Les Juifs du Constantinois et la laïcité à la française

Les Juifs du Constantinois et la laïcité à la française : 

une alchimie parfaite

 

Monique Zerdoun*

Février 2024

Liminaire

Je me permets de préciser d’entrée de jeu que je ne suis ni historienne ni sociologue ni journaliste et que mes sujets de recherche au cours de mon activité professionnelle furent totalement étrangers au thème abordé dans cet article. À travers ces lignes, lancées comme un clin d’œil complice à mes coreligionnaires du Constantinois, j’ai tout simplement tenté de rendre compte de ce que mes observations, mon expérience et mon vécu m’ont permis d’analyser et jusqu’où mes réflexions sur le sujet m’ont conduite. Je désirais à ma manière leur rendre justice et hommage, un peu comme le règlement d’une « dette » secrète dont je devais m’acquitter. Hommage bien tardif il est vrai car il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, avant que le thème traité dans ce texte ne s’impose à moi.

Lorsqu’on initie une recherche, il y a souvent une petite idée, une intuition même balbutiante, une minuscule étincelle qui sert de point de départ et permet la mise en place de protocoles de travail. On arrive ainsi à un résultat, probant dans le meilleur des cas, ou alors l’échafaudage aboutit à tout autre chose, remettant en question l’intuition de départ. Aléas récurrents d’une recherche. Dans le cas présent, ce fut l’inverse. J’avais sous les yeux un constat relativement limpide, un constat qui s’imposait à moi d’une manière indiscutable et j’ai dû, en quelque sorte, effectuer le parcours à rebours pour essayer de comprendre ce qui avait conduit à un état de fait si évident. « Essayer », j’insiste sur le terme car, les explications proposées, apparaitront-elles comme suffisamment convaincantes ?

C’est ce qu’en toute humilité je me permets de partager avec vous. 

Le contexte

Comme je l’ai souvent souligné, l’Algérie est un très vaste pays et les Juifs qui y résidaient, nombreux avant l’indépendance, n’ont pas vécu les mêmes événements, n’ont pas subi les mêmes influences, les mêmes contraintes, n’ont pas vécu les mêmes tragédies ni les mêmes difficultés au cours des nombreux siècles de leur très longue présence sur cette terre. Suivant qu’il s’agit de l’Oranais, de l’Algérois, du Constantinois, du centre profond ou du Grand Sud, je pourrais presque me permettre d’écrire qu’ils n’ont pas traversé la même Histoire. Leur vécu historique n’a pas été le même en effet d’un bout à l’autre de cette immense étendue qui va de l’ouest extrême, frontière avec le Maroc, jusqu’à l’extrême est, frontière avec la Tunisie, sans oublier ces Juifs résidant aux portes du désert ni ces Juifs du Mzab ou ces Juifs semi-nomades singuliers et mystérieux de l’est extrême du pays, très peu connus du grand public, les « bahossiènes[1] ».

Ces différentes régions ne vivaient pas en autarcie bien sûr. Bien que, de par leur enclavement géographique ou leur éloignement des grands centres, certaines régions étaient un peu coupées du reste de la population, il y eut malgré tout, interférences, mixités, partages, cohabitation, ensemencements mutuels entre les diverses populations juives, aussi bien au cours des invasions et occupations ininterrompues du pays,[2] que durant toute la durée de la présence française.

Lorsque je fais allusion aux différences de Vie et d’Histoire des Juifs de la région d’Alger, de Chlef (ex Orléansville, ex El Asnam) ou d’Oran, des Juifs du Centre et de l’ouest en somme, en regard de celles des Juifs d’Annaba (ex Bône) ou de Sétif ou de Guelma ou de Constantine (pour ne citer que des noms connus), des Juifs de l’est du pays, je veux juste souligner que les influences spécifiques et profondes, installées de longue date « par et dans » leur ascendance puis transmises de génération en génération, les événements tragiques différents – et ils furent nombreux – qui les ont marqués à des degrés divers n’ont pas été les mêmes d’un bout à l’autre de ce pays immense.

Autre facteur de différenciation dans la vie des communautés juives auquel on ne pense pas toujours : le rôle de l’enseignement et de la transmission prodigués par leurs Maîtres. Ces derniers ont indubitablement conditionné leurs manières de réagir, façonné leurs désirs ou leurs réticences à s’adapter, leurs facultés à accepter, leur propension à se révolter, face à ce que la France avait à leur proposer à son arrivée sur cette terre.

La France, dernière occupante en date et son cortège de lois tellement différentes que celles alors en usage, comme le Droit - État civil, Droit civil, lois du mariage -, l’Enseignement, sans oublier, dès la première décennie du XXe siècle, l’apparition de ce concept unique et indissociable de l’ADN de la France, colonne vertébrale singulière, la laïcité. La France, avec ses coutumes si étranges au regard des indigènes - juifs et musulmans -, son mode de vie mystérieux, ses tenues vestimentaires extravagantes à leurs yeux, ses règles nouvelles si complexes à assimiler et à comprendre, et enfin, sa langue.

