Les maisons de mes grands-parents

Par  Patrick Bénichou.

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

©Patrick Benichou. Reproduction interdite

En fermant un instant les yeux, je me sens transporté dans les années 1953-1962 .Je suis dans la maison de mes grands-parents, Messaoud et Djohar Arrouasse, Rue de la Paix, à Tlemcen.  dans les années 1953-1962 .

Mon grand-père  Messaoud Arrouasse est mort le 16 août 1956 à Neuilly sur Seine. Je n’ai pas eu le temps de bien le connaître, car je n’avais pas encore 3 ans lors de sa disparition.

La maison de ma grand-mère est une maison blanche, modeste, d’inspiration orientale, elle est organisée autour d’une grande cour intérieure surplombée d’une longue terrasse privée sur laquelle j’aime faire du tricycle.

Elle comporte aussi une cave à accès vertical, une remise, un bassin-fontaine un lavoir pour l’utile et l’agréable.

La maison sans être en pierres de taille, possède une âme : elle a du caractère.

Elle est mitoyenne de l’atelier de menuiserie de grand-père Messaoud. L’atelier fut sans doute initialement une ancienne écurie car il comporte sur l’un des murs, de nombreux anneaux de fixation pour des ânes et des chevaux.

Grand père rentre chaque jour chez lui après le travail, à l’heure du déjeuner et fait ‘la pause café au lait’ dans l’après midi. On y boit dans de larges bols émaillés blancs et bleus en y trempant des morceaux de pain frais beurrés ou de brioche que grand-mère Djohar a préparé avec amour.

Grand père traverse la cour qui comporte deux portes opposées : l’une ouvrant sur l’atelier de menuiserie, le monde des outils et des établis, la seconde donnant accès sur la maison, le monde de la famille.

Plus tard, vers 1957, je verrai souvent mon oncle Sylvain Arrouasse traverser la cour et venir s’assoir dans la salle à manger, prendre le café avec sa mère Djohar comme le faisait déjà son père. C’était un moment attendu et précieux pour grand-mère et pour moi ; une sorte de luxe ou de liberté.

Il fait rire sa mère de bon cœur, distribuant « des nouvelles fraîches », ayant en tête un stock immense, une collection inépuisable de blagues de potaches et des calembours, son visage est agréable, très souriant. Je le revois encore souvent…

C’est là, face à la lumière du jour dispensée par la fenêtre sur cour que grand-mère confectionne avec une infinie patience de multiples habits sophistiqués pour ses enfants et petits enfants, penchée sur sa machine à coudre Singer, « L’ami sincère ». Elle actionne un pédalier à entrainement mécanique et le fruit de son travail apparait soudain sous ses mains. C’est une créatrice de grand talent.

A partir de simples chutes de tissus, elle  construit de merveilleux vêtements, évaluant les tailles sans patrons, associant les matières, les formes  et les coloris avec goût : une grande couturière qui ne  fait que du ‘sur mesure’.

Quand l’ouvrage est terminé, je m’assois sur le pédalier noir que l’on lance à toute volée et avec mon cher cousin Pierre –Yves Ayache, qui séjourne souvent avec moi à Tlemcen. On rigole de ces « petits riens du tout de la vie » qui font faire de si beaux sourires aux enfants.

Il y a une autre « machine étrange », à droite, dans la grande armoire de la salle à manger : c’est un grand poste de TSF avec un coffrage en bois foncé et en façade, un œil de panthère qui doit être bien stabilisé avant de pouvoir capter musiques ou informations, à condition que le bouton curseur manuel soit positionné exactement sur la bonne fréquence et sur la bonne station.

Dans la seconde salle à manger située à côté de la cuisine et donnant sur la Rue des Grands Moulins de Tlemcen, l’horloge de Mémé égraine les minutes et les heures tentant de rivaliser avec le bruit lourd des puissants moteurs électriques des Moulins à grains de la ville.

C’est dans cette maison que je vis pour la première fois des dessins animés de Tex Avery et des films comiques de Charlot loués par mon cher oncle Roger Arrouasse, qui habitait alors à Colomb-Béchar, films projetés  en  format huit millimètres muet, pour notre plus grand plaisir.

