Le Premier homme BD d'après Albert Camus

"Le Premier homme", l’enfance algérienne d’Albert Camus, par Jacques Ferrandez

Gallimard BD  21 septembre 2017

 Analyse par Anne Douhaire

https://www.franceinter.fr/culture/le-premier-homme-l-enfance-algerienne-d-albert-camus-par-jacques-ferrandez

 

Le premier homme

 

 

Le 4 janvier 1960, Albert Camus se tuait dans un accident de voiture près de Sens. Dans sa pochette, se trouvait le manuscrit d’un livre : le récit inachevé d’un retour de l’écrivain en Algérie.

Le premier homme fut finalement publié en 1994 par la fille de Camus. Il y racontait de façon romancée son retour en Algérie, sur les traces de sa jeunesse. Une enfance marquée par la disparition précoce de son père. Élevé entre sa mère déprimée et sa grand-mère autoritaire, Albert Camus a été marqué par un instituteur à l’ancienne qui, très tôt, l'a repéré. A ses heures perdues, il fréquentait les enfants de son quartier sans distinction dans le quartier Belcourt à Alger. Le Premier homme, décrit ainsi le quotidien d'un jeune Algérois de milieu modeste, nommé Jacques Cormery, loin de l’image de riches propriétaires terriens qu’on a parfois collé aux pieds-noirs à leur arrivée en métropole en 1962.

Ce parcours intime d'un auteur réputé pudique a résonné si fort chez Jacques Ferrandez, qu’il s’est emparé du texte pour en faire une BD. Son adaptation sonne juste parce que l’univers de l’écrivain ne lui est pas inconnu. D'une part, parce qu'il a déjà adapté en bande dessinée deux livres de l'écrivain, L’Hôte et L’Etranger. Et, d'autre part, parce que sa famille vivait dans le même quartier que les Camus. Même s’il était trop jeune pour avoir connu l'écrivain - sa famille quitte l’Algérie en 1956 - il porte l’héritage de ceux qui sont tiraillés entre les deux rives de la mer Méditerranée. Le dessin de Jacques Ferrandez riche des couleurs du Sud sublime avec intelligence cette histoire triste et authentique de deux pays en train de se séparer.

 

"Je me suis inspiré de Gérard Philippe" La leçon de dessin de Jacques Ferrandez

Comment j'ai dessiné Le Premier homme :

 

Rencontre avec Jacques Ferrandez

Les mots du père de Jacques Ferrandez dans "Le Premier Homme" à l'origine de l'envie de l’adapter en BD

"Je suis né à Belcourt, dans le même quartier qu’Albert Camus. Celui où il a passé toute son enfance et sa jeunesse. Mon père avait cinq ans de moins que lui. Le magasin de chaussures de mes grands-parents, que je montre d'ailleurs dans l'histoire, se trouvait exactement en face de l’immeuble où la famille de Camus a vécu. Donc, il y avait quelque chose de proche, ne serait-ce que sur le plan géographique. Mais surtout, quand j'ai lu Le Premier homme à sa publication en 1994, je venais de perdre mon père et ça m’a énormément touché de retrouver ses mots dans cette autobiographie déguisée d'Albert Camus."

Jacques Ferrandez n'a pas trop rempli les "blancs" du roman pour laisser de la place à l'imaginaire du lecteur

"Pour L'Etranger qui est un roman achevé et scénarisé, il n'y avait qu'à se laisser porter par le récit. Dans le Premier homme, on est d'abord submergé par les réflexions d’Albert Camus un peu extérieures à l'intrigue. Ce sont des considérations presque philosophiques, métaphysiques sur ce qu'est l'appartenance à ce pays, sur cet entre-deux rives aussi.

J’avais envie de mettre en images ce livre car il est très situé. Tout se passe à Alger. Sauf une scène, la chasse avec l'oncle, que j’ai conservée. C’était important qu’elle subsiste pour montrer la dimension africaine de l'Algérie.

Quand on travaille sur une adaptation comme celle-ci, il faut combler les blancs mais pas entièrement. Les blancs sont aussi ce qu'il y a entre deux cases de bande dessinée. Et il ne faut jamais remplir ce blanc-là parce qu’il est l'espace de l'imaginaire du lecteur. Cet espace est par ailleurs très présent dans le roman. Comme le texte est inachevé, on peut toujours se demander ce qu'il aurait été une fois terminé. On peut se faire une idée grâce aux notes que Camus avait laissées. Je m’en suis beaucoup servi pour nourrir les dialogues, et pour nourrir même des scènes, qui ne sont pas dans le roman, mais qui auraient pu y être si Camus l'avait achevé."

