Le FLN et la communauté juive d'Algérie

Le FLN et la communauté juive d'Algérie

Par Paul BENAIM pour Guysen

Les Juifs étaient présents en Afrique du Nord bien avant la conquête arabe. Il eut été logique que leur communauté, qui ne pouvait être taxée de colonialisme, demeurât en Algérie après 1962. Il en a été autrement. Le but de ce texte est d’exposer les raisons de l’exode des Juifs vers la France avec l’immense majorité des non-Musulmans.

Jacques lazarusCette enquête a comporté l’analyse d’archives et une rencontre avec Jacques Lazarus qui était pendant la guerre d’Algérie le secrétaire général du Comité Juif Algérien d’Etudes Sociales (CJAES) dont « Information juive » était l’organe, et le représentant des Juifs d’Afrique du Nord au Congrès Juif Mondial. (CJM)

 
Le journal Le Monde a publié  un hors série intitulé « Guerre d’Algérie Mémoires parallèles ». Dans ce supplément de 90 pages qui nous replonge dans les horreurs de ce conflit et du cycle infernal d’attentats et de répression aveugles, ne figure pas un mot sur la communauté juive, ce qui est  à la fois normal et surprenant :
- normal, car les Juifs, citoyens français depuis 1870 à la suite du décret Crémieux, imprégnés de culture  française depuis plusieurs générations étaient parfaitement intégrés dans la société « européenne » ;
 
-  surprenant, car la communauté juive a fait, initialement du moins, l’objet de pressions de la part du FLN, l’invitant à demeurer dans le pays de ses ancêtres. De plus un projet éphémère du gouvernement français envisageait la création d’une fédération de différentes composantes de la population d’Algérie.
 
Un appel du FLN aux Algériens israélites (25 novembre 1959)
 
Cet appel long de 3 pages peut être ainsi résumé :
« Nous nous adressons à tous ceux de nos compatriotes israélites qui se veulent algériens mais qui se tiennent toujours en marge de la lutte de leur peuple et nous leur disons : vous faites partie intégrante du peuple algérien… Il s’agit de devenir des citoyens effectifs de votre véritable pays ».
Cet appel solennel était une invitation ou plutôt une sommation à l’adresse des Juifs   de  se ranger sous la bannière du Front de Libération Nationale ou sous celle du colonialisme
 
 L’étrange projet d’une fédération multiethnique
 
Dans une lettre datée du 20 février1960adressée par un avocat de Constantine, Maître Benisti à Guy Mollet, secrétaire général du parti socialiste, fait état d’un projet, une de ces hypothèses de travail du gouvernement du général de Gaulle, envisageant de faire de l’Algérie une fédération de ses différentes composantes « les communautés kabyles, arabes, chaouis, mozabites, juives et françaises », établissant donc une distinction entre les citoyens français de différentes origines et les Juifs pourtant citoyens français depuis près d’un siècle, distinction soulevant l’indignation de l’avocat demandant à Guy Mollet d’intervenir auprès du général de Gaulle pour en souligner l’absurdité.
 Ce projet fit long feu.
 
La position de Jacques Lazarus, directeur d’Information juive
 
Le 29 février dernier, j’ai pu avoir un entretien avec Jacques Lazarus : sa position était claire. Les Juifs d’Algérie étaient des citoyens français et à ce titre, ils avaient les droits et les devoirs de tout citoyen, et leur appartenance au judaïsme ne changeait rien à ce statut.
 
Un éditorial  signé de Jacques Lazarus, intitulé « Tels que nous sommes » daté de février 1961 exprime    sa  position qui  correspondait à l’opinion générale des Juifs d’Algérie : « Nous sommes français et nous entendons le rester ! » Ne faisait exception qu’une infime minorité représentée par les membres du parti communiste.
Lazarus reconnaissait la nécessité d’un changement dans le statut des Musulmans. Il insistait sur la diversité des opinions dans la collectivité juive, déniant à quiconque le droit de s’exprimer au nom des Juifs d’Algérie et laissant à chacun la liberté de ses choix politiques.
 

synagogue-oran

Le sentiment de solidarité vis-à-vis des Européens et de défiance envers les Arabes était sans doute renforcé chez les Juifs par la mémoire collective d’une communauté ayant vécu pendant des siècles en terre d’Islam, où les Juifs étaient des  citoyens de seconde zone ayant subi interdits, humiliations et pogroms (2).. Le dernier  de ces pogroms remonte  à 1934  à Constantine. Le 5 août 1934, à la suite d’une banale altercation entre un Juif et un Musulman, 28 Juifs sont assassinés dans leur quartier. On imagine que ce souvenir était encore présent dans les esprits des plus anciens au moment des « événements ».
 
