Les conséquences, c'est que je tremble, j'ai peur du noir et du silence

Par Josette Amiech

NDLR Nous voulons ici rendre hommage à Josette Amiech qui a eu le courage de relater ses souvenirs douloureux du blocus de Bab el Oued,lorsqu'elle avait onze ans.C'était une petite fille orpheline qui ne pouvait compter sur ses parents pour la rassurer.
On voit combien les souffrances et les violences qu'ont subies les habitants de ce quartier populaire, qui étaient des gens simples et pacifiques, l'ont traumatisée et on comprend pourquoi ses souvenirs la hantent encore aujourd'hui.

J’avais onze ans et demi et je vivais avec ma petite soeur et ma mémé car nous étions orphelines. Nous étions séparées de ma sœur ainée. 

Nous habitions rue Soleil et au 1er étage au dessus de la boulangerie Nadal. 

Ma mémé était notre tutrice légale et mon oncle était subrogé tuteur.Ma mémé se tuait toute la journée sur sa machine à coudre.

Une femme arabe qui habitait d’abord passage Martinetti, en face de chez nous jusuq’en 1960, venait s’occuper de nous.Nous l’aimions vraiment beaucoup. Quand nous sommes parties rue Soleillet, elle venait tous les jours,sachant le danger que cela representait car ma mémé était sur sa machine à coudre du matin au soir et ne pouvait s’occuper de nous. Ses fils faisaient partie du FLN et c’est pour cela que je me rends compte que ma mémé, comme beaucoup de Pieds-noirs était inconsciente. Je sais que cela n’apporte rien à mon témoignage mais pour moi cela a de l’importance car j’ai beaucoup aimé cette femme.je l’ai toujours appelée par son nom : Madame Abdelkader.

Nous étions chez nos  voisins qui faisaient une surboum lorsque mon oncle qui habitait un peu plus loin est venu chercher ma cousine pour la ramener à la maison et  à ma petite soeur et moi nous sommes rentrées chez nous .

Le bouclage de Bab-el-oued commençait. 

Nous sommes restées tout un  jour couchées par terre dans le couloir les persiennes fermées car ça mitraillait de partout et nous risquions une balle perdue.Les avions aussi survolaient Bab –el Oued, nous avons vécu vraiment une journée de terreur toutes les trois.

Je me souviens aussi du jour où ils ont perquisitionné les maisons. Ma mémé était couturière et je me rends compte avec le recul qu'elle avait prit des risques incroyables elle avait caché des armes dans les armoires et elle avait rempli les vêtements d'épingles. Ce qui faisait que les militaires qui  perquisitionnaient se piquaient. A un moment ils ont trouvé les disques de Johnny Hallyday de ma grande soeur qui n'habitait pas avec nous et  quand ils les ont vu c'est comme si ils avaient découvert la France. Du coup ils ont arrêté la perquisition. Fort  heureusement pour nous car peu de temps avant ma mémé avait fait sauver par la cour intérieure des hommes de l'OAS qui étaient poursuivis.

Les gens n'avaient plus rien à manger et c'est là je suppose que Monsieur Nadal le boulanger en accord avec ma grand-mère a décidé de ravitailler le quartier. Nous avons donc rempli les paniers et les pains passaient par les balcons.

 

 

Bab el oued assiege 1

Je me souviens aussi du jour où ils ont emmené les hommes de Bab-el-Oued. Mon oncle a été raflé comme les autres et il a été absent je crois 3 semaines quand il est rentré il avait énormément maigri mais n'a jamais dit où il avait été ni ce qui lui était arrivé.

Les conséquences de la guerre d'Algérie c'est que je tremble, j'ai peur du silence, du noir. Dès que la nuit tombe je m'enferme chez moi à double tour, je ne tourne jamais le dos et au moindre bruit je sursaute.

En arrivant en France,ma grande sœur est venue vivre avec ma grand-mère mais ma petite sœur et moi, comme nous étions de religion juive, nous avons vécu dans un foyer juigf qui s’appelait OSE.D’ailleurs Elie Wiesel y est allé aussi.