Un monde nouveau s’imposait à eux. Un monde nouveau à appréhender, à décrypter, un monde nouveau à déchiffrer, à découvrir, et surtout, ce qu’escomptait la France… à adopter. Mais à quelle vitesse cela pouvait-il se réaliser ? Avec quels outils de compréhension, avec quel désir, en surmontant quels préjugés, quelles réticences, quelles angoisses, avec quelles grilles de lecture ? Et, compte tenu de leur long et lourd passé de dhimmis, d’abord sous domination arabe puis ottomane (du moins dans l’est et en Algérois pour cette dernière car l’Oranais fut épargné), en dépassant quelles peurs profondes ? C’était un nouvel occupant qui s’annonçait somme toute. Qu’attendait-il et que percevait-il d’eux d’ailleurs ce nouvel occupant ? Un monde nouveau s’invitait certes, mais comment y pointer son nez sans posséder la moindre parcelle de ce facteur clef à toute possibilité de communication et d’échange, la langue. Pas facile.

Oui, et à supposer que tout se passât bien, d’une manière harmonieuse, sans heurts, que devenait leur monde à eux dans tout ça ? Le monde dans lequel ils vivaient encore mais un monde déjà considéré par beaucoup comme un monde « ancien », obsolète, un monde dépassé ! Un monde dans lequel certains y avaient encore les deux pieds profondément plantés, alors que d’autres sautillaient d’un pied sur l’autre, l’un à l’intérieur et l’autre en suspens, et que d’autres encore s’en étaient déjà totalement extraits. Un monde, le leur jusque-là, auquel ils avaient de tout temps été biberonnés, ciselés, rassurés, un monde qui leur avait permis de traverser les nombreuses tempêtes et les bouleversements de leur longue histoire en ces lieux, un monde qui les avait façonnés, formés, imprégnés, qu’en faire ? Le jeter aux oubliettes, le dénigrer, le balancer par-dessus leurs épaules ? Du jour au lendemain ? Pas facile.

Et, incontournable dernière interrogation : pourquoi ce monde nouveau qui leur tombait dessus fut-il, « apparemment » si intensément désiré, si vite intégré, accepté, adopté par les uns et tellement plus lentement, plus douloureusement par les autres et surtout, quel a été « le prix symbolique à payer » dans chacune des deux situations ?

Quelques pistes peut-être ?

Si l’on considère la situation des Juifs de l’Oranais, on constate, qu’outre le fait qu’ils aient échappé à la longue et implacable domination Ottomane, ils ont été, et ce, bien avant l’arrivée de la France, sous très forte influence espagnole autrement dit, ils ont très tôt côtoyé « l’Occident ». Tout autant par la présence physique importante d’Espagnols[3] dans cette région que par le très grand nombre de descendants des « Séfaradim »[4] c’est-à-dire des Juifs arrivés sur cette terre après leur expulsion d’Espagne en 1492 et qui se sont fixés très nombreux - et peut-être plus qu’ailleurs -, en ces lieux. Il est superflu de préciser que ces derniers ont bien sûr pénétré bien plus avant dans le pays et que leur influence et leur apport culturel et cultuel se sont exercés partout, y compris jusque dans l’est extrême. Cependant, cette forte imprégnation espagnole à deux niveaux différents, spécifique de l’Oranais, ne se retrouve pas - ou moindre - chez les Juifs de la région d’Alger et presque inexistante dans le Constantinois. Ce dernier, réputé un peu rude, un peu sauvage, protégé par ses monts des Aurès, un peu fermé sur lui-même, de tout temps considéré comme rebelle, fortement imprégné de ses traditions et très exigeant quant au respect à leur porter fut en revanche sous très forte influence arabe du point de vue culturel (bien plus importante d’ailleurs que celle laissée par les Ottomans malgré leur très longue occupation.)[5]

Des facteurs d’un autre ordre, souvent tragiques, survenus dans les différentes régions qui constituent l’Algérie ont également été des marqueurs d’un vécu historique différent. Évoquer le nom de Mascara à un originaire Oranais fait immédiatement « tilt » et le lien s’établit sur le champ. Leur histoire collective, leur transmission orale font qu’ils savent exactement de quoi il retourne. La mise à sac de Mascara déclarée ville ouverte et le massacre systématique de ses Juifs en 1835 par les hordes rebelles musulmanes à la suite de la défaite d’Abd el-Kader face au Général Clauzel, font partie intégrante de leur histoire. De même, les Juifs de Constantine auront eu du mal à se remettre de l’exaction, courante et « anodine » pour l’époque, de ce kouloughli[6] qui, pour faire plaisir et honorer son souverain, le Dey d’Alger, fit sans état d’âme enlever dix-sept jeunes filles juives afin de les lui offrir en cadeau. Autre exemple, en Alger cette fois, celui du massacre de 1806, où 300 Juifs furent offerts en pâture par le Dey à des subordonnés en révolte afin de calmer certaines de leurs revendications. Massacre qui occasionna d’ailleurs un exode massif des Juifs algérois vers Marseille et Livorno en Toscane, exode qui jouera un rôle non négligeable par la suite dans l’intégration des Algérois au monde « occidental ». Et que dire de l’année 1815 en Alger toujours, où les Juifs furent contraints de protéger de leurs corps les plantes et les fleurs des jardins du Dey tout le temps que dura une néfaste et gigantesque invasion de sauterelles.

Même si ces faits historiques, avec le temps, arrivaient à circuler et à être connus des Juifs de tout le pays, ils demeurent néanmoins plus ancrés dans la mémoire collective de ceux de la région où ils se sont produits, induisant pour leur histoire à venir avec ce nouvel arrivant, la France, en regard des faits passés, une sensibilité plus exacerbée, plus chatouilleuse, une méfiance et des réticences plus ou moins fortes ou au contraire un ardent désir d’y entrer au plus vite.   