C’est là que, lors de grandes réunions de familles et de fêtes, que des gamins de six ans jouaient sous la table nappée et s’amusaient à parcourir et à détailler les paires de jambes de chacune et de chacun avec leurs caractéristiques spécifiques.

C’est là que mon oncle Roger, revenu de voyage, sortit de sa valise en 1958 un petit sac dans lequel il avait rapporté des souvenirs de ‘la Terre Promise’, « Eretz Israël », c’est je crois la première fois que nous entendions  ce nom ! Il était très enthousiaste et racontait son voyage extraordinaire et nous étions émerveillés par ses récits et par son entrain.

Pour chacun d’entre nous il y avait  des porte-clés. Il m’en offrit un qui comportait d’un côté la carte géographique d’Israël et de l’autre le profil cuivré d’un certain Théodore Herzl, journaliste et visionnaire : «  Si vous le voulez, dans cinquante ans, cela ne sera pas un rêve… »

Trois ans avant, le 20 aout 1955, dans le petit village minier d’El Halia, 71 personnes européennes furent massacrées. Les hommes furent égorgés après mutilations, les femmes furent éventrées, des enfants furent empalés. Jusqu’en 1958, les attentats contre les juifs se multiplièrent : assassinats de rabbins, de civils, de chanteurs, de civils déjeunant au restaurant…., la spirale de la haine et de l’horreur s’exprimait.

J’avais du plaisir à séjourner dans cette maison de plain-pied, blanche, simple et conviviale. Les chambres à coucher étaient pourvues de lits simples disposés autour des pièces et les murs tendus de couvertures berbères à motifs géométriques répétitifs colorés m’inspiraient et me poussaient à la méditation.

Les fêtes de familles étaient pleines d’allégresse, les chambres et la cuisine s’emplissaient de rires de mes oncles et tantes,  des enfants, de bavardages croisés, de joie de vivre, des senteurs de plats cuisinés ayant mijoté plus de quatre ou cinq  heures dans les marmites de la cuisine: « Boketof, archa, chkamba, couscous au pied de veau, méguina aux légumes… » Quelrégal !.

La maison de la rue de la Paix  était très différente de la maison de mes grands parents paternels, située au 4 Esplanade du Méchouar, à côté de l’Hôtel des Voyageurs, face aux remparts historiques de Tlemcen : un immeuble haussmannien, majestueux, de quatre étages, en pierres de taille, avec une entrée principale et une entrée secondaire, Rue du Théâtre, un escalier monumental, une rampe en fer forgé, de grands balcons  et une terrasse tout en haut de l’immeuble qui dominait le Méchouar.

 C’était un immeuble contemporain, développé en hauteur, à la française qui avait un peu ‘la verticalité tétouanaise’ de ma grand-mère paternelle, Esther Bénichou née Kalfon ( 1884-1963) et qui affichait l’esprit d’entreprise et de modernité , de mon grand père paternel Ichoua Bénichou.(1882-1953).

La cour intérieure de la maison de Djohar et Messaoud Arrouasse comportait une partie exposée au soleil pour faire sécher le linge et une partie ombragée protégeant la famille du grand soleil, des pluies d’automne et parfois de la neige en hiver qui certaines années fut abondante dans cette ville située à huit cent mètres d’altitude.

Le bassin-lavoir était souvent envahi par un voluptueux bouquet de grappes violettes  de gueules de loup qui semblaient sortir chaque année par magie du mur fissuré.

Juste à côté, une petite remise assez sombre, permettait de stocker dans des jarres en terre cuite, des olives, des piments, des légumes, des citrons à l’huile, de la viande séchée au soleil puis conservée dans de l’huile d’olive, dite « Kedid », pour l’hiver : l’ancêtre écologique du congélateur, en quelque sorte.

Quelques poulets et  leurs poussins évoluaient parfois dans cette cour intérieure en toute liberté, pour notre grande joie. Au fond de la cour, il y avait une grande fosse rectangulaire protégée par une barrière, dans lequel les adultes accédaient au moyen d’une échelle de bois qui disparaissait à moitié dans l’obscurité.

Cette cave devait être très grande, mais je n’y ai eu jamais accès, cela était dangereux pour des gamins de six ou sept ans. Il y avait à côté de ce trou de grandes cages-souricières, des nasses destinées aux rats mais qui restaient souvent vides.

