La grande lessive

 

  Extrait du site « les souvenirs de Claude » http://les-souvenirs-de-claude.e-monsite.com/

Publié le 6 novembre 2015 avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Constantine, années 40.

La grande lessive

La terrasse au-dessus de l'appartement de mes grands-parents n'occupait qu'une partie du 5e étage. Deux appartements se partageaient le reste: celui de la famille S… et celui des Gh..
La terrasse était un extraordinaire belvédère d'où l'on dominait les gorges du Rhumel. A gauche, le "Pont Suspendu" au-dessus de l'abîme.

La terrasse comprenait une buanderie avec un double bassin en ciment, une énorme lessiveuse en zinc galvanisé sur trépied et un âtre. Elle servait aux grandes lessives.
Nous, enfants, l'avions monopolisée. Nos jeux y suivaient le rythme des saisons.
La grande lessive de mes grands-parents nous en chassait à peine quelques heures toutes les semaines. Une "laveuse", une femme arabo-berbère à la peau tannée et profondément ridée, décharnée mais aux bras robustes couverts de tatouages comme son visage, les yeux cernés de "khol", la bouche teintée de" souak », l'écorce du noyer, venait un ou deux jours pour "mettre au savon", frotter, faire bouillir sur un grand feu de bois dans la lessiveuse, puis rincer et étendre le linge. La veille, ma petite tante Mireille triait puis mettait à tremper séparément tout le linge sale. Les immenses mouchoirs de grand- père blancs rayés de violet comme ceux des Arabes- à qui il les vendait probablement- trempaient à part, à cause du tabac à priser.


Les enfants se disputaient pour apporter à la “laveuse”, à dix heures, des œufs frits au plat avec des oignons verts crus, à midi, un repas, des boissons, du café au lait...Le travail était dur et grand'mère nourrissait bien cette femme courageuse qui, dès l'aurore, arrivait de loin, sur le plateau. Elle découvrait alors son visage dissimulé par le « aâjar »blanc, diaphane, bordé de guipure qui ne laissait apparaître que les yeux et deviner le reste. Elle ôtait son grand “haïk” noir, la « m’laya » des Constantinoises, ses babouches et ses bracelets joncs martelés. Elle portait comme toutes les campagnardes berbères une gandoura bariolée aux couleurs très vives et de larges et fines manches blanches attachées derrière. Elle relevait les pans de sa robe, resserrait son foulard de tête, un carré de tissus plié en deux selon la diagonale et disposé sur la tête, les deux pointes croisées sur la nuque puis ramenées et nouées au- dessus de la tête. Elle travaillait pieds nus. Ses talons rougis au henné étaient durs, calleux et crevassés d'avoir tant foulé la terre et les cailloux des chemins. Elle était toujours imprégnée d'une odeur de fumée de bois mêlée à des traces de musc, de violette ou d’œillet et de “smen” un peu rance: le beurre fondu salé.
La grande lessive mains tatouees

J'aimais suivre les mouvements de ses larges mains aux paumes rougies de “henné”. Elle frottait le linge d'une pulsion de tout son corps, sur une planche en bois d'olivier, usée, ondulée sur une face, qu'elle calait obliquement à demi immergée dans un baquet.
Elle lavait le linge à peu près comme elle pétrissait la pâte : elle malaxait, tapait, pressait puis reprenant une brosse à chiendent, d'un geste énergique, elle débarrassait le linge bien savonné et largement étalé sur la planche de toute salissure récalcitrante. Des mèches de cheveux rouges, collés par la sueur, sortaient de son foulard bordé de franges noires.
Puis venait l'étape du « lessivage »sur un grand feu de bois. Le linge était bien disposé dans la lessiveuse autour du tuyau central creux se terminant par un champignon perforé. L'eau bouillante montait dans le tuyau et retombait en douche sur toute la surface du linge avant de remonter à nouveau.

Pour « l'azurage », lors du dernier rinçage, pour aviver l’éclat du linge, un petit bloc de poudre bleue dans une étamine se diluait doucement. Au fur et à mesure une belle auréole s'élargissait autour du bloc.
Mireille et cette femme essoraient les épais et lourds draps de lin, chacune à une extrémité, par un mouvement de torsion inversé.
C’était le moment le plus excitant pour nous et nous nous mettions à courir entre les draps mouillés étendus d’où l’eau dégouttait encore, quand il faisait très chaud.
Le soleil baissait quand la femme rangeait son billet dans son mouchoir noué qu'elle enfouissait dans sa poitrine, dans le repli du corsage « iciwi »qui gonfle au- dessus de la ceinture et qui servait de poche au même titre que le capuchon du burnous des hommes.

Un jour, cette femme fruste est arrivée, après une violente dispute avec son mari, un grand couteau de cuisine sous son haïk. Elle expliqua à ma grand'mère que si son mari se présentait, elle le tuerait. Ma grand'mère effrayée mais prudente et avisée, lui mit dans la main une pièce, en lui recommandant d'aller se cacher ailleurs et surtout de ne plus revenir... Une autre « laveuse" fut recrutée. Beaucoup plus jeune, elle arriva dès le lendemain, ses chaussures à la main et, sur la tête, une serviette tenue entre les dents.
J'aime toujours l'odeur du linge séché au soleil et j'ai conservé ma planche à laver ondulée d'Algérie, incrustée de moisissures, usée et fendillée d'avoir tant servi. A N…, dans l'Eure, j'y fais sécher des poivrons dans mon jardin quand, l'été, le climat normand le permet.
A Constantine, tout l'été, se succédaient sur le toit de la terrasse toutes sortes de planches sur lesquelles séchaient tomates et poivrons grillés, pelés et salés.
Nous adorions croquer dans la chair pulpeuse, savoureuse et veloutée des tomates, tiède de soleil et salée de gros sel, le premier jour de leur exposition avant qu'elles ne commencent à sécher, se flétrir et rabougrir.
Le problème était toujours de dissimuler notre larcin à grand'mère, en déplaçant les tomates sur les planches pour combler les trous.
Cette saveur perdue reste, avec celle des figues de Barbarie sur la route vers Sidi M'cid, parmi les petites « madeleines » de mon enfance.

Aujourd'hui je mesure le progrès accompli.
J'ai connu, enfant, les corvées de la grande lessive à la terrasse.
En 1957, à Nazare, j’ai vu les lavandières du Portugal avec leurs multiples jupons-7-sur le bord des rivières.
A Alger, les lavages dans la baignoire avec la lessiveuse en zinc qui encombrait la cuisine sur son réchaud-trépied alimenté au gaz (on devait pour cela débrancher le tuyau de la cuisinière à gaz).
Puis une « Lincoln », choisie au Salon des arts ménagers à Alger, semi-automatique, branchée au gaz, avec évacuation manuelle. Ma mère, excédée par la manœuvre, préférait laver le linge à la main !
Aujourd'hui, malgré la puce électronique d’une machine Miele, il m'arrive parfois de reproduire les gestes de cette femme dans mon évier.
Mais aucune machine à sécher ne remplacera jamais le soleil et l'odeur du linge séché sur la terrasse de mon enfance, à Constantine.

 

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Date de dernière mise à jour : 03/12/2015