Les pratiques superstitieuses à Constantine

Par Claude S…  Extrait de son blog « les souvenirs de Claude » in « Constantine d’hier et d’aujourd’hui »

  http://www.constantine-hier-aujourdhui.fr/LesConstantinois/souvenirs_claude.htm

Les croyances et pratiques superstitieuses transmises depuis la nuit des temps dans le bassin méditerranéen étaient fréquentes dans notre milieu judéo-arabe, à Constantine, malgré notre émancipation culturelle, souvent sur les recommandations et conseils de vieilles juives ou de « fatmas» un peu sorcières qui faisaient autorité et qu’on appelait à l’aide.
Mais chez mes grands-parents M… la superstition n’avait pas une influence notable.
La croyance au « mauvais œil » était la plus répandue. Le « mauvais œil » symbolise une emprise maléfique totale sur quelqu’un ou quelque chose, par envie, jalousie, méchanceté. Ma grand’mère Clara, suivant l’usage, mais avare d’explications, à toute occasion, faisait tourner au-dessus de nos têtes sa main fermée sur une poignée de gros sel, 7 fois dans un sens et 7 fois dans l’autre, en marmonnant en arabe une formule incantatoire passe-partout : « Que l’œil du rat, que l’œil du voisin qui te veut du mal aille dans le feu ! ».
Le rat avait sûrement un rapport avec le blé ensilé, sans parler de tout ce qu’il véhicule de pouvoir maléfique associé à la peste dans la pensée populaire et de son sens métaphorique. Pour le voisin, on comprend !
Puis grand’mère nous faisait, à la ronde, simuler un crachat sur sa main. Nous arrondissions, à l’unisson, nos lèvres fermées et, avec une pulsion de la langue contre les dents, nous produisions quelques postillons humides. C’était un jeu. Paul, toujours taquin, crachait vraiment.
Enfin, elle jetait le sel dans la cendre avec braises incandescentes d’un petit « kanoun ». Le grésillement du sel qui crépitait était un signe favorable. A défaut de kanoun, la cuvette des W.C. pouvait faire l’affaire.
Si les sortilèges et maléfices résistaient à cette sorcellerie, c’était bien le diable !
Il s’agissait –je l’ai su bien plus tard – d’un rite de transfert et d’expulsion du mal, faisant office de remède, très répandu dans le Maghreb. On sacrifie un animal ou on utilise un produit comestible (œufs, sel, semoule) ou quelque autre objet ( tamis, laine) remis à une personne officiant qui promène l’objet au-dessus du patient 7 fois dans le sens des aiguilles d’une montre puis autant inversement en prononçant des formules pour transférer
le mal. Ainsi l’objet se charge du mal et est ensuite détruit. .
Grand’mère n’utilisait que le sel réputé repousser le mauvais œil et très souvent utilisé dans maints rites propitiatoires.
Quant au nombre 7, nombre bénéfique et mystiquement parfait, on le retrouve partout des 7 planètes . . . aux 7 nains.
Dans notre famille, le monde moderne avait suffisamment pénétré pour que la médecine fût plus une science, un art qu’une magie. Aussi les « remèdes de bonne femme » y avaient peu cours. On appelait le docteur A…, le médecin de famille, ou le docteur M…. On leur faisait plus confiance qu’aux tissus rouges et lentilles pour soigner les rougeoles ! On se fiait plus à l’aspirine qu’au verre d’eau salée sur la tête pour les migraines. Le grain de blé sur l’orgelet et l’oignon cuit et chaud sur l’abcès laissaient ma famille un peu sceptique.
Par contre, Mme Alice, la cuisinière des S… à Bougie, préconisait toutes sortes de remèdes de ce genre entre 2 infusions de menthe « narnar » ou « flio » à Jacques contre ses fréquentes migraines. Pour un effet plus durable, on lui a aussi attaché autour du cou avec un lacet de cuir, un petit sac en tissus rouge, un talisman, une amulette, un grigri, fabriqué par un « marabout juif » avec une écorce de courge sèche sur laquelle était gravé à la pointe d’un couteau, une supplique en hébreu ! En ces temps de préhistoire de l’obstétrique, Mme Alice prédisait le sexe des enfants à naître, en jetant de l’alun sur des braises et, Pythonisse inspirée, interprétait les formes que prenait la pierre boursouflée. L’alun était d’un usage courant pour cautériser les estafilades des lames Gilette lors des rasages. Il voisinait avec le blaireau et le rasoir. Le 5, chiffre faste pour l’Islam (cf. les 5 doigts de la main de Fatma-masa 163) était un autre recours contre le « mauvais œil ». La main était déjà l’emblème de la déesse Tanit vénérée à Carthage.
Contre le «mauvais œil », on étend les 5 doigts de la main droite et on dit : « 5 dans ton œil » ou « 5 sur ton œil », « khamza fe ain chitan » ! : 5 dans l’œil du diable !