À ces tragédies historiques, s’ajoute une réalité souvent occultée et insuffisamment prise en compte, à savoir que les conditions de la vie quotidienne des Juifs avant l’arrivée de la France - et même après - n’a nullement été la même dans des grandes villes comme Oran, Alger, des ports qui plus est, c’est à dire des lieux incontestés d’ouverture sur l’extérieur, de brassages multiples et d’échanges enrichissants. Alger très tôt en rapport commercial avec Marseille et Livorno, et donc très tôt sollicité, influencé et séduit par le monde extérieur. Le monde « occidental ». L’exode des Juifs d’Alger vers Marseille signalé plus haut à la suite du massacre de 1806 favorisera d’ailleurs plus tard les échanges et les contacts entre les populations juives et non juives des deux rives de la méditerranée, échanges qui auront une influence non négligeable d’intégration lors de l’arrivée de la France deux décennies plus tard environ.

Non, ces facteurs essentiels de vie et de survie à tous les niveaux, d’ordre pratique ou intellectuel, que sont l’ouverture sur le monde, les ensemencements réciproques, les partages, les confrontations créatrices, qu’elles soient apaisées ou violentes, non, ces critères n’ont pas été les mêmes partout. Et non bien sûr, la vie n’a pas été la même dans ces endroits privilégiés d’échanges que dans des villes sises en profondeur des terres, isolées, pratiquement livrées à elles-mêmes, et difficiles d’accès. Non, la vie n’a pas été la même non plus à Constantine. Une ville grande et importante mais une ville singulière, très protectrice de ses traditions, en retrait et souveraine sur son rocher surplombant les gorges profondes du Rhummel, longtemps considérée comme une citadelle imprenable aussi bien par les Ottomans que bien plus tard par les Français qui ont dû s’y prendre à plusieurs reprises pour la conquérir. Et que dire de ces centaines de petits villages implantés au milieu de nulle part. Ces trous perdus où, avant – et même après - l’arrivée de la France les nouvelles importantes, parfois vitales, et celles qui l’étaient moins, arrivaient à être connues des habitants, avec des semaines ou des mois de retard, grâce à l’action infatigable et essentielle des colporteurs, source presque unique d’ouverture sur le monde extérieur.

Autre donnée, souvent occultée car mal connue : celle de l’influence culturelle et sociale non négligeable parfois que purent avoir sur les communautés juives, les populations occidentales européennes autres que françaises, présentes en grand nombre dans le pays. Alors que, cela a été souligné plus haut, l’influence espagnole fut, même avant l’arrivée de la France, particulièrement forte dans l’ouest - et spécialement dans la région d’Oran -, dans l’est ce furent plutôt, bien que moindres et plus tardives, les influences maltaises ou italiennes qui ont joué. Influences allant parfois, fait peu connu, jusqu’à induire quelques réticences communes face à ce que la France tentait d’imposer à TOUS les résidents sur cette terre, indigènes et étrangers occidentaux en nombre conséquent compris[7].

Un facteur de taille vient se greffer aux précédents, l’influence, je dirais plus, l’empreinte très forte, suivant les régions, de l’enseignement religieux. J’ignore ce qui se passait exactement dans l’ouest et dans les grandes villes « métissées », très vite occidentalisées comme Oran ou Alger mais je sais – par ce que j’ai pu observer de visu au cours de mon enfance et surtout par ce que les Anciens ont pu me raconter - combien fut intense, rigoureux, parfois dur et intransigeant l’enseignement religieux prodigué aux enfants Juifs, dès leur plus jeune âge, par leurs Maîtres dans le Constantinois. Enseignement en tout point conforme aux critères de l’époque à savoir : en priorité absolue apprendre à lire l’hébreu, connaître de bout en bout le déroulé des prières, la lecture chantée des Psaumes, celle de la Haggada[8] de Pessah, aussi bien dans sa langue originelle qu’en judéo-arabe[9], connaître dans les moindres détails le déroulé des offices et parfois même être en mesure de le conduire soi-même, la liste n’étant pas exhaustive ! Procédés d’étude parfois durs et fort éloignés de ce que l’enseignement de nos jours propose, pratique et exige mais qu’il serait une erreur de juger à l’aune de nos critères actuels.

Ancrage profond que cet enseignement religieux, ancrage qui jouera un rôle important lorsqu’il s’agira d’affronter l’enseignement « laïque et républicain » proposé par la France, et en premier lieu, lorsqu’il s’agira pour la communauté juive par un long et parfois douloureux cheminement d’en évaluer et d’en accepter l’utilité[10]. Ancrage à ne pas négliger non plus lorsqu’il faudra, le temps de la réflexion et des interrogations passé, jongler entre les deux enseignements, passer d’une lecture, d’une compréhension du monde à une autre, trouver le bon équilibre et absorber l’un sans trahir l’autre… Pas simple. 

Pointe d’humour oblige, cette anecdote illustrera combien il fut parfois compliqué de s’y retrouver pour un enfant de six ans fréquentant depuis un moment déjà le Talmud Torah[11] à son entrée à l’école laïque et républicaine. Dans l’un, la tête devait impérativement être couverte en signe d’humilité envers le Créateur de toute chose, dans l’autre, impérativement découverte en signe de respect envers les dispensateurs du savoir qu’étaient les enseignants. Après quelques taloches sur l’arrière du crâne - alors largement permises -, allongées avec application, conviction et générosité aussi bien par le rabbin que par l’instituteur, les oublis et les erreurs deviennent rares et les adaptations s’effectuent en vitesse accélérée.