Là, avec mon cousin Pierre-Yves Ayache, nous imaginions d’horribles histoires, et « je tombais souvent dans le panneau  de ses blagues » et de son imagination fertile…Nous étions heureux, nous nous contentions de peu, nous lisions parfois le Journal de Mickey qui était vendu dans les kiosques de la rue de France.

Parfois, nos parents organisaient des sorties en famille à la Forêt des Pins dans un cortège de voitures Peugeot qui gravissaient le Plateau élevé de ‘Lalla Setti’ après avoir quitté la ‘Route de l’Arbre de Fer’, les tours et les murailles déchiquetées de ‘Mansourah’.

Il y avait aussi dans la cour, en partie centrale, « le Trésor caché ». C’est une histoire qui remonte probablement aux années 1940, que maman me raconta maintes fois ; grand-père voulut faire des travaux dans la cour intérieure, lorsqu’il constata qu’une dalle cimentée sonnait creux.

Il fit déposer cette dalle et fixa une lampe au bout d’une corde. Il semblait y avoir au fond d’un ancien puits, une grande pièce à environ six mètres de profondeur. Deux ouvriers de la menuiserie équipés de chandelles descendirent dans ce puits à l’aide d’une échelle de bois et d’une corde.

Au bout de quelques minutes, ils remontèrent semi asphyxiés, probablement par le volume du gaz carbonique stagnant. L’un des deux se trouva très mal en point dans la cour. Ils affirmèrent quelques minutes après, qu’ils avaient vu des objets brillants, des pièces d’or, des plateaux, des chandeliers…et également un squelette humain.

Personne ne descendit plus dans ce puits après eux, grand père Messaoud décida de le faire sceller immédiatement et définitivement par crainte d’accidents. Un arbre fut planté au-dessus de cette dalle. De ce fait, le « trésor caché » resterait pour toujours à sa place.

Je pense que cette ancienne cache et la cave  pouvaient communiquer initialement entre elles, par un tunnel. La plupart des maisons orientales étaient construites autour d’un point d’eau naturel ou aménagé.

Par la fenêtre de sa chambre à coucher, grand-mère  Djohar aimait à observer les allées et venues de ses voisins et les mouvements de la Rue de la Paix. Elle nous prenait sur ses genoux et nous regardions l’animation de la rue avec elle tandis qu’elle chantonnait. Parfois des troupeaux de vaches traversaient la rue dans un bruit effrayant, soulevant l’épaisse poussière des sols secs de l’été d’Algérie.

Grand-mère Djohar nous comblait de son affection et de ses petits mots doux dont elle seule avait le grand secret. Quand nous étions malades, elle nous soignait avec ses mains, avec des potions, par ‘des phrases magiques’ qui nous remettaient rapidement en forme. Elle n’avait que très rarement recours aux médicaments.

Contre la douleur, il y avait les clous de girofle, contre la peur elle préparait une tisane au cumin, contre la grippe il y avait des enveloppements d’huile camphrée, contre la faiblesse,  il y avait le jaune d’œuf cassé dans du cinzano avec du sucre en poudre et pour le mal de gorge, rien de mieux que du jus de citron mélangé à un peu d’anisette….Elle y ajoutait quelques formules dont elle a gardé le secret.

Elle m’appelait alors « son petit Blanco » car il est vrai, j’étais toujours très pâle.

Pour compléter ce récit, j’ai tracé récemment de mémoire, le plan de la maison de mes grands-parents.  Comme l’avait dit Myriem en pleurant, elle qui avait servi fidèlement Mémé de nombreuses années, voyant le vide qui s’installait progressivement à Tlemcen et le départ vers la Métropole  des derniers membres de la famille Arrouasse, fin 1962 :

« Il ne reste plus maintenant dans ces murs qui connurent tant de vie et tant de joies, que des pierres qui pleurent »….

Aujourd’hui, cette maison a été selon des informations récentes de mon cousin Pierre Yves, transformée, défigurée, alors je préfère ne pas la revoir souillée et garder en moi le souvenir de  ces moments  simples et forts du bonheur de nos familles et de notre enfance : la Maison Arrouasse, dans laquelle vécurent nos grands parents Messaoud (1885-1956) et Djohar née Boumendil (1891-1970) et leurs enfants.

Que l’évocation de leurs noms soit une bénédiction !

 

 

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau