Les relations entre les communautés dans l’Algérie coloniale

 http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=290#nb59

Guy Pervillé

 

Ce texte est celui, tardivement rédigé, d’un exposé prononcé le 18 janvier 2003 à Périgueux, devant les membres de l’association "Enfants de là-bas".

Le racisme est un attribut qui colle à la peau des “Pieds-noirs” comme une tunique de Nessus, depuis la guerre d’Algérie. C’est une accusation qui a été répétée par les nationalistes algériens, mais aussi par des Français métropolitains contre leurs compatriotes français d’Algérie. Elle met en cause un enjeu capital : qui est responsable, voire coupable, de cette guerre et de toutes ses atrocités ? Elle a donc provoqué une réaction compréhensible de dénégation, consistant à plaider l’innocence en dénonçant la désinformation, la calomnie. Mais aussi à contre-attaquer, en invoquant les relations fraternelles qui existaient avec la masse de la population indigène ou musulmane avant le début de la révolte sanglante déclenchée en son nom par une minorité armée et terroriste. Ainsi l’argument du racisme se trouve-t-il retourné contre ceux qui l’invoquent. Je vais donc tenter d’évoquer et d’apprécier tous ces arguments, avec le recul de l’histoire.

Le racisme colonial, mythe ou réalité ?

Avant d’évoquer ce sujet très délicat, il convient de rappeler de quoi il s’agit quand on parle de racisme : d’une part, d’une réaction spontanée et irréfléchie d’individus placés ou nés dans une situation d’inégalité et cherchant à la justifier ; et d’autre part d’une idéologie née dans une certaine situation historique, liée à la découverte du Nouveau Monde par les conquérants européens du XVIème siècle, et à son exploitation du XVIIème au XVIIIème et au XIXème siècle (jusqu’en 1848 dans les vieilles colonies françaises), au moyen de l’importation forcée et de l’exploitation d’esclaves noirs venus malgré eux d’Afrique [1]. En tout cas, il ne s’agit nullement d’une invention de ceux que l’on appelle aujourd’hui les « Pieds-noirs », dont l’oeuvre colonisatrice ne fut jamais fondée sur l’esclavage.

Mais il faut néanmoins faire un certain nombre de constats, avant de passer à leur explication, et de les nuancer fortement.

Des constats

Constatons d’abord que la population de l’Algérie coloniale était et fut toujours coupée en deux blocs, dont les appellations ont varié plus que leur réalité. Deux blocs définis par des origines différentes, en simplifiant, les uns venus du Proche-Orient à des dates diverses, les autres venus d’Europe occidentale et méridionale. Et par des implantations géographiques différentes, puisque les immigrants français ou européens se sont installés, dans leur très grande majorité, surtout dans les principales villes et dans les régions côtières, principalement dans la moitié occidentale de l’Algérie (de l’Algérois à l’ Oranie), alors que les indigènes musulmans sont restés largement majoritaires dans presque tout le pays, mais surtout à l’Est, là où les Européens étaient les moins nombreux. Ces deux populations différaient aussi par le fait que les « indigènes » qui constituaient toute la population du pays avant 1830, y sont toujours restés largement majoritaires, alors que les nouveaux venus de France et d’Europe n’ont pas réussi à devenir durablement les plus nombreux, à l’exception de quelques grandes villes comme Alger et Oran et, moins durablement, Bône.

Les deux populations n’avaient pas non plus la même mémoire, puisque la très grande majorité des indigènes musulmans avaient plus ou moins durablement résisté à la conquête, et perdu une part considérable de leurs propriétés urbaines et rurales confisquées par l’Etat colonisateur ou vendues à des particuliers. Au contraire, les nouveaux venus avaient bénéficié d’une politique publique visant à favoriser l’immigration et la « colonisation » ; mais ces derniers, étant arrivés à la suite de la conquête, avaient une mémoire différente de celle des premiers habitants, et le sentiment d’avoir créé un pays neuf à partir de rien ou de presque rien.

Enfin et surtout, les deux populations étaient séparées par des statuts juridiques et politiques très différents et inégaux. D’un côté, une catégorie très minoritaires de citoyens français à part entière, jouissant de tous les droits civils et civiques des citoyens de la métropole, qu’ils soient français d’origine, ou étrangers européens naturalisés, ou même juifs indigènes pleinement assimilés aux citoyens français par le décret Crémieux d’octobre 1870. De l’autre, la masse de la population indigène, réduite aux musulmans de langue arabe ou berbère après le décret Crémieux, avait conservé son droit privé musulman ou coutumier (en Kabylie), ce qui avait longtemps semblé justifier leur exclusion de la cité française (à l’exception de quelques individus dits « naturalisés » ayant renoncé à leur droit privé particulier pour demander et obtenir la pleine citoyenneté française impliquant l’acceptation du code civil) et le maintien sous l’autorité arbitraire des officiers des bureau arabes, puis des maires des communes de plein exercice et des administrateurs de communes mixtes. Inégalité fondamentale, qui fut peu à peu atténuée par des réformes à partir de la loi du 4 février 1919 et de l’ordonnance du 7 mars 1944, mais qui n’aboutit pas à une égalité réelle entre tous les citoyens et citoyennes de l’Algérie française avant les réformes intégrationnistes de 1958, quatre ans avant la fin de la souveraineté française. Ce sont là des faits indéniables.

Des accusations

D’autre part, il faut aussi constater que cette situation d’inégalité a été depuis longtemps expliquée, en France métropolitaine, par le racisme des « colons », terme improprement étendu à la grande majorité de la population française ou européenne d’Algérie qui ne possédait aucune terre cultivable. Cette accusation semble avoir pour origine les polémiques qui ont opposé, dès les années 1860, les partisans d’une colonisation de peuplement sans limite, qualifiés de « colonistes » et d’ « arabophobes », et les défenseurs des droits et des propriétés des indigènes, qualifiés d’ « anticolonistes » et d’ « arabophiles ». De nombreuses phrases très sévères pour ces « colons », prononcées notamment par Jules Ferry (« Il est difficile de faire entendre au colon européen qu’il existe d’autres droits que les siens en pays arabe, et que l’indigène n’est pas une race taillable et corvéable à merci » [2]), ou par le maréchal Lyautey [3], ont été citées par l’historien Charles-Robert Ageron (qui lui-même était un enseignant métropolitain choqué de découvrir comment un trop grand nombre de Français d’Algérie considéraient leurs compatriotes musulmans après la révolte de mai 1945). Celui-ci a également cité de nombreuses réactions de notables coloniaux se présentant comme « Algériens » et s’opposant aux projets de réformes venant d’élus métropolitains durant toute la IIIème République, telles que celle-ci : « Nous, Algériens, n’avons pas d’ordre à recevoir de la France ! » Il est vrai que les Français d’Algérie se sont de plus en plus mélangés avec les enfants d’immigrés européens venus surtout des pays méditerranéens voisins de la France, et qu’il en est sorti un autonomisme « algérien » à la fin du XIXème siècle, alors que l’immigration venue de la métropole s’est peu à peu tarie. Mais cela suffit-il à prouver que les Français d’Algérie dans leur ensemble étaient devenus un peuple différent des Français de France par sa mentalité ? Il est beaucoup plus difficile de le prouver que de l’affirmer.

