Les juifs du Mzab

Les Juifs du Mzab

Écrit par Charles Kleinknecht.

In l'Algérianiste n° 83 de septembre 1998

Ghardaia quartier juif rue de djerba

Ghardaïa - Quartier juif Rue de Djerba

Leur quartier

Tout visiteur de la vieille cité de Ghardaïa, même non averti, ne manquait pas de remarquer un quartier qui, bien que présentant les mêmes caractères de structures et d'architecture que le reste de la ville, Était tout de même très différent. C'était le quartier israélite, considéré comme le plus archaïque des mellahs d'Algérie.

Situé à l'est de la mosquée ibadhite, il se trouvait, avant l'annexion de 1882, complètement isolé de la ville par un mur continu. Ce véritable ghetto dont il était interdit de transgresser les limites, n'était accessible que par deux portes. L'une d'elles, située rue Badjri, était tellement basse et étroite qu'on ne pouvait la franchir autrement qu'à pied. L'autre, placée du côté opposé, dans le prolongement de la même rue, existait encore en 1922. C'était le Kherjet El Ihoud, la Sortie des Juifs.

Dès 1882, tout comme la cité mozabite elle-même, ce ghetto a éclaté vers le sud et les nouveaux quartiers à vocation surtout commerciale. Les Juifs, libérés des interdictions de vivre en dehors de leur mellah et de pratiquer le commerce, y installèrent leurs activités avec néanmoins le souci de rester groupés et rattachés à leur quartier où ils conservaient en général leur domicile. Par ailleurs, l'enceinte continue qui séparait les quartiers mozabites et le quartier israélite a peu à peu disparu. Seules des rangées de pierres symboliques marquaient les limites et l'emplacement des portes sur le sol des ruelles d'accès.

Le quartier était d'une malpropreté inconcevable, se distinguant par trop des autres parties de la ville qui étonnaient par leur éclatante propreté. En effet, chez les Ibadhites, les maisons même les plus modestes étaient entretenues avec un soin vigilant et périodiquement blanchies à la chaux, la voirie était régulièrement débarrassée de ses ordures et décombres. Chez les Juifs, par contre, où les habitations étaient pourtant du même type avec patio intérieur et galerie à l'étage, les façades étaient souvent décrépites. On était surpris par de forts relents de graillon, de lessive, de fosse. Les eaux grasses laissaient des flaques nauséabondes dans les ruelles.

Mais autant les demeures ibadhites étaient fermées et mystérieuses, autant chez les Juifs, étaient-elles ouvertes au passant. " C'est l'âme ici qui est autre " Écrira Chevrillon, en 1927 dans " les Puritains du désert ". " Ni méfiance, ni secret. Que la vie dans ces rues paraît sociable, fraternelle... Quel contraste avec le silence, les visages fermés que nous opposent les Musulmans, avec leur refus d'entrer en société avec nous !... De libres visages féminins : nous voilà bien loin de l'islam ! Ces femmes, cette vie populeuse, entre voisins, dans la rue, ces odeurs, ces lessives en famille, tout cela rappelle certains bas-quartiers de Naples ".

Les ruelles étaient aussi étroites et tortueuses qu'en ville mozabite, mais il y régnait une animation particulière. Des gosses vêtus à l'européenne, sales, hirsutes, blafards, souvent coiffés d'un béret crasseux, couraient dans tous les sens. Des causeurs, adossés aux murs, gesticulaient et discutaient ferme. Des vieillards à longue barbe grise, graves et tristes, se tenaient isolés sur le pas des maisons où, dans l'entrée, des femmes Étaient affalées, les bras nus, le visage dévoilé, parfois remarquablement beau et doux chez les jeunes, mais trop vite flétri, les cheveux nattés, la tête encadrée d'un foulard de soie à franges, aux vives couleurs, étroitement serré, vêtues de longues robes brillantes et multicolores, ceinturées très bas, les mains et les pieds rouges de henné, les oreilles, le cou, les poignets et chevilles ornés de lourdes parures d'argent, de laiton et parfois d'or. Ces femmes, souvent grasses, étaient souriantes et saluaient de la main à la mode... militaire. Contrairement à leurs soeurs mozabites, toujours voilées, elles circulaient librement, le visage découvert au milieu des passants. Parfois l'on surprenait des sourds-muets en conversation animée de gestes précis. Trop souvent on croisait des infirmes, notamment des aveugles auxquels était parfois confié le portage des eaux usées entre les demeures et les zones d'épandage dans l'oued.