Dans cet éditorial, Jacques Lazarus ne fait pas allusion à la longue période de soumission sous l’Empire ottoman, ni à ce massacre. Désireux d’apaiser les tensions entre Juifs et Arabes, il  rappelle au contraire que les  deux communautés avaient longtemps vécu en bonne intelligence et que des notables musulmans avaient pris leurs  distances vis-à-vis des lois raciales de Vichy stigmatisant les Juifs. Enfin  il cite le professeur Raymond Bénichou qui avait écrit en 1934 « Aussi haut que les dirigeants responsables des destinées de la France voudront élever les populations musulmanes, aussi grande sera la satisfaction des populations d’origine juive de notre pays. » 
 
Cette main tendue vers les Arabes et le refus d’engager les instances de la collectivité juive à prendre parti dans le conflit, ont probablement contribué à limiter les effusions de sang au cours de cette guerre sans merci.
   
Le sentiment d’insécurité et le flux des départs
 
La communauté juive d’Algérie s’est montrée sourde aux appels du FLN, et comme un amoureux éconduit, l’organisation nationaliste s’en est pris à des notables juifs, attentats symboliques dont les Juifs ont tiré les leçons en quittant à jamais le pays de leurs ancêtres.
 
    – Dés le mois de décembre 1954, dans les semaines qui suivirent le début de l’insurrection, des familles du Constantinois prirent le chemin de l’éxil .  Les années qui suivirent furent marquées par la détermination  des autorités française de venir à bout du terrorisme   et l’affirmation que l’Algérie était partie intégrante de la nation, puis, après les premières négociations avec les indépendantistes, par  la naissance de l’OAS qui s’opposa en vain  à l’abandon de la souveraineté française, enfin par la fuite des « Européens » à mesure que croissait l’insécurité.
 
    – Le 22 juin 1961, le très populaire compositeur juif, de musique arabo-andalouse,  « Cheikh Raymond » était assassiné sur la place du marché de Constantine**.
Le meurtre du musicien fut le signal du départ vers la métropole des Juifs de Constantine, qui commença près d’un an avant celui des autres Juifs d’Algérie.
 
     –  La majorité  des départs, pour les Juifs comme pour les autres habitants non-musulmans, se situe dans les semaines précédant l’indépendance, proclamée le 5 juillet 1962.
 
Notes
 
*Cet article est l’un des chapitres de la nouvelle édition de mon livre « Algérie française 1926-1962 »  (The Book Editions 2012), un témoignage personnel sur les 36 dernières années de l’Algérie française.
 
**Dans son film sur l’Algérie, le cinéaste Jean-Pierre Lledo raconte que le souvenir de Cheik Raymond, témoin de l’amitié judéo-arabe, est aujourd’hui occulté par les autorités de la république algérienne. (3)
 
Illustrations
 
Figure 1 La grande synagogue d’Oran, devenue aujourd’hui une mosquée
Figure 2 Jacques Lazarus  
 
Références
 
1- « Guerre d’Algérie Mémoires parallèles » Hors série Le Monde 2012
2 – André Chouraqui « Histoire des Juifs en Afrique du Nord » Editions du Rocher 1998
3- Jean-Pierre Lledo «Algérie, histoires à ne pas dire » DVD Albarès collection documentaire 2007 Film interdit en Algérie
 
Remerciements
 
Je remercie Jacques-Bernard Sadon, auteur de la biographie de Jacques Lazarus  «  Jacques Lazarus. Itinéraire d’un Juif de France dans le siècle. De la métropole à l’Afrique du Nord 1943- 1962 » (Conform Edition 2011) 
JB Sadon a facilité mes contacts avec Jacques Lazarus et a mis à ma disposition des documents essentiels sur le sujet traité dans ce texte
 

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Date de dernière mise à jour : 12/05/2014