D’autre part, un reproche complémentaire met au compte des Français d’Algérie une hostilité particulièrement forte à la promotion des juifs indigènes dans la pleine citoyenneté française par le décret Crémieux d’octobre 1870, qui s’est manifestée à l’occasion des émeutes antijuives de 1898, contemporaines de l’affaire Dreyfus. On doit remarquer que cette hostilité, en 1871, était partagée par le chef du gouvernement de la République Adolphe Thiers et par le gouverneur général de Gueydon, pour qui les juifs algériens n’étaient que des « Arabes de confession israélite » : « l’élément français doit être l’élément dominant ; c’est à lui seul qu’appartient la direction de l’administration du pays. Ni l’élément indigène, arabe ou israélite, ni l’élément étranger ne peuvent prétendre à une influence ou à une part quelconque dans la direction politique ou administrative du pays » [4]. Mais on doit aussi remarquer qu’un historien français d’Algérie, Claude Martin, auteur d’une thèse sur les juifs algériens soutenue en 1936, a clairement reconnu l’existence d’un antijudaïsme colonial algérien, plus fort qu’en France métropolitaine, en l’expliquant ainsi : « Cette notion de race a, en Algérie, une importance considérable, et elle y est demeurée extrêmement forte. Ce sentiment de race, on peut le trouver absurde, étroit, mesquin, peu importe, il n’y a pas un colonial qui ne le partage point. Pour les Algériens, le Juif indigène n’est pas leur « égal », en dépit du décret Crémieux, il restait leur inférieur » [5].

Sur l’accueil favorable obtenu par le régime de Vichy en Algérie, il existe un impressionnant consensus, allant du nationaliste algérien Ferhat Abbas, principal auteur du Manifeste du peuple algérien (« La colonie européenne, dans sa majorité, interpréta le régime de Vichy et l’ordre nouveau institué par le maréchal Pétain comme étant l’expression intime de son idéal et la possibilité de satisfaire sa soif de domination. Elle recevait à sa table les officiers allemands des commissions d’armistice et les dressait contre les musulmans qu’elle représentait comme des communistes et des révolutionnaires dangereux » [6]) au vichyste Alain de Sérigny, directeur de L’Echo d’Alger (« Les Français d’Algérie [...] sont tout naturellement maréchalistes. Le sont plus spécialement les colons qui se sentent menacés non par les quelques membres invisibles des commissions d’armistice italiennes et allemandes, mais par la dizaine de millions de musulmans incités à se révolter, avant l’armistice, par la propagande allemande, et, depuis, par la propagande anglaise » [7]), en passant par l’administrateur de la Bibliothèque nationale d’Alger Gabriel Esquer, incriminant le conservatisme naturel des grands colons qui « les amène à se détourner de la démocratie parlementaire et de la République, [...] incapables de lutter avec succès contre le fléau rouge », et « à souhaiter la victoire de Hitler sur Staline et [...] la collaboration de la France vaincue avec le vainqueur » [8]. Sans oublier le gaulliste Jacques Soustelle (futur ami d’Alain de Sérigny) selon lequel « pour bien des Français d’Afrique du Nord, si la Révolution nationale n’avait pas existé, il eût fallu l’inventer » (...) : « Travaillée par les haines de clans, de races et de castes [...], ouvert aux entreprises fascistes en Tunisie, à l’activité phalangiste en Oranie, éloignée enfin des misères de la métropole, et du contact direct de l’ennemi, notre Afrique du Nord offrit un terrain d’élection à la propagande du maréchal » [9] ; ni enfin le général Catroux, bras droit du chef de la France libre, qui expliquait très simplement leur vichysme : « Pétain leur apportait l’ordre tel qu’ils le concevaient nécessaire, c’est-à-dire par la soumission des Indigènes à l’autorité, par la sécurité de leurs biens et le maintien de leurs privilèges de minorité » [10]. Observons néanmoins que la politique indigène du maréchal ne fut jamais officiellement alignée sur sa politique antijuive. En effet la politique antijuive du régime de Vichy - clairement inspirée en métropole par le souci d’amadouer l’Allemagne nazie - avait en Algérie une fonction supplémentaire : persuader les indigènes musulmans qu’ils devaient se satisfaire de ne pas être les plus mal traités dans leur pays. L’échec de ce calcul permet aussi de comprendre la rapide disparition de l’antijudaïsme chez les Français d’Algérie après la guerre, quand la menace du nationalisme musulman devint indéniablement le problème majeur.

Une première tentative de vérification de ces intuitions se trouve dans l’étude comparative de la Légion française des combattants réalisée par l’historien Jacques Cantier, dans sa thèse sur L’Algérie sous le régime de Vichy, suivant le modèle fourni par le livre de Jean-Paul Cointet sur la même institution en métropole : « Ainsi, si l’on s’en tient d’abord aux population européennes, il apparaît que l’engagement au sein des diverses formations légionnaires se situe à un niveau plus élevé en Algérie qu’en métropole. Dans les quarante-cinq départements métropolitains, la Légion regroupe en effet, d’après la moyenne calculée par Jean-Paul Cointet, 25% des adultes masculins : 20% comme légionnaires « combattants », et 5% comme Volontaires de la Révolution nationale. Pour les trois départements algériens, on arrive à une moyenne générale de 36% : 27,5% pour le noyau combattant, 8,6% pour les VRN. Les départements d’Alger (38%) et d’Oran (42%) se caractérisent par un niveau d’engagement extrêmement élevé qui, les classe dans le peloton de tête des bastions légionnaires » [11]. Mais le fait que « en métropole, seules les Hautes-Alpes (39% d’adhésions), la Savoie (36%) ou la Haute-Savoie (42%) sont en mesure d’afficher des résultats comparables » doit nous inciter à interpréter ces données avec prudence, car ces trois départements métropolitains voisins de l’Italie ne traînent pas pour autant derrière eux une réputation de fascisme, et d’autre part le département de Constantine se situait presque deux fois plus bas que les deux autres départements algériens et beaucoup plus près de la moyenne nationale avec des taux de 18,23% de légionnaires et 5,10% de VRN [12]. Même si la majorité de gauche attribuée à la majorité des électeurs français d’Algérie depuis la IIème République ne correspondait plus à la réalité depuis le début de l’entre-deux guerres, comme l’a montré Charles-Robert Ageron [13], il paraît néanmoins discutable de leur attribuer en bloc une étiquette raciste ou fasciste, alors qu’ils se répartissaient entre toutes les tendances politiques de la droite à la gauche.

Il faut donc relativiser la portée de tels constats, en rappelant que la colonie française d’Algérie, même si elle avait produit un autonomisme colonial par rapport à la métropole, a toujours été gouvernée par des représentants du pouvoir métropolitain - même et surtout durant la sombre période de Vichy. D’autre part, on a plus rarement mentionné que la République française avait elle aussi, depuis 1848 et 1870, délibérément favorisé la colonisation de l’Algérie par des Français ou des Européens au détriment des intérêts des indigènes musulmans. Il n’est donc pas juste de mettre en cause la responsabilité des seuls Français d’Algérie dans l’échec de l’Algérie française en oubliant celle des dirigeants de la France elle-même.

Des explications

Comment expliquer cette situation d’inégalité dite « coloniale » ? Trois grands auteurs méritent d’être cités en réponse.