À propos d’ancrage toujours, je me permettrais d’ouvrir une parenthèse qui en dit long sur l’influence profonde et la pérennité de l’enseignement religieux reçu par les fidèles du Constantinois du temps de la présence française à défaut de pouvoir évaluer à sa réelle mesure ce qu’elle fut auparavant. Entendre ceux de ma génération – plus très jeunes il est vrai, c’est-à-dire ceux de la génération formée avant 1962 - lire sans difficulté et dans sa totalité la Haggada le soir de Pessah, avec, « cerise sur le gâteau », une lecture saupoudrée de ses gutturales « encore » prononcées dans leur ampleur et leur profondeur originelles, et, pour les plus anciens, savoir qu’ils étaient en mesure (j’en fus témoin enfant) non seulement de lire la Haggada dans la langue où elle est rédigée (mélange d’hébreu d’araméen) mais également en judéo-arabe (arabe dialectal transcrit en caractères hébreux), ne peut que générer émotion et respect.

En a-t-il été - et, en est-il – ainsi avec les coreligionnaires de la même génération originaires des autres régions de cette si vaste Algérie ? Je ne me hasarderai ni à l’affirmer ni… à l’infirmer.

Pour résumer, le vécu et l’histoire des Juifs d’une région à l’autre, ont énormément joué sur leur comportement lors de leur découverte, de leur confrontation et enfin de leur entrée dans le monde nouveau qui advenait. En effet, lorsque la France, une fois sa conquête plus ou moins stabilisée, entreprend la « francisation » de ce très grand pays qui, de l’appellation « Maghreb du Centre »[12] ou de celle de « Régence », passe à celle « d’Algérie »[13], pour toutes les raisons développées précédemment les réactions des Juifs n’ont pas été et ne pouvaient pas être identiques d’un bout à l’autre de cette immense étendue. « L’occidentalisation » ne s’est pas effectuée avec la même vitesse ni avec la même intensité, et j’ajouterais, ni avec le même appétit ou le même désir partout et il est incontestable qu’elle fut plus rapide dans l’Oranais et l’Algérois que dans l’est du pays.

Plus rapide, plus visible, plus probante, c’est un fait mais y a-t-il eu un prix à payer ? Et dans ce cas lequel ? Ou plutôt, en retournant la question, quel est le prix que n’ont pas voulu payer les gens du Constantinois pour arriver au même résultat ?

À quel rythme les choses se sont-elles passées ? Tentatives de réponses à travers quelques exemples

*Les tenues vestimentaires. En Oranais et en Algérois les Juifs ont assez rapidement échangé leurs habits traditionnels pour les vêtements à l’européenne, les messieurs avec un temps d’avance sur les dames. Ce dernier point, vérifié partout dans le pays, s’explique facilement du fait que les hommes, de par les nombreux et nouveaux emplois que la France leur offrait dans les administrations ou ailleurs, ont été obligés de se mettre assez vite au diapason vestimentaire de leurs collègues.

Dans le Constantinois ce fut plus lent. Aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Le changement eut toutefois bel et bien lieu mais sans faire l’économie de quelques incontournables et amusantes singularités lancées comme un clin d’œil, comme pour signifier « bon, voyez, on avance, on veut bien avancer mais à notre rythme, à notre façon ». En effet, si les hommes ont là aussi adopté les vêtements à la mode européenne plus rapidement que leurs épouses, ils ne l’ont pas fait sans, chez certains de nos Anciens, une pointe certaine d’originalité…et d’humour : celle de couper la poire en deux. Maintenir le port de leur élégant « saroual » traditionnel mais l’assortir de la chemise, du gilet et du veston à l’occidentale. Pour le couvre-chef ce fut au choix, la fidélité au tarbouche ou alors, à la pointe extrême de l’occidentalité, le Borsalino. Étape transitoire du fifty/fifty probablement jugée nécessaire et rassurante avant le passage à l’habit occidental en son intégralité. À noter quelques rares cas de constance obstinée chez certains de nos Anciens du Constantinois qui s’en sont toujours tenus à leur demi concession et ce, jusqu’à l’indépendance. Quant aux femmes, nombre d’entre elles parmi nos Aînées, dans des villes grandes ou petites comme Constantine, Sétif, Bône, Guelma ou Souk-Ahras ont porté avec persistance, par goût personnel, par coquetterie, par fidélité, ou par désir d’authenticité leur habit traditionnel jusqu’à leur départ de l’Algérie. Habit traditionnel abandonné - fait avéré - de très longue date dans l’ouest ou dans le centre du pays. Abandon souvent revendiqué avec ferveur et fierté comme signe d’intégration plus rapide et plus intense à la « modernité ». 

*Le face à face avec la nouvelle culture. Pour des raisons qui leur appartiennent, les Juifs du Constantinois, peut-être plus ancrés que les autres dans leurs traditions, plus attachés à leur culture traditionnelle car plus imprégnés par elle - ou peut-être aussi plus difficilement accessibles à la culture nouvelle importée par la France pour toutes sortes de facteurs y compris ceux d’ordre géographique -, ont mis plus de temps à réagir aux propositions d’occidentalisation. Ils ont mis plus de temps certes, mais ils y sont arrivés. Pleinement. Totalement. Avec cependant une singularité qui leur appartient en propre, et qui marque leur différence avec les communautés de l’ouest et du centre, celle de n’avoir rien lâché de leurs acquis culturels et religieux originels. Rien. Ils ont su très tôt - et très bien - cloisonner et faire la part des choses entre le monde extérieur - le monde public et son corolaire indissociable, « la laïcité » pour tout ce qui touchait l’Etat -, et le religieux, de l’ordre de l’intime et du privé.