Voilà mon témoignage, il a pu paraître embrouillé mais j'étais jeune et déjà très traumatisée par la guerre car j'ai manqué perdre la vie plusieurs fois. D... merci je suis toujours en vie.

La première fois, lorsque nous sortions de l’école, il a fallu se mettre à pat ventre car ça mitraillait de partout.J’étais à l’ecole Franklin à l’époque, c’était donc après 1960.
La deuxième fois,j’allais fermer les vlots quand une strounga qui était sous une voiture a explosé .Je me suis évanouie, et c’est ma mémé qui est venue me tirer et qui a pris tous les éclats de verre.
Et c’est ma mémé qui m’a dit qu’il y a eu une troisième fois, mais je ne m’en souviens plus.
Et puis je me souviens de
la nuit bleue, à Bab-el-Oued.c’était le 5 mars 1962.Il y a eu 130 bombes au plastic.Et cela m’a poursuivi jusqu’à Paris.

J’étais chaque fois sur le trajet des bombes, mais je pense que là-haut,il y a eu toujours quelqu’un pour veiller sur moi.

J’habite à Toulon à présent et j’essaie d’être de tous les combats.
Dieu merci, je suis toujours en vie

Josette Amiech, Toulon
 

 

 

Josette amiech 1

 

 

Ecole libert josette 1956 2 1

 

Ecole Liberté, 1956. Josette Amiech au premier rang, au centre, tient l'ardoise.

Photos Josette Amiech

Commentaires (3)

 
  • 1. josette | Dim 12 Avr 2015

bonjour Arlette et Benj,

Je suis désolée mais je n'avais pas vu que vous m'aviez répondu je ne le découvre qu'aujourd'hui, oui Arlette nous nous connaissons ça fait plaisir de te retrouver ici, comme tu dis nous resterons toujours traumatisés (es) mon oncle ne nous a jamais rien dit mais je les revois encore tous être embarqués dans les camions les hommes de BEO,

Comme tu dis nous n'avons pas eu d'aide psychologique et il a fallu avancer dans la vie et les séquelles sont irréparables

Eh oui Benji mais comme tu vois je ne suis pas la seule, je te rassure ma mémé m'a toujours protégé au péril de sa vie

Bises à vous 2


Josette

Arlette
  • 2. Arlette | Mer 23 Juil 2014

Bonjour Josette,
Il nous est arrivé de correspondre par messagerie.
Tout ce que tu racontes je l'ai vécu de la même façon. Le blocus de BEO restera un traumaniste pour tous les habitants.
Mon frère, par manque de place chez nos parents, habitait chez mes grands-parents avenue de la Bouzaréah. Il a subi avec mon grand-père et tous les voisins la déportation dans des camions à coups de crosses, ainsi que tous les hommes de l'immeuble. Ils sont passés d'abord par un centre de tri à Beni Messous, la prison de Barberousse et ensuite Paul Gazelles. Mon récit serait boucoup trop long, mais tu peux le retrouver sur Intenet où mon frère et moi même avons publié chacun le notre.
Nous avons eu la chance d'avoir notre appartement perquisitionné par des militaires qui n'ont pas embarqués les hommes et n'ont pas agi comme les gardes mobiles.
Ce que nous avons subi restera à jamais ancré dans nos mémoires. Mitraillages, rafles, perquisitions, privation de nourriture rien ne nous aura été épargné.
Me concernant je ne supporte pas le bruit d'un hélicoptère.
Nous n'avons jamais reçu de soutien psychologique pour nous aider à nous en remettre.
Il nous aura fallu être forts pour continuer à vivre mais les séquelles morales sont bien présentes.
Toute mes amitiés
Arlette

 

 

Benji
  • 3. Benji | Ven 28 Mars 2014

Dur dur , ton récit est poignant . Que de misères subies ! Tu as réveillé en moi tous ces moments oh combien douloureux . Mais vois tu je me sentais protégé , j'avais mes parents . J'ai du mal à imaginer la dureté de ton vécu. Bravo de t'en être sortie .Bien affectueusement . Benji


 

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Date de dernière mise à jour : 19/10/2015