Citons d’abord Albert Memmi, écrivain français d’origine juive tunisienne, et considéré depuis 1957 comme le grand théoricien du fait colonial après la publication de son livre Portrait du colonisateur et son Portrait du colonisé  [14]. D’après celui-ci, le « colonialiste » est « le colonisateur qui s’accepte comme tel », et qui est donc obligé de justifier la situation coloniale dont il bénéficie aux dépens du colonisé, pour s’épargner les troubles de conscience qui tourmentent le « colonisateur de bonne volonté », sensible à la contradiction entre cette situation coloniale et ses convictions humanistes. Le racisme est le meilleur moyen de justifier à ses yeux cette situation injuste, en expliquant les différences et les inégalités entre les colonisateurs et les colonisés par une supériorité de nature des premiers sur les seconds, et en même temps de le rassurer sur sa pérennité naturelle. Cette idéologie est donc un produit de la situation coloniale, et non pas un trait de nature, un « racisme congénital », des colonisateurs. Ainsi l’interprétation d’Albert Memmi, si radicale puisse-t-elle sembler, a donc pour effet de relativiser la culpabilité personnelle des “colonialistes”, qui ne sont pas nécessairement les créateurs de cette “situation coloniale” d’inégalité qu’elle dénonce, instaurée par la République française.

A l’opposé Francine Dessaigne, Française d’Afrique du Nord née en métropole, est devenue célèbre parmi ses compatriotes rapatriés d’Algérie en publiant en 1962 son Journal d’une mère de famille “pied-noir” [15] qui a obtenu un succès mérité parmi ceux qui s’y sont reconnus. De nombreux livres tout aussi dignes d’intérêt ont suivi. Dès le premier, elle a utilement contribué à mieux faire comprendre par ses lecteurs - à condition qu’ils s’y intéressent déjà - l’expérience douloureusement vécue par les Français d’Algérie. Et pourtant, dans les pages 71 à 76 de son premier livre, elle s’était lancée avec maladresse dans une tentative d’apologie des colonisateurs qui reprenait tous les arguments maintes fois utilisés par les auteurs coloniaux aux dépens des indigènes arabo-berbères.

“Ce passé que l’on veut effacer, je vais essayer de le rendre vivant. Je vais le faire en redonnant leur sens aux mots qu’on n’ose plus employer : colon, conquête entre autres. On a voulu en faire des injures, je vais tenter de les réhabiliter. Je le fais parce que je me refuse à rayer des mémoires et de l’histoire la plus belle œuvre française, une œuvre unique dans le monde ». Elle résume en quelques pages une longue histoire durant laquelle seuls les Romains, avant les Français, avaient su faire de l’Algérie « une riche contrée agricole ». Mais les indigènes Berbères, avant comme après leur conversion à l’islam, et de même leurs conquérants arabes, n’ont jamais su cultiver leur sol. Une longue citation du lieutenant-colonel Martimprey décrit la situation lamentable du pays en 1864. Vient alors un long récit apologétique : « La grande épopée des colons européens commence. Parallèlement s’engage l’éternelle discussion des intellectuels de la Métropole établissant qu’il faut traiter l’arabe comme l’Européen, l’Arabe destructeur comme l’Européen qui défriche et construit ». Aucune légitimité n’est reconnue aux plaintes des Arabes ou des Berbères, censés avoir toujours vendu volontairement leur terre : « Car les Berbères (...) vendent tant qu’ils le peuvent, pénétrés de l’idée que le colon ne tiendra pas ou qu’on pourra lui reprendre sa terre facilement. En fait, après avoir vendu, ils accumulent les « chicayas » (procès). Les archives des Palais de Justice des grands centres pourraient montrer aux curieux des monuments de mauvaise foi, où ce n’est pas le colon qui a le plus vilain rôle ». Francine Dessaigne, qui n’avait aucune expérience personnelle ni familiale de la colonisation de l’Algérie, adoptait ici sans examen critique le point de vue partial des colonisateurs. Citant un auteur de la fin du XIXème siècle, elle établissait un lien avec ses propres observations : « Telle est l’attitude du Berbère devant les arbres qui valorisent son sol. Est-il très différent de celui que j’ai vu en 1952 dans les belles forêts créées par l’administration française ? Pour avoir un instant de chaleur sur sa route éternellement parcourue, il n’hésite pas à mettre le feu au pied d’un beau chêne de vingt ans. (...). En ai-je vu de ces pauvres arbres morts, dans un pays où plus qu’ailleurs, la végétation doit être protégée. Le Berbère du XIXème siècle est-il très différent du fellagha qui scie les orangers autour de Saint-Charles ou les oliviers sur la route de Saïda ? Il faut sept ans pour faire un oranger. Il est plus facile de l’abattre en quelques minutes. Et le fellagha qui tue le forestier et sa famille ? Est-on vraiment sûr qu’il est « patriote », « nationaliste » ? Ou plutôt ne se venge-t-il pas d’avoir été pris un jour en flagrant délit de vandalisme ? »

Francine Dessaigne, plaidant comme un avocat, en tirait argument pour exalter le rôle positif du colon dans le défrichement du sol mais aussi le louer d’avoir, « par acte individuel », essayé d’initier l’indigène à la culture du sol sur la grande étendue de terres que l’administration leur a laissée. « Le colon a racheté ces terres ou a reçu des concessions sur les terrains domaniaux hérités du beylik par le gouvernement français. A ceux qui trouvent bon de reprocher leur héritage aux enfants de ces hommes courageux, je dis : celui qui a fait surgir d’un sol dégradé par des siècles d’incurie criminelle, des champs, des arbres, des jardins, a plus de droits sur ce sol que celui qui n’a su que regarder pousser le chiendent et croupir les marécages. Il a le droit du sang, de la sueur et du travail. Il a le droit de sa présence qui a amené la construction de routes, la naissance ou l’extension de villes ou de villages. Qu’y avait-il en 1830 ? Des sentiers, pas de ponts, pas de routes, des criques abritant des nids de pirates. Qu’y a-t-il aujourd’hui ? Vingt-cinq mille kilomètres de routes, cinquante-cinq mille kilomètres de chemins, cinq mille kilomètres de voies ferrées, vingt-et-un ports, dont trois de gros tonnage, trente-deux aérodromes à trafic commercial dont quatre de classe internationale, onze grands barrages, une réserve d’eau d’importance primordiale, un réseau téléphonique, des installations électriques ultra-modernes... Tout ceci existe à cause des premiers colons et grâce à eux. Il n’est que temps de leur rendre hommage et à travers eux, à la France, dont l’œuvre humaine en Algérie est à elle seule une justification. La France a colonisé en face d’un indigène paresseux de nature [16] et - à quelques exceptions près - peu perméable à la civilisation, mais jamais contre lui ».

Jusqu’ici, Francine Dessaigne semblait avoir voulu inconsciemment justifier les analyses d’Albert Memmi en menant de front un plaidoyer pour le « colon » et un réquisitoire contre l’indigène. Mais brusquement, comme si elle prenait conscience d’aller trop loin, elle se met à introduire dans son discours les nuances dont il manquait totalement : « La génération actuelle, la cinquième depuis 1830, voit s’estomper ses défauts ataviques et ceux-là même qui se dressent contre la France sont imprégnés de sa civilisation. La population indigène est passée de deux millions [17] en 1830 à dix millions en 1960. C’est une augmentation unique dans son histoire et probablement dans celle des autres pays, arabes en particulier. Ceci grâce aux hôpitaux, centres médicaux, médecins, tous Français. Beaucoup de peuples voudraient être colonisés de la sorte si on leur demandait leur avis sans qu’ils soient pervertis par des propagandes indignes. La majorité des Musulmans reconnaît ce que la France lui a apporté. C’est une consolation dans les épreuves présentes, et la certitude que l’œuvre française n’a pas été vaine. Malheureusement, cette masse silencieuse passe inaperçue au bénéfice d’une minorité dangereuse et bruyante. Pour n’avoir pas voulu entendre les Musulmans francophiles, on les a sacrifiés. Maintenant, ils désespèrent de l’avenir comme nous. »

Entre ces deux positions extrêmes, celle d’Albert Camus se tenait dans un juste milieu qui fut très longtemps incompris. D’abord considéré en Algérie comme un communiste - ce qu’il n’était plus depuis 1937 - il fut ensuite rejeté en France comme un colonialiste inconscient, sous l’influence de Jean-Paul Sartre, par les intellectuels de gauche qui lui reprochèrent en 1957 de « préférer sa mère à la justice » et de refuser de soutenir la juste révolution algérienne. Quelques-uns sont restés sur la même position jusqu’à présent ; au contraire beaucoup de Français d’Algérie qui ne l’avaient pas compris au moment de sa proposition de « trêve civile » en janvier 1956 l’ont redécouvert grâce à la lecture de son roman posthume, Le premier homme, publié en 1994.

Il n’en reste pas moins le meilleur exemple - et peut-être le seul - d’un intellectuel digne de ce nom resté jusqu’au bout fidèle à la position justement équilibrée qu’il avait clairement définie dans l’avant-propos de ses Chroniques algériennes en 1958 : le refus de choisir entre deux maux également inacceptables : la répression aveugle et le terrorisme. La première, parce que « les représailles contre les population civiles et les pratiques de torture sont des crimes dont nous sommes tous solidaires. Que ces faits aient pu se produire parmi nous, c’est une humiliation à quoi il faudra désormais faire face. En attendant, nous devons du moins refuser toute justification, fût-ce par l’efficacité, à ces méthodes. Dès l’instant, en effet, où, même indirectement, on les justifie, il n’y a plus de règle ni de valeur, toutes les causes se valent et la guerre sans but ni lois consacre le triomphe du nihilisme. Bon gré mal gré, nous retournons alors à la jungle où le seul principe est la violence » [18]. La seconde, parce que « pour être utile autant qu’équitable, nous devons condamner avec la même force, et sans précautions de langage, le terrorisme appliqué par le FLN aux civils français comme d’ailleurs, et dans une proportion plus grande, aux civils arabes. Ce terrorisme est un crime, qu’on ne peut ni excuser, ni laisser se développer.. (...) On ne saurait transformer ici la reconnaissance des injustices subies par le peuple arabe en indulgence systématique à l’égard de ceux qui assassinent indistinctement civils arabes et civils français sans considération d’âge ni de sexe. (...) Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant » [19]. En conséquence, poursuivait-il, « je n’ai jamais cessé de dire (...) que ces deux condamnations ne pouvaient se séparer si l’on voulait être efficace. C’est pourquoi il m’a paru à la fois indécent et nuisible de crier contre les tortures en même temps que ceux qui ont très bien digéré Melouza ou la mutilation d’enfants européens. Comme il m’a paru nuisible et indécent d’aller condamner le terrorisme aux côtés de ceux qui trouvent la torture légère à porter. La vérité, hélas ! c’est qu’une partie de notre opinion pense obscurément que les Arabes ont acquis le droit, d’une certaine manière, d’égorger et de mutiler tandis qu’une autre partie accepte de légitimer, d’une certaine manière, tous les excès. Chacun, pour se justifier, s’appuie alors sur le crime de l’autre. Il y a là une casuistique du sang où un intellectuel, me semble-t-il, n’a que faire, à moins de prendre les armes lui-même. Lorsque la violence répond à la violence dans un délire qui s’exaspère et rend impossible le simple langage de raison, le rôle des intellectuels ne peut être, comme on le lit tous les jours, d’excuser de loin l’une des violences et de condamner l’autre, ce qui a pour double effet d’indigner jusqu’à la fureur le violent condamné et d’encourager à plus de violence le violent innocenté. S’ils ne rejoignent pas les combattants eux-mêmes, leur rôle (...) doit être seulement de travailler dans le sens de l’apaisement pour que la raison retrouve ses chances » [20].

Cette position courageusement équilibrée se retrouve dans son dernier roman, Le premier homme, avec les mêmes risques de malentendus. Certains ont encore voulu y retrouver les preuves d’un racisme colonial inavoué, comme dans cette anticipation qui semble toujours actuelle : “Demain, six cents millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l’Europe... et au mieux la convertiraient. Alors tout ce qu’on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu’il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour lesquelles il avait vécu, mourraient d’inutilité” [21]. Ou dans cette évocation de souvenirs d’enfance, révélant une peur toujours latente de l’autre : « ce peuple attirant et inquiétant, proche et séparé, qu’on côtoyait au long des journées, et parfois l’amitié naissait, ou la camaraderie, et, le soir venu, ils se retiraient pourtant dans leurs maisons inconnues, où l’on ne pénétrait jamais, barricadées aussi avec leurs femmes qu’on ne voyait jamais ou, si on les voyait dans la rue, on ne savait pas qui elles étaient, avec leur voile à mi-visage et leurs beaux yeux sensuels et doux au-dessus du linge blanc, et ils étaient si nombreux dans les quartiers où ils étaient concentrés, si nombreux que par leur seul nombre, bien que résignés et fatigués, ils faisaient planer une menace invisible qu’on reniflait dans l’air des rues certains soirs où une bagarre éclatait entre un Français et un Arabe » [22]. Ou enfin dans cette évocation horrifiée de pratiques guerrières barbares, comme les mutilations sexuelles de civils [23] et de militaires, qui provoquent l’indignation du père du héros, soldat au Maroc en 1905 : « A l’aube, quand ils étaient remontés au camp, Cormery avait dit que les autres n’étaient pas des hommes. Levesque, qui réfléchissait, avait répondu que, pour eux, c’était ainsi que devaient agir les hommes, qu’on était chez eux, et qu’ils usaient de tous les moyens. Cormery avait pris son air buté . « Peut-être. Mais ils ont tort. Un homme ne fait pas ça. » Levesque avait dit que pour eux, dans certaines circonstances, un homme doit tout se permettre et tout détruire. Mais Cormery avait crié comme pris de folie furieuse : « Non, un homme, ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon... » Et puis il s’était calmé. « Moi, avait-il dit d’une voix sourde, je suis pauvre, je sors de l’orphelinat, on me met cet habit, on me traîne à la guerre, mais je m’empêche. - Il y a des Français qui ne s’empêchent pas, avait dit Levesque. - Alors, eux non plus, ce ne sont pas des hommes. » Et soudain il cria : « Sale race ! Quelle race ! Tous, tous... » [24].