De mon enfance et d’une partie de mon adolescence passée dans le Constantinois, en tout cas dans la ville où j’habitais, il ne m’a jamais été donné de voir un homme se promener les tsitsit[14] à l’air, le talith[15] virevoltant sur les épaules pour se rendre à l’office un jour de Chabbat ou un jour de fête. Jamais. Ils s’y rendaient tout de beau vêtus, ça je m’en souviens, portant sous leur bras leur petit sac brodé ou leur valise en carton miniature contenant leur talith. Sans affichage ostentatoire, sans exubérance inutile. Ils avaient tous la tête couverte bien sûr. Chapeau, casquette, béret et pour certains Anciens, l’élégant tarbouche rouge et son gland de fils de soie noir, accessoires de la plus grande neutralité. La kippa universellement connue de nos jours et très symbolique d’une appartenance juive n’existait pas en ce temps-là et en ces lieux.

Si les signes extérieurs de leur judéité étaient peu visibles cela ne les empêchait nullement de pratiquer avec ardeur leur Judaïsme. Cela ne les empêchait pas, une fois chez eux, intra-muros, dans leur « oust el dar » [16], dans leur intimité, leur « chez soi » profond, de chanter en chœur et à tue-tête leurs prières, d’effectuer et de respecter avec conviction tous les rites et traditions cultuels et culturels.

Pour être précis, la séparation d’avec le religieux et tous ses signes extérieurs possibles était scrupuleusement respectée par TOUS - Chrétiens, Juifs, Musulmans -, sans permissivité aucune, pour tout ce qui touchait à l’ÉTAT, au PUBLIC et donc dans toutes les Administrations sans exception. L’École, la Poste (à l’époque PTT), la Police, La Justice et tous ses dérivés, l’Hôpital, les Chemins de Fer, etc.

Cependant, dans la vie quotidienne, personne ne se plaignait de la grande et impressionnante procession du 15 août ou des concerts de cloches de l’église, annonciateurs des offices, que juifs et musulmans avaient appris à décoder et qu’ils savaient très exactement différencier : annonce joyeuse d’une messe, d’un mariage ou celle pesante et triste d’un enterrement. Personne ne se plaignait non plus des tours de calèches ininterrompus un jour durant à travers toute la ville, calèches de petites filles musulmanes parées de leurs plus beaux habits, munies de leurs tambourins et instruments de musique et chantant à tue-tête, pour marquer la fête de l’Aïd el Kébir. Personne ne se plaignait non plus des coups de canons lancés chaque soir par la Gendarmerie nationale pour annoncer la fin de la journée de jeûne de Ramadan aux musulmans qui vivaient intramuros ou dispersés dans la campagne environnante et qu’il fallait prévenir. Personne ne se plaignait non plus de ce qu’au cours des dix « jours redoutables » qui précèdent les grandes fêtes de Tishri[17], d’entendre aux aurores déambuler dans les rues, adultes, vieillards et enfants se rendant en grappes au sla[18] pour les offices, taper avec conviction sur les volets des fidèles à réveiller ou crier à tue-tête devant chaque maison occupée par des Juifs « Selihot ! Selihot [19]! » Non, cela ne gênait personne, ni les musulmans ni les chrétiens d’être, dans la foulée, eux aussi, tirés de leur sommeil ! Personne ne se plaignait non plus de voir le ballet de tous les enfants Juifs de la ville, plateau de gâteaux sur la tête se déplaçant d’une maison à l’autre d’un bout à l’autre de la cité se décharger de leur précieux fardeau, le jour de la fête de Pourim. Non, personne ne se plaignait de ces manifestations pour une raison toute simple : la population dans son ensemble et en grande majorité, quelle qu’ait été son appartenance religieuse, était croyante et pratiquante et donc acceptait volontiers ces manifestations dès lors que cela n’interférait pas avec tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin aux organismes d’État, au PUBLIC. De leur côté, ceux qui ne pratiquaient pas - il y en avait -, ne trouvaient rien à redire de ces manifestions culturo-religieuses dans la mesure où cela ne touchait ni de près ni de loin le domaine de l’Etat, dans la mesure aussi où on leur fichait la paix et que l’on respectait leur agnosticisme. Ce qui était le cas.

*L’éducation. Bien que très fortement attachés à leurs traditions religieuses, les parents Juifs du Constantinois, contrairement à ce que l’on pourrait penser, une fois dépassées les inquiétudes, surmontées les peurs justifiées ou pas, passés les questionnements et les réticences du tout début de la tentative de scolarisation préconisée par la France, furent d’une intransigeance féroce, d’une vigilance implacable quant à la participation de leurs enfants à l’enseignement public, « laïc et républicain » selon l’expression consacrée. Il est vrai que priorité fut donnée aux garçons. Les filles suivirent, mais un peu plus tard et lorsqu’elles y accédèrent ce fut, on l’oublie bien souvent, grâce au combat acharné, et en sous-main parfois, mené par leurs mères.