Les hommes étaient dans l'ensemble habillés d'un large séroual noir et gris et d'une veste à l'européenne par-dessus laquelle ils enfilaient, surtout le jour du sabbat, une gandoura en toile blanche. Ils portaient, pour la plupart, une chéchia molle, ronde, en feutre rouge, sinon un béret ou une calotte en tissu brodé ou en laine. Par temps froid, ils s'enveloppaient d'un burnous blanc dont la " guelmouna " (capuche) couvrait la coiffure. Beaucoup de jeunes avaient adopté le costume européen et, le samedi, se répandaient dans le quartier administratif et européen des groupes de garçons endimanchés et de filles en toilette recherchée, fort avenantes. Tous les Juifs du Mzab ne vivaient pas concentrés dans ce mellah. Certains s'étaient installés dans les quartiers nouveaux, surtout habités d'Européens. Quelques familles étaient fixées à Berriane ou à Guerrara où leur établissement remonte aux environs de 1850.

Statut social et juridique avant l'annexion de 1882

Dans les pays musulmans, les Gens du Livre " Ahl-El-Kitab " sont " les protégés de l'islam ". " Les Juifs comme les Chrétiens bénéficient du statut de dhimmis ", c'est-à-dire qu'ils restent soumis à une sorte de contrat dit " dhimmis " qui est indéfiniment reconduit et par lequel la communauté musulmane accorde hospitalité et protection aux membres des autres religions révélées, à condition toutefois que les Juifs respectent la domination de l'Islam... ". Cette définition de Claude Cahen, figurant dans l'encyclopédie de l'Islam, s'appliquait parfaitement au régime imposé aux Juifs du Mzab, minorité religieuse sans défense, fragilisés par leur isolement et leur éloignement par rapport à leurs coreligionnaires d'Algérie et du Sahara.

Albert Memmi, faisant État de sa propre expérience en Tunisie, analyse fort bien le caractère humiliant et menacé de cette existence : " La cohabitation avec les Arabes n'était pas seulement malaisée, mais menaçante. Les communautés juives vivaient dans les ténèbres de l'histoire, dans la menace, l'arbitraire et la peur. Les Juifs étaient livrés à l'homme de la rue. Mon grand-père portait encore les signes vestimentaires distinctifs. Jamais les Juifs n'ont vécu en pays arabe autrement que comme des gens diminués et exposés ". Ceci permet de comprendre le caractère craintif et l'humilité de cette population, repliée sur elle-même, obligée de survivre dans une constante discrimination, ne trouvant sa force que dans sa cohésion et dans sa foi. Les Juifs, ainsi maintenus en marge de la société musulmane, étaient méprisés par leurs maîtres mozabites et vivaient dans un état d'infériorité qui leur donnait un complexe. Ils subissaient humiliations et brimades et avaient fini par s'y habituer.
Leur statut juridique particulier leur était imposé par la majorité mozabite. Ils jouissaient des mêmes droits personnels et sociaux que les Musulmans mais n'avaient pas les mêmes droits politiques.

Nous examinerons ces " droits " en partant des interdictions et obligations multiples et sévères qui leur avaient été imposées par les Kanouns (ou règlements) du Mzab et appliqués par les " tolba " ou clercs :
- obligation de vivre dans un quartier isolé, rejeté au S.W. de la cité mozabite, à l'écart des populations musulmanes. Ghardaïa avait ainsi son mellah délimité par un mur continu qui n'avait que deux ouvertures dont la dernière subsistait encore en... 1922. Il était interdit de construire en dehors de ces limites. Cependant, par suite de l'accroissement de sa population, la communauté se trouvait très à l'étroit. Elle obtint, vers 1870, des Beni-Merzoug, Arabes agrégés à la cité mozabite et voisins, la cession de terrains vagues limitrophes et y construisit un petit quartier annexe, à l'image de l'ancien, avec les mêmes ruelles étroites.