Ce passage capital, interprété par certains lecteurs trop pressés comme une preuve de racisme, est en réalité tout le contraire : Cormery, réincarnation du père de Camus, défend ici sa conviction morale qu’un homme digne de ce nom ne peut pas tout se permettre, mais par manque de culture il n’arrive pas à exprimer clairement son sentiment, et il dit finalement le contraire de ce qu’il voulait vraiment dire. De nombreux passages expriment clairement la véritable position de l’auteur, qui veut bien expliquer les réactions racistes des siens par des traumatismes anciens ou récents, transmis ou vécus (par exemple dans l’épisode de l’attentat à la bombe dans une rue d’Alger, après lequel Jacques Cormery protège un passant arabe innocent et tente de calmer la colère aveugle d’un ouvrier français qui veut « tous les tuer » [25]). Il les excuse ainsi dans une certaine mesure, mais il ne les légitime jamais ; au contraire, il ne cesse de répéter que les Arabes et les Français ont « le même sang d’hommes » [26], et que, depuis Caïn, en temps de guerre, « les hommes sont affreux, surtout sous le soleil féroce » [27].

Voir dans ce roman la preuve inconsciente du « racisme colonial » d’Albert Camus serait donc un contresens absolu. En réalité, c’est lui qui a nous fourni, parmi tous les intellectuels français, les analyses les plus profondes et les moins contestables, dont la suite des événements en Algérie et ailleurs n’a fait que confirmer le bien fondé.

Des nuances

Il convient aussi de nuancer davantage ces analyses trop schématiques. La principale question que l’on doit se poser est celle-ci : peut on attribuer aux Français d’Algérie un racisme plus général que celui de leurs compatriotes métropolitains ?

En dehors de toute statistique, l’ingénieur des Ponts et chaussées René Mayer, né à Constantine, a tenté de répondre à cette question embarrassante : « Au rang des idées reçues les mieux ancrées en Métropole, figure l’affirmation que le racisme des européens d’Algérie aurait été à l’origine de l’injustice coloniale. Combien d’articles de presse de thèses, de films, ou d’essais, ne sont que des amalgames de poncifs destinés à cultiver ce stéréotype ! Pour un ouvrage ayant une valeur historique rigoureuse, combien de coulpes battues sur la poitrine du commode voisin Pied-noir ! » [28].

Admirateur de tous les grands écrivains francophones d’Afrique du Nord, quelles que fussent leurs origines, il avait tenté en 1955 de lancer, avec le neveu de Ferhat Abbas, Abbas Allaoua, l’appel de Constantine « contre toute violence d’où qu’elle vienne », qui obtint l’appui d’Albert Camus mais qui valut à ses principaux signataires musulmans d’être tués ou blessés le 20 août 1955 par le FLN. Beaucoup plus tard, lisant avec sympathie le dernier roman de Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon cœur [29], il fut brusquement interloqué par le passage suivant : « Ce seront toujours des troncs de figuier ». Ma mère approuva (...) bien obligée d’admettre qu’il y en avait d’admirables, des bicots. Pour elle, d’autant plus dangereux (...). - N’empêche, chez lui, il doit dormir sous la tente et manger avec ses doigts ! » La plupart des femmes chez nous parlaient comme toi ». René Mayer en fut d’autant plus choqué que le personnage « dangereux » en question était Jean Amrouche, son ancien voisin et son ancien professeur de lettres au lycée de Tunis, respecté et admiré par tous ses élèves [30].

A la vision péjorative des Français d’Algérie racistes soutenue par Jules Roy, René Mayer oppose le témoignage d’un Algérien musulman célèbre, le premier président du GPRA Ferhat Abbas, qui écrivit dans son deuxième volume de mémoires en 1980 : « Ces Français vivaient parmi nous ; ils étaient nos voisins et souvent nos amis et les amis de nos paysans. Certains parlaient parfaitement l’arabe, ce qui facilitait leurs relations avec le monde rural ». Plus tard, au collège de Philippeville, « nous étions un petit nombre d’Algériens - peut-être vingt - sous le régime de l’internat au milieu de cinquante ou soixante Français. Nous couchions dans les mêmes dortoirs et nous mangions dans le même réfectoire. En classe, dans nos jeux, en ville, nous vivions sans violence, ni racisme avoué ». Puis à l’Université d’Alger, il logea en ville chez l’habitant : « J’ai habité chez les Laurent, rue Roland de Bussy ; chez les Turin, rue Daguerre, chez Madame Charles, rue de Gueydon ; chez les Gonzalès, rue Michelet. Aucun problème ne s’est posé ni pour eux ni pour moi. Je puis dire que ces ménages de français nous considéraient comme des hommes à l’égal de leurs propres enfants. Personnellement, j’ai conservé de mes années de Faculté un certain nombre d’amis français. En pleine guerre d’Algérie, ils m’ont manifesté leur attachement. (...) Nos professeurs ne nous demandaient qu’une seule chose : le travail. Je ne connais pas un seul étudiant musulman qui ait été brimé à cause de sa race » [31].

D’autres Mémoires, venant de militants nationalistes appartenant à des générations plus récentes, confirment ce témoignage tout en le nuançant. Ainsi Hocine Aït-Ahmed, l’un des organisateurs de l’insurrection du 1er novembre 1954, né d’une famille de notables dans un village kabyle, où les civils français étaient très peu nombreux. Tout en montrant comment son nationalisme s’était naturellement formé dans le cadre villageois, qui lui faisait ressentir « le pouvoir colonial comme un pouvoir étranger », imposé un siècle plus tôt part le légendaire « Bichuh » (Bugeaud), il n’en reconnaît pas moins la faiblesse de la présence étrangère, et même ses bienfaits, notamment l’apport de ses instituteurs : « Je leur dois cette sorte de logique rationaliste qui aide la conscience à se libérer du fétichisme de la nature, des choses, des hommes, et qui élargit leurs horizons. Ce rationalisme nourrissait notre désir d’émancipation, de devenir adulte, notre sens de la liberté » [32]. Et il continue sa réflexion : « Je savais que je vivais dans un pays colonisé par la France, mais la France, c’était très, très loin. (...) J’entendais cependant les récits des travailleurs émigrés en France. (...) Les trois oncles maternels de mon père ont passé presque toute leur vie chez Renault. Ils parlaient avec beaucoup d’affection de leurs amis français. Des problèmes, il y en avait aussi là-bas, bien sûr, mais les français de France c’étaient les Français de France. Et je dois aussi à la vérité de dire qu’au niveau local les fonctionnaires de l’administration n’étaient pas tous féroces. Il y en avait qui étaient des modèles d’honnêteté et de correction. Sans parler des enseignants que la population portait aux nues. La population n’a pas oublié non plus un généraliste, le docteur Mercier, venu s’installer de son propre chef, malgré l’obstruction de l’administration et du médecin de colonisation. (...) Pour moi, personne ne surpassait M. Thomé, le directeur de l’école. Quel dévouement, quelle conscience professionnelle... (...) En 1939, stimulé et aidé par l’admirable M. Thomé, j’ai passé et obtenu le certificat d’études à titre indigène et à titre français (j’avais été admis à me présenter aux deux), puis j’ai réussi le concours d’entrée au lycée d’Alger » [33].

De même Mohammed Harbi, militant nationaliste plus jeune devenu plus tard le plus important des historiens algériens, a retracé très finement dans ses Mémoires les apports de l’enseignement français (concurremment avec une formation arabe et musulmane), à l’école primaire d’El Arrouch, puis au collège de Philippeville.