Dans leur grande majorité les familles ne trouvaient rien à redire d’envoyer les petits enfants à l’école laïque d’autant qu’ils continuaient parallèlement à suivre avec assiduité leur enseignement religieux. De fait, en tout cas dans le Constantinois, c’était scolarité obligatoire sept jours sur sept. Cinq jours consacrés à « l’École laïque et républicaine » et les deux autres jours à « l’École du Rabbin ». En cet endroit du monde et en ces lieux, on ne plaisantait pas avec l’enseignement de quelque ordre qu’il fut. Laïque et républicain d’une part certes, mais sans pour autant faire l’économie de l’autre.

Est-ce que ce fut le cas partout ailleurs ? N’a-t-on pas souvent, dans d’autres lieux, pour des raisons de facilité ou de choix, donné quelque préférence à l’un plutôt qu’à l’autre bien souvent ? La question reste en suspens.

Le facteur le plus courant qui, partout dans le pays, s’opposait à l’instruction poussée des enfants était surtout dû à des raisons matérielles et il est vrai que, lorsqu’il s’agissait de prendre la décision de prolonger plus avant les études d’un enfant, les choses se compliquaient quelque peu. Devenu adolescent, un choix crucial se posait parfois au père de famille : récupérer un apprenti précieux pour les travaux de menuiserie, de cordonnerie ou de ferronnerie ou poursuivre les études… la prospérité matérielle n’était pas courante en ces temps-là et en ces lieux.

J’ajouterai, avant de clore ce paragraphe un mot sur la manière selon laquelle l’éducation religieuse a été dispensée dans le Constantinois. Constat que j’espère avoir un jour le temps de développer et qui concerne le regard unique porté sur le monde, sur le rapport à l’autre qu’il soit juif ou musulman ou chrétien, par nos Rabbins, par nos sages. L’ouverture d’esprit dont ils ont souvent - si ce n’est en en permanence - fait preuve, à seule fin de sauvegarder le shalom c’est à dire la paix et l’harmonie ou pour éviter coûte que coûte l’humiliation de ceux que certains auraient pu considérer comme fautifs est légendaire et source de réflexion. Les exemples qui pourraient illustrer leur singularité si profondément humaine à gérer leur communauté, si éloignée de toute fermeture d’esprit tout en tenant à bout de bras les règles de l’orthodoxie, sont légendaires.

*Le rapport aux racines culturelles. Impossible de passer sous silence une des singularités les plus marquantes des gens du Constantinois, celle de leur attachement émotionnel intense, viscéral pourrait-on dire, à leur musique. Musique sans laquelle ils se sentiraient véritablement amputés, orphelins, musique à laquelle ils furent biberonnés depuis leur naissance, musique aux racines lointaines dans le temps, aux codes très stricts et à l’ésotérisme caché connu de très peu de privilégiés, signature indiscutable du Constantinois, le malouf :

Bien sûr que tous se sont ouverts à la musique populaire importée par la France, bien sûr que nombre d’entre eux sont devenus de fervents amoureux d’Opéra lorsque leurs oreilles se sont ouvertes à ce genre inconnu et magique, bien sûr… mais leur fidélité indéfectible, silencieuse ou exubérante, affichée ou secrète, en tout cas légendaire au malouf ne peut en aucun cas être remise en question. Là encore, je le répète, quelle qu’ait été leur condition sociale, le degré de leur réussite professionnelle ou leur niveau d’intégration au monde « occidental », ils n’ont rien lâché !

Tentative de conclusion

Il ressort de ce qui vient d’être exposé et de ce que j’ai pu observer d’une manière empirique mais avérée, que les gens du Constantinois, souvent considérés par leurs coreligionnaires de l’Ouest ou de l’Algérois, comme « légèrement » archaïques dans leurs façons de faire, trop religieux, trop attachés à leurs traditions, un peu « rétrogrades », un peu rigides, pas assez « occidentalisés », ont peut-être - et même sûrement - mis plus de temps à accepter d’entrer dans le jeu de l’occidentalisation et de la francisation mais lorsqu’ils se sont sentis prêts et décidés à le faire ils y sont allés jusqu’au bout. Avec conviction, énergie, appétit, gourmandise et sincérité.

Ont ainsi émergé dans des domaines les plus divers de la Culture et des Sciences, des Arts et des Lettres, du Droit et de la Loi, femmes et hommes confondus, de très grandes figures et de très fortes personnalités. Je ne me permettrai pas de citer des noms car, d’une part, le risque d’en oublier est certain, d’autre part car ils sont ou ont été – pour ceux qui nous ont quittés –assez connus pour ne pas avoir à en dresser une liste. Penseurs, artistes, médecins, intellectuels, professeurs d’Université, un nombre impressionnant de très grands noms du Droit français, sans oublier, modestie mise à part, un prix Nobel de physique, et sur un plan aussi bien culturel que cultuel, un Grand Rabbin de France…

En somme, je dirais que les Juifs du Constantinois ont été, pour nombre d’entre eux – ni plus ni moins qu’ailleurs peut-être - jusqu’au bout de leur formation et de leurs réalisations professionnelles parfois – très - exceptionnelles dans le domaine privé ou public au service de la France, mais que de plus, la plupart d’entre eux - j’en ai la preuve formelle – sont restés, quelle qu’ait été leur réussite sociale, intellectuelle ou matérielle, dans une fidélité totale à leur matrice originelle, qu’elle fut d’ordre cultuel ou culturel y compris, comme une signature en somme, dans leur bilinguisme assumé Français/Judéo-arabe... là encore, sans rien lâcher.