- interdiction d'avoir un lieu de culte trop apparent, tout en leur reconnaissant par ailleurs une liberté complète en ce qui concerne la pratique de leur culte. Cette interdiction n'est pas particulière aux Juifs. Elle a été appliquée également aux Malékites, Musulmans appartenant au rite orthodoxe le plus répandu en Afrique du Nord, qui se sont vu interdire par les Mozabites de rite ibadhite l'adjonction de minarets à leurs mosquées (encore en 1957 !). Le mellah n'avait donc qu'une synagogue très simple, ne se distinguant pas d'une maison ordinaire.
- obligation, pour les hommes, de porter des vêtements noirs et un turban noir comme les Juifs du Maroc, de se laisser pousser les cheveux sur les tempes, les cadenettes ou " Soualefs ", longues mèches prenant naissance devant les oreilles.
- interdiction pour les femmes de s'expatrier. Il convenait en effet de ne pas faire bénéficier les Israélites d'un statut plus libéral que celui appliqué aux Ibadhites eux-mêmes.
- interdiction de se rendre acquéreurs de terres cultivables.
- interdiction de se livrer au commerce. Les Juifs devaient donc se limiter aux petits métiers et à l'artisanat. Leurs boutiques étaient localisées aux environs immédiats de la ville mozabite où ils sont en partie restés. Rappelons-nous que c'est pour exercer ces métiers que les premiers Juifs avaient été amenés à Ghardaïa. C'est pour les y contraindre que les deux dernières interdictions ont été édictées.
- obligation de payer un impôt de capitation qui leur garantissait la protection des Mozabites. En contrepartie ils n'étaient pas obligés de participer à la défense de la ville. Il était d'ailleurs inconcevable qu'ils puissent, mêlés aux Mozabites, participer à l'originale garde de nuit, institution très réglementée. Les gardiens de nuit, de fondation très ancienne, les " Idouaren " (ceux qui font la ronde), étaient chargés de veiller sur la cité endormie et d'assurer la tranquillité et la sécurité des habitants, Juifs compris.
- obligation pour la collectivité juive de verser une redevance annuelle à la Djemaa, assemblée des notables, de Ghardaïa. Cette obligation existait également à Berriane et à Guerrar, ceci en remplacement de la corvée générale dont ils étaient exemptés. Le mépris pour les Juifs était, en effet, tel qu'il était inconcevable de les voir mêlés aux Mozabites dans les chantiers collectifs (réparation de l'enceinte, corvées générales de bois, d'aménagement de chemins, barrages....) ou dans des patrouilles de surveillance ou de défense de la ville. Ils étaient exemptés, non par égard, mais par mépris.
- interdiction d'utiliser les puits des Musulmans et obligation de n'utiliser que deux puits spéciaux creusés par eux et réservés à eux. Ainsi, même encore en 1960 !, la communauté ayant acheté un troisième puits vit son accès direct interdit par la Djemaa.
- obligation d'avoir un cimetière éloigné de la ville et à l'écart des cimetières ibadhites.
- obligation d'avoir un abattoir séparé.
- obligation de fournir des sacs de noyaux de dattes pour permettre de colmater les brèches en cas de défection du barrage de Salem ou Aïssa.
- obligation de payer des amendes fixées par la Djemaa en cas d'infraction à ces multiples interdits.
Notons enfin que les contestations entre Ibadhites et Juifs étaient portées devant les tolba ibadhites !

La situation des Juifs du Mzab n'était donc, avant l'annexion de 1882, guère enviable. Reconnaissons cependant que, grâce sans doute à leur docilité et leur soumission, ils ne furent guère victimes de violences collectives analogues à celles que connaissaient périodiquement les mellahs du Maghreb (quartiers mis à sac, synagogues incendiées). Rien de comparable non plus avec les Juifs d'Algérie au début du XIXe siècle qui étaient dans une situation très pénible. Ils subissaient des brimades de toutes sortes et même des châtiments corporels. Ainsi ne pouvaient-ils opposer aucune résistance quand ils étaient maltraités par un Musulman, quelle que soit la nature de la violence.
La protection des Ibadhites était donc réelle. Il est vrai que la communauté juive était trop misérable pour devenir une cible pour les pillards. La cohabitation était certes difficile à travers les siècles, mais elle n'a jamais été marquée, d'après les archives et la mémoire populaire, d'incidents violents et douloureux, ni de pogroms
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Charles Kleinknecht

 

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