"Le Premier homme", entre fiction et autobiographie

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Détail d'une planche du "Premier homme" de Jacques Ferrandez d'après Albert Camus / Gallimard BD

"Il faut faire la distinction. Moi j'ai travaillé beaucoup sur l'aspect fictionnel et non pas sur l'aspect biographique de Camus. C'est important parce que ça me laissait aussi une liberté. Si j'avais voulu faire la biographie d'Albert Camus, j'aurais été beaucoup plus restreint par les événements, les faits réels. Là, j'ai pu me permettre un certain nombre de choses qui sont liées plutôt au personnage de Jacques Cormery. Mais évidemment, quand on lit le livre, la transposition de la vie de Camus à l’histoire est transparente."

Albert Camus venait d'un milieu très modeste

"Sa mère était femme de ménage, donc oui, c’était vraiment le lumpenprolétariat. La famille maternelle d'Albert Camus venait d’une petite île des Baléares, Minorque. Il le raconte dans le livre, j'ai dû résumer un petit peu mais c'étaient des paysans complètement analphabètes, avec des familles nombreuses qui étaient venues en Algérie avec la promesse d'un avenir meilleur. Son père était ouvrier agricole. Il était d'origine française. D'ailleurs Cormery, c'est le nom de jeune fille de la grand-mère paternelle de Camus. Il a pris aussi des noms comme ça, très proches de lui.

Le père meurt à la guerre alors que l'enfant n’a même pas un an. La mère viendra habiter chez la grand-mère (qui parlait à peine français) avec son frère, c'est-à-dire que la grand-mère à ses deux enfants avec elle qui sont tous les deux infirmes : sourds et à demi-muets. Toute l'histoire de d'Albert Camus est une forme d'élévation par rapport au milieu social d'origine. Grâce à un instituteur, Monsieur Germain (Monsieur Bernard dans le roman), il va se sortir de ce milieu. Mais il s’élève aussi grâce à son talent : aujourd'hui, on dirait que c'est un enfant surdoué. Ce qu'il ne l’empêchait pas de faire des bêtises et d'avoir des colles.

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Détail d'une planche du Premier homme de Jacques Ferrandez d'après Albert Camus / Gallimard Bd

Cette ascension sociale résonne beaucoup avec ma propre histoire. En tout cas avec celle de mon père qui était lui-même un "Premier homme", le premier de sa famille à faire des études."

La BD apporte au livre de la précision dans les décors et de l'imaginaire

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Détail d'un planche du "Premier homme" de Jacques Ferrandez d'après Albert Camus / Gallimard BD

"On peut faire la comparaison avec le cinéma. Il y a eu une adaptation cinématographique du Premier homme en 2011 (réalisée par Gianni Amelio, ndr). Et j'étais un peu frustré : l'énorme avantage avec la bande dessinée est qu'on peut vraiment resituer les choses dans leur exact décor d'origine. Quand je dessine la rue de Lyon à Belcourt en 1925, c’est la rue de Lyon à Belcourt en 1925. Quand c'est la grande poste d'Alger, c'est vraiment la grande poste d'Alger Parce que j'ai de la documentation, accumulée depuis le temps que je travaille sur l’Algérie. Alger, c’est une ville que j’aime, et dont je maitrise le dessin. J’y suis retourné régulièrement depuis les années 2000. En BD, on a le luxe de pouvoir représenter les lieux tels qu'ils étaient à l'époque. Pour le film, ils ont été contraints de tourner à Mostaganem dans des quartiers un peu miséreux du bord du bord de mer qui ne ressemble pas au quartier de Camus.

Quand je suis retourné à Alger voir le magasin de mes grands-parents, c'était une espèce de retour vers le passé. Et, ça ne s'invente pas, il avait été rebaptisé « Le royaume de l'enfance » ! En BD, même s’il nous manque le son, les mouvements de caméras… on peut compenser grâce à une narration particulière liée au médium bande dessinée, c'est-à-dire le texte, l'image et l'imaginaire."

 

 

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Date de dernière mise à jour : 08/10/2017