L’exode de masse des Juifs d’Algérie en 1962

L’exode de masse des Juifs d’Algérie en 1962…

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Editorial de Richard Darmon    http://www.hamodia.fr/

 Entre la fin 1961 et surtout pendant la période si dramatique et violente de l’Indépendance algérienne allant de mai à août 1962, quelque 110 000 Juifs - sur les 135 000 que comptait cette communauté très anciennement enracinée dans ce pays - ont quitté l’Algérie dans la précipitation, le désespoir et le désarroi. La quasi-totalité pour rejoindre la France, et bien plus rarement afin de tenter leur chance en Israël, aux États-Unis ou bien au Canada.

Retour sur les derniers moments, aussi intenses que poignants, de cette présence juive presque deux fois millénaire en terre algérienne.
C’est au rythme des soubresauts de plus en plus sanglants et des affrontements politiques frontaux au cœur des grandes villes lors des derniers mois de l’Algérie française et après les fameux « Accords d’Évian » du 18 mars 1962 sur l’autodétermination de l’Algérie que s’est effectuée, la plupart du temps dans le chaos et l’anarchie, l’arrivée des « pieds-noirs » - en fait dénommés « rapatriés » par le gouvernement de De Gaulle - et donc des nombreux Juifs parmi eux…

Les Juifs mêlés à l’exode pathétique des autres « pieds-noirs »….
Alors que les pouvoirs publics avaient prévu l’exode de quelque 400 000 personnes sur plus d’un million de Français d’Algérie, 680 000 ont en fait quitté l’Algérie pour la « Métropole » du début mai à la fin août 1962, soit 70 % de plus que dans ces doctes prévisions : ils avaient le sentiment de ne plus être protégés - par une armée française aux ordres d’un De Gaulle obstiné à en finir avec la présence tricolore « coloniale » datant de 1830 - des affres de la vengeance nationaliste du FNL algérien et de l’extrémisme de l’OAS : ainsi, 101 250 personnes ont-elles quitté le pays en mai, 354 914 en juin, 121 020 en juillet et 95 578 en août 1962. On recensait aussi de la mi-mars à la fin décembre plus de 3 000 enlèvements dont près de 1 800 assassinats de personnes kidnappées…

Tout est allé très vite ! Après les violents affrontements de la mi-mars 1962 dans le quartier de Babel-Oued à Alger - où l’OAS s’était retranchée dans son dernier bastion pour un « baroud d’honneur » contre l’armée française -, et surtout après l’atroce fusillade du 26 mars à la rue d’Isly, suivie par les 110 morts de l’attentat de l’OAS au port d’Alger et les assassinats en série de simples civils partout menés par un FNL algérien de plus en plus déchaîné, l’exode massif des pieds-noirs se sentant trahis par l’armée et par De Gaulle s’accélère.
Il culminera en juillet et août après le « oui massif » des Français de la Métropole au référendum sur l’autodétermination algérienne (suivi par l’échec des accords secrets entre l’OAS et le FNL (en vue de négocier le maintien en Algérie de la population d’origine européenne) qui pousse l’OAS à se jeter tête baissée dans sa politique de « terre brûlée ». D’autant que le 3 juillet, De Gaulle annonce officiellement la reconnaissance par la France de l’Indépendance algérienne autoproclamée le 1er juillet !

La communauté juive traumatisée par une violence de plus en plus débridée exercée aussi contre elle…
Tentés au début de la guerre d’Algérie (qui éclate le 1er novembre 1954) par une certaine neutralité - vu le dilemme ressenti entre leur enracinement millénaire sur cette terre et leur profond attachement à la nationalité française obtenue en 1870 grâce au fameux décret Crémieux -, les Juifs vont vite changer d’attitude : bien qu’à l’extrême gauche, certains se soient engagés aux côtés du FNL (parmi les « porteurs de valises » comme Henri Alleg) et qu’à l’extrême droite d’autres se soient engagés dans les commandos désespérés de l’OAS (comme Élie Azoulaï), l’écrasante majorité des Juifs d’Algérie optent par principe pour l’Algérie française, puis, quand la violence du printemps 1962 s‘amplifie, pour rester Français au lieu de demeurer sur place.

Mais plusieurs événements dramatiques frappant les communautés juives au cœur des grandes villes vont encore accélérer ce mouvement général de départ : l’assassinat en juin 1961 par le FNL à Constantine de la haute personnalité populaire qu’était le « cheikh » Raymond Leirys - virtuose de la musique judéo-andalouse - est le premier déclic à cet exode pour les Juifs du Constantinois et du sud algérien qui s’en vont ensemble par vagues successives. On vit aussi, entre autres, le grand rabbin de Bône, le rav Ra’hamim Naouri, prendre avec lui dans ses bagages personnels le Séfer Torah « miraculeux » de sa synagogue pour l’emmener dans la synagogue qu’il fondera à Paris.
De leur côté, dès qu’ils obtiennent la nationalité française (par un décret spécial promulgué en juin 1962) afin d’être « rapatriés » comme tous les autres, plusieurs milliers de Juifs de la région du M’Zab (autour de la ville de Ghardaïa) quittent aussitôt l’Algérie.
Puis les assassinats en série de rabbins ou de personnalités juives perpétrés dans tout le pays - encore à Constantine et aussi à Mostaganem - entre la fin 1961 et juin 1962 par le FNL et parfois par l’OAS, qui assassine en novembre 1961 à Alger William Lévy puis en décembre Moïse Choukroun -, tout comme les attentats contre les synagogues et les lieux culturels juifs d’Algérie, ajoutés aux centaines de morts du terrible massacre d’Oran perpétré le 5 juillet par le FNL contre de nombreux Européens de la ville, convainquent définitivement l’écrasante majorité de la communauté juive de partir vers la France.
Et comme pour les autres pieds-noirs, ce départ pathétique se fera souvent dans la précipitation, voire dans la pire détresse - certains allant même jusqu’à se suicider en se jetant au dernier moment du balcon de leur appartement ou bien même des ponts de leur bateau appareillant vers Marseille.

Une arrivée en France elle aussi traumatisante !
Comme les autres « rapatriés », une bonne partie des Juifs d’Algérie vont surtout s’installer soit à Paris - notamment s’ils y ont déjà de la famille pour les accueillir -, soit dans les régions du sud de la France (Marseille, Nice et région de la Provence-Côte d’Azur).

Partout, ce sera la pire improvisation administrative et sociale des autorités françaises peinant lamentablement pour intégrer cet immense flux de « personnes déplacées ». De surcroît, une campagne de presse insidieuse menée auprès de l’opinion française dans tous les médias de l’Hexagone - souvent aux ordres du nouveau régime gaulliste - a calomnié ces pieds-noirs en les qualifiant de « population de colons » et de « racistes »…

Seul réconfort de taille dans tout ce malheur pour tous ces « frères juifs » arrivés si précipitamment dans les brumes de l’Hexagone tels de véritables exilés en ayant souvent abandonnés en Algérie leurs biens, leurs maisons, leurs commerces, leurs ateliers, leurs usines et leurs champs : les actions tous azimuts - elles aussi assez improvisées mais ô combien bienveillantes - des communautés juives de France implantées dans les principales villes qu’ont tenté d’organiser, entre autres, le Consistoire central ainsi que le FSJU et l’Appel Juif unifié. Un louable effort de solidarité juive déployé qui ne parvint que dans une faible mesure à atténuer pour eux la tristesse, le désespoir tout comme l’immédiate et irrémédiable nostalgie que tous éprouvèrent en quittant ainsi leur « pays de toujours »…

 

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