jour se lève.

21 Octobre 6 heures du matin.
Arrivée du Chef Van Hecke accompagné du Chef Watson en auto. Quelques instants après le Général Mast en civil arrive. Il est introduit immédiatement auprès du Général Clarck ils restent jusqu'à 11 heures. 8 heures La vie s'organise. Dans la ferme de grandes choses sont en cours, mais tout de même, il faut s'occuper des petits détails " les repas ". Maître Queyrat se révèle un maître-queue incomparable, il prend le commandement de l'office, les mitrons étant Le Nen, Michel, Karsenty et Tessier. La cour intérieure de la ferme s'anime, les Officiers Américains y viennent se détendre et converser à bâtons rompus avec nous. L'Aspirant Michel fait des rondes aux alentours de la ferme, je reste en liaison téléphonique avec mes postes de Douair et de Cherchell et Gouraya. Avant mon départ, j'ai donné l'impression que j'allais en partie fine à la ferme de mon ami Tessier. Michel assure la liaison avec le poste de guet de la marine. Il va s'assurer de la quiétude des guetteurs qui n'ont rien éventé. Le déjeuner est servi. Les haricots se recèleront délicieux puisqu'il n'en est pas resté pour la cuisine à notre désespoir. Des poulets en quantité, mais hélas, préparés par un cuisinier Arabe de Gouraya, qui n'a pas ménagé le piment. Nos hôtes qui ne sont pas du Midi n'ont pu de ce fait apprécier la gent volatile Kabyle si réputée. L'après-midi grande conférence entre toutes les personnalités Américaines et Françaises, les derniers détails sont mis au point. Je crois qu'il a été fortement question de chiffres et d'effectifs. 16 heures Le Général Mast quitte la ferme, ses obligations l'appelant ailleurs, il nous quitte et nous félicite. La vie continue paisible dans cette ferme où se passent de si grandes choses. Chacun commente les nouvelles qui nous parviennent de la grande conférence. Le Général Clarck est séduit par le beau soleil qui baigne la villa, ses yeux sont fixés sur le portail de la villa, hélas fermé. Je comprends son désir et j'offre ma veste de Douair au Général Clarck qui s'en revêtant sort en ma compagnie faire un petit tour devant la ferme. Pendant ce temps, l'Aspirant Michel, est sur la route. Je téléphone à mon poste de Douair de Gouraya, c'est Michel qui me répond :

Il est 18 h 30 Je signale immédiatement le danger, grand désarroi, les papiers et cartes d'État-major sont rapidement ramassés, les personnalités Françaises partent en voiture. Le Général Clarck avec son État-Major est instamment prié de descendre dans la cave (ce qui ne luit plaît pas du tout).Dès cet instant, il ne reste apparemment dans la villa que Mrs Murphy et Knight qui ont décidé de ne pas se cacher, Jacques Tessier et moi, proposons de simuler un banquet où le vin a largement coulé, c'est adopté. Nous nous installons dans la salle à manger où un grand désordre est établi, des bouteilles éparses sur la table, nous élevons le ton, nous jouons la comédie, mais j'avoue que personnellement j'avais chaud. Michel ne revient toujours pas. Nous l'attendons pourtant avec anxiété pour avoir des explications. Cela devient infernal, les nerfs sont tendus. Je sors faire des rondes, je n'aperçois rien d'anormal. Je descends sur la plage voir l'état de la mer. Les vagues sont très fortes. Il sera malaisé de mettre les kayaks à l'eau. 20 heures Nous décidons de tenter l'embarquement précédemment prévu pour 22 heures, heure à laquelle le sous-marin devait croiser au large de la ferme. Le Général Clarck et ses Officiers sortent de la cave, nous transportons les kayaks sur la plage. Je fais le guet sur la route. J'attends anxieusement, en scrutant les moindres buissons, rien d'anormal, tout va bien. Une heure se passe, je croyais l'opération d'embarquement terminée quand Mr Murphy vient m'annoncer qu'il est impossible de mettre les embarcations à la mer. Le kayak du Général Clarck a été roulé à l'eau. Tout le monde remonte. Les trois Officiers Anglais gardent les kayaks cachés dans les roseaux sur la plage. Mrs Murphy et Knight et moi tenant conseil, je propose de faire un nouvel essai plus tard, à minuit, la mer étant généralement plus calme. Mr Murphy offre 200 000 francs pour l'achat d'une barque. Je lui réponds qu'avec beaucoup moins, je pourrais en avoir une, mais que pour l'instant, il est impossible de tenter cette démarche qui paraîtrait suspecte. Il faut absolument embarquer avec nos moyens. 21 heures 30 Michel arrive et nous met au courant de la situation :Le Commissaire de Police de Cherchell, porteur d'instructions du Commandant d'Armes de cette ville, arrivait pour organiser des recherches. La présence d'éléments suspects étaient signalés dans la ferme Tessier. Des caisses y avaient été transportées. Ces renseignements assez précis, à part que les caisses étaient des kayaks récemment donnés par un Arabe de la ferme, congédié trop brutalement à l'occasion de l'arrivée de nos visiteurs. L'Aspirant Michel nous mit du baume au coeur, en nous certifiant que le danger n'était plus aussi immédiat.

- Je file sur Cherchell, ajoute-t-il, prévenir les Douair et informer le Commissaire que vous faites la bamboula avec Messieurs Murphy et Knight.

Michel parti, à Cherchell, nous continuons à simuler le banquet. 23 heures Michel revient de Cherchell et nous informe que nous sommes tranquilles jusqu'au lendemain matin, mais il craint une perquisition. La version de la fête a été acceptée étant donné que le Lieutenant Le Nen était sur les lieux pour recueillir les propos suspects qui pourraient s'y produire. Pendant ce temps les Douair sont en route sur la ferme avec des missions très particulières naturellement. Je dois donc avec Michel rejoindre mes hommes, les féliciter de leur promptitude et les renvoyer dans les casernements. Ceci nous prend une heure et demi.

22 Octobre 3 heures du matin
Tessier vient nous réveiller il est à l'heure convenue.Nous sonnons le réveil, les Américains se font prier; l'eau ne les attire pas et les vagues sont très hautes. Nous insistons. Enfin, Mr Murphy nous annonce que tout le monde est prêt. Nous descendons vers la plage. Il ne fait pas chaud. Nous nous alignons vers les roseaux et regardons la mer. Elle n'est pas favorable à notre genre de travail; il y a deux gros brisants à passer. Tout le monde est calme. Je demande à Mr Murphy:

- Qu'attendons-nous pour commencer l'opération ? Dites au Général Clarck qu'il faut faire vite !

Mr Murphy murmure cette phrase au Général qui répond:

 -C'est difficile, il faudrait une barque !

Nous estimons, avec Michel, qu'il vaut mieux essayer encore une fois de passer les deux vagues. Celles-ci franchies tout irait bien. Tessier nerveux dit comme nous en anglais à un Colonel Américain, lequel va trouver le Général Clarck. Le Général répond :

 -Je n'aime pas que l'on me bouscule !

Le froid se fait sentir. Le costume d'Adam ne protège guère du froid. Le Général Clarck fait des mouvements de culture physique. Soudain, il s'aperçoit qu'il a oublié ses lunettes pour le soleil, il demande qu'on aille les lui chercher. Je m'énerve à mon tour et je murmure à Michel :

 - On aura tout vu !

Je préviens qu'il est impossible d'attendre davantage, que dans une heure il sera trop tard. Enfin, le Général donne l'ordre de tenter l'embarquement. Ces messieurs ont quitté leur pantalon, rangé leurs papiers dans des sacs suspendus à leur cou. Tout est paré. Le premier kayak est près de l'eau. Le Général Clarck l'essaye à sec pour prendre ses dispositions. Nous levons l'embarcation et nous pénétrons dans l'eau. La première vague soulève le kayak. Nous maintenons celui-ci à bout de bras. Un creux se produit. Les passagers qui ont de l'eau jusqu'aux épaules sautent alors dans le kayak. La deuxième vague, la plus difficile, soulève de nouveau le kayak que nous tenons à bout de bras sans avoir pied. Le kayak file vers le large. La première opération est couronnée de succès, mais il y en a encore trois. Le deuxième kayak se renverse avec ses passagers; il faut lutter contre les vagues et ramener pagaies et embarcations. L'opération est tentée à nouveau avec succès. Il en reste encore deux. La troisième réussit parfaitement. Le quatrième kayak se renverse. Enfin il réussit à partir. Il était temps, le petit jour pointait. Mr Murphy nous donnait l'accolade à chaque départ en trépignant de joie. Il est maintenant 5 heures. Pour le décrassage matinal, c'était du sport… Nous inspectons une dernière fois la plage pour ne rien laisser traîner de suspect. Nous récupérons un pantalon - nous apprîmes par la suite qu'il s'agissait de celui du Général Clarck - des chargeurs de F.M. et différents objets. Il paraît que la ville de New-York a, depuis, ouvert une souscription pour offrir un autre pantalon au Général. 7 heures Le retour à Cherchell s'effectue dans la joie générale. Je me rends à 8 heures au Commissariat de Police pour faire mon compte-rendu. La version de la bamboula en excellente compagnie est acceptée sans difficulté. Les personnalités Françaises sont averties que l'affaire s'est bien terminée. L'avenir nous sourit. Nous n'avons plus qu'à attendre le grand coup qui sera réalisé le 8 Novembre 1942, soit quinze jours plus tard et qui ne nous ménagea pas non plus les émotions, la peine, les efforts et aussi certaines insultes, sur lesquelles il convient de ne pas s'étendre.

L'amour de la France et la tâche que nous nous imposions reléguèrent bien vite dans l'oubli ces petites misères.

 

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