Outre les médaillons en forme de main, en or, argent, ciselé, filigrané, martelé, émaillé avec ou sans petites perles baroques qu’elle offrait, grand’ mère façonnait à la naissance des bébés une double main, dans de la pâte à pain. Avec un couteau, elle faisait apparaître 5 doigts aux extrémités. J’ai déjà évoqué la main trempée dans le sang du mouton sacrifié à Pâque.
J’observais médusée et inquiète les couteaux sous les oreillers des bébés, d’autant que je savais qu’Hercule, à peine né, avait étranglé 2 serpents dans son berceau.
J’ai établi, bien plus tard, le lien entre cette pratique et le rituel du sabre tel que le rapporte André Chouraqui dans La Saga des juifs en Afrique du Nord. Il s’agissait d’éloigner des berceaux où sommeillaient les bébés incirconcis tous les démons qui encombraient l’espace et surtout, dans la communauté juive, Lilith le démon femelle qui n’épargnait que les filles. Je me souviens avoir vu, une fois, sous l’oreiller d’un de mes petits cousins –ou voisins ?- une chauve- souris capturée à l’intérieur d’une maison et qu’un arabe un peu sorcier avait enfermée entre 2 feuilles d’aluminium scellées en forme de petite soucoupe volante. Les chauves-souris avaient mauvaise réputation ! Et pourtant parmi les 1000 espèces de chauves-souris connues seules 3 sont « vampires », la plupart sont d’inoffensives insectivores ! 
Sous l’oreiller de Jean-Lou, sa grand’mère paternelle, avait mis, outre le couteau, un talisman, un « nouet » -pratique berbère aussi – un petit sac de satin noir qu’elle avait confectionné avec 50 (ou 500 ?) petites graines de je ne sais quoi : cumin ? Graines noires de pavot ?
On pratiquait aussi dans notre famille le rite du Henné : « Tania » à Constantine. On déposait au creux de la main de la future mariée de la pâte de henné avec un louis d’or offert par la mère du marié, attachée par un voile blanc et un ruban rouge. Cette plante était supposée posséder des vertus de magie sympathique et de bénédiction, des propriétés prophylactiques, un pouvoir de protection magique et médicale, de garantie de fécondité, de « baraka » enfin. On utilisait aussi le henné dans des rites d’inauguration associé au lait, au miel, à l’encens, et parfois même à . . . des écailles de poisson. Le poisson, parce que la valeur numérique des lettres hébraïques de « dag » : poisson, est le nombre 7 (encore lui !), symbole d’abondance et de fécondité, symbole aussi du Léviathan dont les Justes sont appelés à goûter la chair au paradis, était censé protéger du « mauvais œil ». Héritage recueilli par les premiers Chrétiens dans les Catacombes avec « ichthus » : en grec : « poisson » et sigle de : Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur ?
L’interdiction de couper ses ongles ou de se coiffer n’importe où était, bien entendu une mesure d’hygiène élémentaire, mais pouvait trouver sa source dans la crainte que les rognures d’ongle ou les cheveux ne tombent entre les mains de jeteurs de sorts ou de « voulteux » : envoûteurs.
Mais l’ambiance générale chez mes grands-parents n’était pas à la superstition, ni à la croyance aux amulettes, aux incantations des marabouts et aux mômeries des matrones. Tout juste, un peu, quelques rabbis miraculeux et leurs dons surnaturels comme le Rab En Kaoua de Tlemcen.
Grand-père, en bon disciple de Maïmonide, le « Rambam», suivait son maître qui, dans son Epître aux Yéménites, mettait en garde contre la « fantasmagorie chaldéenne qui encourageait les plus incultes à se prémunir contre les influences maléfiques. »
Jérémie déjà dénonçait le pouvoir prêté aux idoles : « Leurs dieux en bois plaqués d’or et d’argent ne protègent pas plus qu’un épouvantail dans un champ de concombres ! »
Les Djouns : démons, rouhot raot : mauvais esprits, ghoul : ogres, mazihim : esprits malfaisants, succubes, incubes, etc... Étaient interdits de séjour chez mes grands-parents. Tout cet univers occulte nous était étranger.
Le verre d’eau que l’on jetait sur les pas de celui qui se préparait à partir, pour susciter bonne mer, bon vent, voyage sans mauvaise rencontre : détrousseurs, pirates, flibustiers et retour sans péril est la seule pratique folklorique que nous conservons. C’est un jeu, un au-revoir pittoresque, un geste de tendresse protectrice. Et surtout ne cherchez pas un sens à ce geste !
Toute cette magie ancestrale et « bon enfant » était inoffensive à défaut d’être efficace !

 

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Date de dernière mise à jour : 29/10/2021