*Carrière effectuée au CNRS à l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes (IRHT). Auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire et l’évolution des « matériaux » du livre au Moyen-Age. Directeur d’un Groupement de Recherche sur l’Archéologie du livre médiéval. Cristal du CNRS en 2003. Auteur de romans et nouvelles.  

** Mes plus sincères les remerciements vont à Messieurs le Grand Rabbin René Guedj, Serge Assouline, Roland Zerdoun, Guy-Paul Dihai, que j’ai souvent sollicités et qui m’ont évité nombre d’erreurs surtout dans la rédaction de certaines notes relatives aux traditions concernant la lecture des Textes en judéo-arabe au cours des festivités juives. Traditions et lectures d’une grande complexité.


Notes

[1] Dérivé de l’hébreu ba’houtz, de l’extérieur. Ces Juifs semi-nomades que l’on appelait aussi « Juifs des tentes » résidaient en effet hors des villes. Ils entretenaient des relations relativement apaisées avec les nomades musulmans et auraient même quelquefois combattu à leurs côtés pour la défense de causes communes. Leurs relations se seraient semble-t-il dégradées lors de l’arrivée de la France, leurs intérêts de survie se révélant divergents au fil du temps. Ce serait d’ailleurs ces difficultés qui auraient en partie accéléré leur intégration en milieu sédentaire. Leurs coreligionnaires urbanisés d’alors considéraient qu’ils pratiquaient un Judaïsme un peu archaïque et la vox populi les a longtemps regardés comme des individus un peu rudes, extrêmement susceptibles, qu’il ne fallait surtout pas provoquer. 

[2] On considère que la présence des Juifs dans le Maghreb Central (actuelle Algérie) est attestée depuis les années qui ont suivi la destruction du Second Temple. Ils ont rejoint le nord de l’Afrique par deux créneaux : d’une part, orphelins de leur Temple, dans l’impossibilité de pratiquer leur foi, ils ont fui un peu partout de par le monde et donc aussi jusqu’au nord de l’Afrique, d’autre part, certains d’entre eux, esclaves des Romains ont été contraints de les suivre dans l’avancée de leur conquête de l’Afrique du nord. Donc, les Juifs présents dans cette partie du monde ont subi et résisté successivement aux Romains, puis aux Vandales, puis à la grande déferlante Arabe, puis à l’invasion espagnole (surtout dans l’ouest et dans les grands ports côtiers), puis aux Ottomans et ce, jusqu’à l’arrivée de la France en 1830. 

[3] Espagnols venus conquérir l’Algérie avant l’arrivée des Turcs et qui sont en partie restés sur place et, bien plus tard, Espagnols fuyant le fascisme, rescapés de la guerre d’Espagne. Peut-être pas aussi importante qu’au Maroc, leur présence en Algérie surtout dans l’ouest, fut assez conséquente.  

[4]Séfaradim, que les Juifs indigènes, les Tochavim, nommaient d’ailleurs Mégorachim, autrement dit les « Expulsés » pour s’en différencier. Toshavim, littéralement, « résidents », autrement dits les Juifs déjà sur place, les Juifs indigènes. L’expression « Juifs autochtones » est quelquefois utilisée bien qu’elle soit erronée car les autochtones sont les premiers habitants d’une région ce qui n’est pas le cas des Juifs en Algérie.   

[5] Bien qu’ayant occupé une grande part du pays pendant près de trois siècles les Ottomans n’ont pas vraiment cherché à imprégner de leur culture les habitants de l’Algérie qu’ils soient Juifs, musulmans - arabes d’origine ou berbères convertis à l’Islam. Leur objectif majeur et primordial était de collecter de l’argent, un maximum d’argent pour la Sublime Porte. Ils étaient la plupart de temps résidants des grandes villes où ils installaient des Deys représentants de l’autorité et laissaient leurs janissaires et les notables musulmans se charger de gérer le pays et de faire respecter les lois. Ils ont par la force des choses laissé traces dans certains domaines (amélioration du système d’hygiène, hammams, cuisine, instruments de punition, certains instruments de musique et quelques mots de vocabulaire) au cours de leur long séjour sur cette terre d’Afrique mais je ne pense pas qu’une imprégnation forte culturellement à l’échelle de la longue période passée sur place ait marqué en profondeur les habitants du pays car les Ottomans ne s’y sont pas vraiment impliqués. Il est à noter que nombre de descendants des alliances entre janissaires et femmes musulmanes indigènes (cf. note suivante) sont resté sur place après l’arrivée de la France.

[6] Dérivé du turc kul oghlu, littéralement « fils d’esclave ». Personne résultant de l’union d’un janissaire de la milice ottomane et d’une indigène musulmane Arabe ou Kabyle. Dans ce fait datant de 1828, le kouloughli en question devint peu après Bey de Constantine sous le nom de Ahmed Bey el-Mamelouk.

[7] Il n’est pas exclu que le nombre de plus en plus important d’étrangers européens en Algérie étant sur le point de rendre la France minoritaire, suivi de l’échec du Sénatus Consulte, ait pas mal influencé la promulgation du décret Crémieux lequel induisait de fait une augmentation conséquente du nombre de citoyens français.

[8] Lecture relatant la sortie d’Égypte. Dans le Constantinois, il était de tradition de lire le texte dans sa langue originelle c’est à dire un mélange d’hébreu et d’araméen et d’en effectuer, paragraphe par paragraphe, la lecture en arabe dialectal afin que tous comprennent, en particulier les femmes et une grande partie des hommes lesquels savaient en général parfaitement lire la Haggada mais n’en comprenaient pas toujours le sens. La partie lue en arabe dialectal était imprimée en lettres hébraïques mais lorsqu’on la lisait à haute voix il s’agissait en fait d’arabe dialectal, langue vernaculaire comprise par tous. Cette tradition a été respectée, dans le Constantinois du moins, jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Il était de tradition également et pour les mêmes raisons de compréhension, de lire le premier jour de Shavouot (dite fête de Pentecôte), d’abord les Dix Paroles en hébreu, Séfer Torah ouvert puis, une fois ce dernier refermé, les cinq premières Paroles que l’on appelait les Kelmettes (de Kelma, parole en arabe) en arabe. Le deuxième jour, seules les cinq dernières kelmettes en arabe étaient lues. Dans le cas des Kelmettes l’arabe transcrit en lettres hébraïques, était un arabe plutôt classique avec quelques expressions en arabe dialectal. Ce texte reprend, avec toutes sortes d’adaptations selon les régions, une « traduction » en arabe (qui est plutôt une lecture homélitique du texte biblique) effectuée par Saadia Gaon (IXe-Xe siècle).

[9] Sans entrer dans trop de détails (le sujet mériterait une étude bien plus approfondie) je dirais pour simplifier que l’expression « judéo arabe » revêt au moins deux sens. Dans le premier, il s’agit d’une mise par écrit d’un texte de langue arabe dans un alphabet hébraïque. Le texte est donc écrit en lettres hébraïques (avec quelques ajustements dans la ponctuation de certaines lettres pour bien adhérer à la prononciation de l’arabe) mais lorsqu’on le lit, il s’agit d’arabe (cf. note 7). Dans son second sens il s’agit véritablement d’un « éthnolecte », mélange d’arabe dialectal (lequel au Maghreb par exemple varie d’un endroit à un autre) truffé de mots hébreux et parlé uniquement par les Juifs. J’ai longtemps cru que la langue que les Juifs parlaient lorsqu’ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas s’exprimer en français, était l’arabe, l’arabe dialectal du lieu, le même que celui qu’utilisaient les musulmans. Je me trompais. Il s’agit véritablement de judéo-arabe car nombre de mots, de tournures de phrase, d’expressions sont en fait de l’hébreu ou de mots directement dérivés de l’hébreu. J’ai découvert aussi très récemment, en interrogeant les plus anciens d’entre nous, un fait encore plus troublant : ceux qui devaient, de par leur travail ou leurs occupations, les commerçants par exemple, s’exprimer avec des interlocuteurs musulmans utilisaient « l’arabe dialectal » du coin, lequel était différent de celui qu’ils parlaient entre Juifs. Ils passaient facilement de l’un, l’arabe dialectal, à l’autre, le judéo-arabe lequel correspond à un véritable « éthnolecte » forme de dialecte propre à un groupe ethnique.

[10] Je ne développerai pas ici le sujet des relations quelquefois difficiles - douloureuses surtout - qu’il y eut au sein de la communauté juive entre les Rabbins venus de France métropolitaine, et les Rabbins locaux lors de l’implantation de la France en Algérie. De nombreux ouvrages et articles spécialisés ont traité de ce sujet délicat.

[11] L’enseignement religieux et l’apprentissage de la lecture en hébreu étaient deux impératifs quasi absolus. Ils commençaient très tôt, bien avant l’âge de six ans et étaient prodigués au Talmud Torah. Plus tard, en miroir de l’École laïque et républicaine, l’expression Talmud Torah fut baptisée « École du Rabbin ».

[12] « Maghreb central », en arabe « Maghreb al-Awsat », actuelle Algérie. Maghreb, signifiant Ouest ou Occident (par rapport à l’épicentre de l’Islam) et al-Awsat, central, du milieu. Le Maroc correspondrait à l’ouest extrême.

[13] Baptême qui eut lieu, facétie de l’histoire, bien avant l’arrivée fracassante de la France en ces lieux. Le terme Algérie fut utilisé pour la première fois en 1686 par [Bernard Le Bouyer de] Fontenelle dans Entretiens sur la pluralité des mondes, puis adopté le 14 octobre 1839 par Antoine Virgile Schneider, alors ministre et secrétaire d’état à la Guerre

[14] Petites tresses rituelles frangées accrochés à un vêtement « intérieur » dit talih catan ou petit talith (voir la note suivante) que portent les juifs orthodoxes et qui parfois dépassent de leurs habits et sont visibles.

[15] Châle de prière

 

[16] Expression arabe qui signifie littéralement le « centre de la maison » en référence à la cour intérieure des maisons autour de laquelle étaient situées les différentes pièces d’habitation. Au figuré, le cœur de la maison, l’intime, le personnel, le privé.

[18] Dérivé de l’arabe, prier. Le lieu où l’on prie. Ce mot a été de tout temps utilisé dans l’est de l’Algérie et ce, jusqu’à l’indépendance. Le terme « temple » fut également employé alors que « synagogue » le fut moins. L’expression hébraïque exacte qui correspond au lieu de culte est Beit ha knesset, la « maison de l’assemblée », laquelle en passant par le grec ancien, puis par le latin synagoga « assemblée » a donné synagogue.

[19] Appel aux fidèles pour la lecture des selihot qui sont des prières de supplication et de repentir.

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Date de dernière mise à jour : 15/05/2024