A l’école primaire, « même si Français et musulmans avaient des cours de récréation séparées, il n’y avait rien de comparable à l’Apartheid en Afrique du Sud. Les instituteurs ne fondaient pas leur attitude sur le racisme. Les réflexions de certains d’entre eux sur la « paresse naturelle » des Arabes, leur absentéisme, le faible statut accordé au travail, leur rapport au temps et j’en passe, me heurtaient et me blessaient. Les uns justifiaient ainsi leur prééminence ; les autres (...) manquaient seulement de compréhension ethnologique » [34]. A l’école indigène par laquelle il commença, tous les maîtres sauf un étaient français et sortaient de l’Ecole normale, parmi lesquels deux couples d’instituteurs métropolitains : « Ils ne parlaient pas arabe. (...) On respectait ces maîtres, on avait pour eux de la considération, (...) parce qu’ils avaient un sens aigu de l’égalité. Certes, ils n’étaient pas épargnés par les préjugés, mais ils étaient dévoués et s’occupaient des enfants, indépendamment du rang social. (...) Sorti des classes indigènes, je suis allé au cours moyen et au cours supérieur avec les Français ; je constatai que je n’avais rien à leur envier quant à mes connaissances. Je fus classé parmi les meilleurs, alors même que je venais d’une classe indigène » [35]. Il attribue à l’école française, non seulement son initiation à la lecture, mais aussi sa rupture avec l’esprit de soumission, le goût du travail et le courage de dire la vérité : « je crois en tout cas qu’El Arrouch doit à la profonde empreinte de son école d’être devenu par la suite un centre puissant de nationalisme » [36]. Et il revient plus loin sur ces apports tant il les trouve importants à long terme : « L’école primaire m’a inculqué plusieurs choses qui n’ont pris un sens que plus tard. D’abord, je l’ai dit, le rejet de l’idée de prédestination, des pratiques superstitieuses et d’un monde surnaturel peuplé de djinns. Ensuite, l’école enracina en moi, sans détachement aucun, le culte de la science. (...) l’école m’a appris aussi à m’interroger, à douter, à distinguer morale et religion, obéissance et soumission, faveur et droit. C’est-à-dire tout ce qui ne trouvait pas appui dans ma famille. En quelque sorte, elle faisait de nous des consciences duelles. On apprenait à l’école des choses dont il était interdit de parler à la maison » [37]. Ainsi, la double formation reçue de l’école française et du milieu familial aboutissait-elle à une personnalité contradictoire.

En tout cas, ces trois témoignages démentent clairement l’idée d’un régime d’Apartheid, fondé comme en Afrique du Sud sur un racisme officiel et systématique. Davantage que l’idée d’une opposition entre les comportements des Français d’Algérie et des Français de France, ils suggèrent plutôt celle d’une contradiction fondamentale entre les principes universels diffusés par l’école française et l’injustice de la société coloniale. Mais d’autres explications peuvent également contribuer à expliquer ces relations complexes.

D’abord, nous pouvons distinguer chez les mêmes personnes deux attitudes : l’une de crainte a priori, héritée des générations précédentes, devant la masse inconnue des « Arabes » réputés violents et redoutables - ainsi qu’on le voit dans le roman d’Albert Camus ; l’autre de confiance, voire d’amitié, avec certains individus connus personnellement et considérés comme dignes de respect. C’est la distinction relevée par maints témoignages critiques sur la mentalité des « Pieds-noirs », entre « les Arabes » en général, censés être tous mauvais, et les « bons Arabes » qui échappent à cette condamnation sommaire. D’autre part, cette différence de considération s’explique aussi par des raisons sociologiques : les relations cordiales supposent des points communs que les Français d’Algérie ne retrouvaient que dans une minorité des Algériens musulmans qui avaient le même niveau social et culturel. On le voit par exemple dans les Mémoires de Mohammed Harbi : « Mon père, entre autres, entretenait avec Alexis Jacquier, Nicolas Lepore, Henri Dimeglio... - avec des Français, donc - les relations amicales et suivies qu’exigeait la vie quotidienne » [38]. En conséquence, il avait des relations plus difficiles avec d’autres Français, qui avaient pris le pouvoir à l’échelon local à l’occasion de la Révolution nationale de Vichy. « Ma famille, qui avait suivi le docteur Bendjelloul, partisan en 1936 du projet Blum-Viollette, était cataloguée par les colons comme favorables au Front populaire. Quand les pétainistes prirent la mairie en 1941, en lieu et place du docteur Ciavaldini et de ses amis, ils éliminèrent les partisans de Bendjelloul, qu’ils considéraient comme anti-français » [39]. Les Français d’Algérie n’avaient donc pas tous non plus la même attitude envers tous les Algériens musulmans.

D’autre part, il faut rappeler encore une fois qu’aucun Apartheid légal n’a existé en Algérie, même durant le régime de Vichy, qui n’imposa qu’aux seuls juifs un statut discriminatoire inspiré des lois nazies de Nuremberg. La très grave affaire de Zéralda (1er août 1942), où l’interdiction de la plage « aux juifs et aux arabes » provoqua 40 arrestations de protestataires musulmans suivie de 25 morts par étouffement dans la cave de la mairie, résultait d’un arrêté municipal et non de la politique du gouvernement général, dont le directeur des affaires musulmanes Augustin Berque condamna ce crime injustifiable [40]. Les mariages entre des indigènes musulmans algériens et des femmes françaises, sans être nombreux, ont existé en Algérie comme en métropole. Quant aux mariages dans l’autre sens, entre Français non musulmans et musulmanes, ils étaient interdits non par la loi française, mais par la loi musulmane.

Enfin il faut rappeler que la force du nationalisme musulman algérien n’était pas proportionnelle au nombre des « colons » européens : tout au contraire, il s’est implanté et développé le plus vigoureusement dans les régions où ceux-ci étaient les moins nombreux, à savoir la Kabylie et le Constantinois, ce qui rendait leurs privilèges d’autant plus inacceptables. Et rappeler aussi que les « Pieds-noirs » n’avaient pas conquis l’Algérie et n’y ont jamais été souverains : c’est la France qui était responsable de ce qu’elle avait fait de sa conquête.

La révolution algérienne, révolution anti-raciste ?

Au prétendu racisme des Français d’Algérie, la propagande du FLN destinée aux Français de France a opposé avec persévérance l’image d’une révolution anti-raciste, mais les comportements réels des insurgés ont rapidement démenti cette thèse.

La thèse de la propagande FLN

La propagande écrite du FLN, depuis le 1er novembre 1954, a proclamé son intention de traiter équitablement les Français d’Algérie en leur reconnaissant le respect de leur vie personnelle et familiale, celui de leurs intérêts « honnêtement acquis », et le libre choix de leur nationalité ( « tous les Français désirant rester en Algérie auront le choix entre leur nationalité d’origine et seront de ce fait considérés comme étrangers vis-à-vis des lois en vigueur ou opteront pour la nationalité algérienne et, dans ce cas, seront considérés comme tels en droits et en devoirs ») - à la différence des Algériens musulmans, qui ne pouvaient être que des patriotes ou des traîtres [41]. La plate-forme du Congrès de la Soummam, réuni en août 1956 en Kabylie, a de même affirmé que « la Révolution algérienne n’a pas pour but de « jeter à la mer » les Algériens d’origine européenne, mais de détruire le joug colonial inhumain », et que « la ligne de démarcation de la révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l’Algérie, mais entre d’une part les partisans de la liberté, de la justice, de la dignité humaine et d’autre part les colonialistes et leurs soutiens, quelle que soit leur religion et leur condition sociale » [42]. L’organe central du FLN en français, El Moudjahid, n’a pas cessé de suivre cette ligne de 1956 à 1962 [43].

De même, l’intellectuel Jean Amrouche, agent d’influence du FLN, voulait encore croire en janvier 1959 que l’Algérie libérée serait « une patrie ouverte à tous les courants » dans laquelle « le croissant et la croix y feront alliance, l’étoile de David y aura droit de cité, aussi bien que l’homme sans Dieu » [44]. En novembre 1960 il était pourtant beaucoup moins affirmatif : « Une Algérie indépendante, laïque, démocratique, patrie commune de tous les habitants d’Algérie, sans distinction de races, de langue, de religion, est-elle concevable ? Est-elle réalisable ? c’est la plus grande espérance. Mais à part une minorité de libéraux d’origine européenne, seuls les musulmans y croient sincèrement. Cette Algérie est à créer. Elle ne sera créée que dans la paix. Toutes les promesses sont vaines. Seule la pratique permettra de se prononcer » [45]. Mais un an plus tard, le dernier livre de l’intellectuel antillais rallié au FLN, Frantz Fanon, ancien rédacteur d’El Moudjahid, fit voler en éclats ce qui restait de cette façade. Selon Les damnés de la terre, « la décolonisation est toujours un phénomène violent », la « substitution totale, complète, absolue » d’une « espèce » d’hommes à une autre par la « violence absolue » ; la réalisation de tous les rêves du colonisé : « s’installer à la place du colon », « s’asseoir à la table du colon, coucher dans le lit du colon avec sa femme si possible », car « pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon », « le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur » [46].

Cette révélation brutale avait au moins le mérite de rompre avec la propagande suivant laquelle toutes les victimes civiles de meurtres commis par les patriotes algériens ne pouvaient être que des « colonialistes » ou des « traîtres » justement châtiés. Une propagande qui avait été rapidement démentie par un très grands nombre de faits indéniables.

La réalité du terrorisme anti-français

Il faut pourtant admettre qu’au moins une partie des dirigeants du FLN avaient voulu, au moins dans un premier temps, limiter leur usage de la violence. En novembre 1954, le Bulletin politique mensuel du colonel Schoen (chef du Service des liaisons nord-africaines) signalait : "Actes odieux : Les conseils pratiques "interdisent" : "Viols, massacres de femmes, enfants, vieillards. Ne pas profaner les lieux à caractère religieux. Un homme désarmé ne doit pas être mourir mais être fait prisonnier. Respecter les étrangers". Et il ajoutait : “Ces instructions sont parfois suivies" [47]. De même, en juin 1956, le dixième des “dix commandements de l’ALN” paru dans le n° 1 d’El Moudjahid ordonnait de "se conformer aux principes de l’Islam et aux lois internationales dans la destruction des forces ennemies" [48]. Enfin la plate-forme du Congrès de la Soummam publiée dans El Moudjahid, n° 4 en octobre 1956 indiquait parmi les buts de guerre : “5) “Donner à l’insurrection un développement tel qu’il la rende conforme au droit international (personnalisation de l’armée, pouvoir politique reconnaissable, respect des lois de la guerre, administration normale des zones libérées par l’ALN...)” [49] ; et le procès-verbal du même Congrès interdisait les condamnations à mort sans procès, l’égorgement, la mutilation, ainsi que l’exécution des prisonniers de guerre [50].

Et pourtant, dès le premier jour, les insurgés avaient tué non seulement des militaires français, mais aussi des civils français et des “traîtres” musulmans, et le terrorisme visant des civils était rapidement devenu pour eux un moyen de leur combat au moins aussi important que la guerre proprement dite. En particulier les assassinat de civils français, qui avaient cessé après les attaques de novembre 1954, recommencèrent à partir de mai 1955 et ne firent que se multiplier dans les mois suivants.

Comment expliquer cette aggravation continue ? L’ignorance et l’inculture de la plupart des insurgés, souvent invoquée pour les excuser, ne suffisent pas. Mohammed Harbi a donné dans ses Mémoires des causes plus profondes en analysant les préjugés reçus de sa propre famille.

« C’est par ma mère que j’ai intégré mon appartenance à une généalogie et à une communauté religieuse, oummat Mohammed (la meilleure des communautés). Avec mes tantes, cette appartenance se doublait d’une autre obsession : affaiblir et compromettre la filiation utérine et valoriser la famille paternelle. Je comprends mieux leur attitude aujourd’hui, constatant l’importance de la famille maternelle dans l’éducation, de son rôle dans la formation de la personnalité de base centrée autour du référent religieux, toujours présent, et que le langage, les formules du savoir-vivre imposaient sans cesse. Le monde des femmes, nos éducatrices, était ainsi le principal conservatoire des préjugés. Ceux-ci présidaient, dès notre plus jeune âge, à nos rapports avec les juifs et les chrétiens.

Dominés conjoncturellement par eux, nous pensions que nous leur étions supérieurs parce que musulmans, qu’un jour on reconquerrait l’Andalousie et que le monde entier serait musulman. Les juifs étaient décrits comme des hommes rusés dont la ruse était toujours au service de la trahison et de la perfidie. Preuve en était qu’ils avaient « trahi » le Prophète. Et si tolérance il semblait y avoir dans nos relations avec eux, celle-ci était une attitude de circonstance sans mise en question de nos stéréotypes (de nature, alors, ethnocentrique et non raciste, faut- il le préciser ? ) [51]. »

Mohammed Harbi dut à son père d’avoir pris ses distances à l’égard de ces préjugés qui l’irritaient très profondément : « Nous descendons tous d’Adam, chacun le révère à sa manière », aimait-il dire. Il n’en fournit pas moins une réponse très convaincante à la question particulièrement troublante que posait la cruauté des insurgés marocains au père du narrateur dans le Premier homme d’Albert Camus. Réponse combinant deux éléments : la xénophobie d’une société lignagère qui veut détruire non seulement la personne mais aussi la descendance de ses ennemis, et le mépris religieux des infidèles (gouar, kouffar) chrétiens et juifs.

Le terrorisme du FLN contre les Européens d’Algérie et les juifs - bien réel, même s’il était évidement contraire aux promesses d’intégration dans la nation algérienne faites par certains leaders du Front- peut alors s’expliquer de deux manières. Ou bien il s’agirait d’expressions spontanées de préjugés ancestraux, entretenus par la mémoire des révoltes et des répressions vécues par les générations précédentes depuis plus d’un siècle. Ou bien il s’agirait aussi et surtout d’une stratégie délibérément pratiquée pour rendre impossible tout retour en arrière. Telle semble bien avoir été le calcul fait par le chef de la Wilaya II (Nord-Constantinois), Zirout Youcef, avant de lancer à l’assaut ses faibles troupes et des foules de partisans civils contre d’autres civils européens le 20 août 1955 : provoquer des représailles aveugles par des massacres aveugles, avec une redoutable efficacité. Selon le récit d’Yves Courrière [52], qui repose en grande partie sur le récit du successeur de Zirout Youcef, Lakhdar Ben Tobbal, la férocité des assaillants aurait inquiété le chef politique du FLN d’Alger, Abane Ramdane, alors partisan de rallier le plus possibles d’Européens et de juifs d’Algérie à la révolution algérienne : il aurait demandé des explications à Zirout Youcef lors du Congrès de la Soummam ; mais ces explications furent acceptées, puisque le 20 août 1955 fut ensuite considéré comme une grande victoire de la Révolution algérienne.

D’autre part, il ne faut pas oublier que le même Abane avait riposté en février 1956 à une déclaration de Guy Mollet annonçant qu’il était dans ses intentions de faire exécuter les rebelles condamnés à mort : « Nous prenons le monde à témoin des conséquences qui découleraient de ce monstrueux crime (...). Si le gouvernement français faisait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne » [53]. Une fois que les deux premiers condamnés à mort furent guillotinés le 19 juin 1956, le chef du FLN d’Alger n’avait plus d’autre choix que de tenir sa promesse, en déclenchant une vague d’attentats au pistolet contre des civils européens pris au hasard dans les rues. Vague d’attentats terroriste qui déclencha en représailles une autre vague d’attentats contre-terroristes dont le plus grave eut lieu le 10 août 1956 rue de Thèbes, dans la Casbah. Dès lors, le FLN promit vengeance, et tint parole en déclenchant une vague d’attentats à la bombe dans les lieux publics des quartiers européens à partir du 30 septembre 1956. Ainsi, le choix avait été fait de prendre la population européenne en otage en invoquant sa responsabilité collective dans la répression. Ce qui priva de toute crédibilité les promesses qui continuaient de lui être donnée par la propagande du FLN. Cette propagande camoufla pourtant ce tournant décisif, en présentant les représailles que provoquaient ces attentats comme leur cause première. Mais c’était aussi un moyen de renforcer l’unité des Algériens musulmans autour du FLN en provoquant des représailles françaises tout aussi aveugles.

La récupération du thème de la fraternité par la propagande française

La propagande militaire française en profita pour récupérer le thème de la fraternité de tous les habitants de l’Algérie, manifestement renié par le comportement réel du FLN. Puisque celui-ci le démentait quotidiennement en multipliant les assassinats de Français « colonialistes » et de musulmans « traîtres », la France avait tout intérêt à présenter son action comme visant à libérer la masse de la population de la terreur provoquée par une minorité armée.

Cette propagande convainquit facilement la masse de la population française, mais elle était contrariée dans la population musulmane par les représailles spontanées commises par des Français civils ou militaires. Après les sanglants attentats à la bombe aux arrêts d’autobus qui causèrent de nombreuses victimes de toutes origines dans la population civile d’Alger le 3 juin 1957, puis au Casino de la Corniche le 9 juin, le directeur de L’Echo d’Alger, Alain de Sérigny, prit fermement position contre les émeutiers qui s’en étaient pris à des musulmans lors des obsèques des victimes le 11 juin :

« De graves, de multiples, de déplorables incidents entourés de scènes d’émeute, ont marqué la journée d’hier à Alger. Cette journée de deuil appelait l’unité dans la dignité, le sang-froid dans l’affliction.

L’exaspération suscitée par les atroces attentats de ces derniers jours est certes compréhensible. Elle ne saurait excuser l’attitude de quelques meneurs entraînant des groupes de tout jeunes gens, dans le vertige des destructions aveugles et des actes d’une violence parfois meurtrière.

Les tueries de Beni-Ilman (Melouza), après bien d’autres, ont montré au monde entier - et on ne doit pas l’oublier à Alger - que les victimes des assassins du FLN sont les musulmans autan t que les Européens : c’est à la communauté franco-musulmane tout entière que s’en prennent les ennemis de l’Algérie française, depuis trente mois.

Dans leur déchaînement, les garçons qui jouaient aux émeutiers - mais en avaient-ils conscience ? - faisaient hier le jeu des rebelles. [54] »

En effet le représentant du FLN en Syrie, Abdelhamid Mehri, parlant sur Radio Damas le lendemain, saisit l’occasion de détourner l’attention des attentats :

« Le massacre qui a eu lieu hier dans la capitale algérienne est considéré comme le plus important qui se soit produit jusqu’ici. Et nous sommes certains que les autorités françaises chargées de la police ont été mises au courant de sa préparation. Ces autorités pouvaient en effet prendre toutes les mesures pour éviter ces massacres qui, chaque jour, se renouvellent. Or, aucune mesure n’a été prise dans ce sens. C’est pourquoi on a vu des foules de colonialistes français armés partir à l’assaut d’un quartier arabe, saccageant plus de cent magasins, et tuant un grand nombre d’Algériens, plus de cent, sans exagération » [55].

Pourtant, la destruction des derniers groupes terroristes du FLN entre juillet et octobre 1957 permit un apaisement des conditions de vie à Alger, non seulement chez les Algérois français, mais aussi chez une partie non négligeable des musulmans. C’est ce que prouvent des témoignages non suspects d’engagement au service de l’Algérie française, comme le Journal de Mouloud Feraoun [56] (ami de Camus, mais favorable à l’indépendance) et les articles du journaliste Jean Daniel [57] (autre ami de Camus devenu lui aussi favorable à l’indépendance). La réalité des fraternisations franco-musulmanes de mai et juin 1958 a été confirmée par de très nombreux témoins, parmi lesquels l’historien Roger Letourneau [58], professeur à l’Université d’Alger. Et même des membres de la direction centrale du FLN, comme le colonel Amar Ouamrane [59], comme Ferhat Abbas [60] (qui allait assumer la présidence du GPRA proclamé le 19 septembre 1958) reconnurent dans des rapports écrits en juillet 1958 que la Révolution algérienne et sa popularité étaient en pleine régression.

Il n’est plus temps de raconter la suite de cette histoire, marquée par la volonté de mettre fin à la guerre manifestée par le général de Gaulle, avec l’appui d’une majorité croissante de la population métropolitaine ; ce qui provoqua un conflit entre la majorité des Français de France et la minorité restant favorable à l’Algérie française, qui prit la forme d’émeutes à Alger en janvier et en décembre 1960, d’un « putsch » militaire en avril 1961, puis de l’action de plus en plus violente de l’OAS ; ce qui permit aussi au FLN d’imposer au gouvernement français et aux Français d’Algérie, par la conférence d’Evian mais aussi par la recrudescence de son terrorisme, l’indépendance du pays sous son autorité, avant que la lutte pour le pouvoir entre factions algériennes le plonge dans une crise d’anarchie et de violence durant presque tout l’été de 1962, qui acheva de provoquer la fuite massive des Français d’Algérie vers la métropole [61].

En guise de conclusion, terminons par deux citations d’auteurs algériens actuels qui ne sont pas hostiles aux Français d’Algérie. La première est tirée du roman de Boualem Sansal, Le serment des barbares : « Quarante ans est un temps honnête, ce nous semble, pour reconnaître que ces foutus colons ont plus chéri cette terre que nous qui sommes ses enfants » [62]. Et la seconde vient d’articles de journaux algériens de Khenchela et de Biskra, rédigés en des termes presque identiques :

« Au cours de ces derniers jours, les services de la commune de Khenchela ont réagi sainement à l’appel de plusieurs intellectuels et citoyens démocrates. Une opération d’assainissement a été consacrée au cimetière français. Plus de cent travailleurs ont été chargés de remettre en place des pans entiers de marbre, de pierres tombales et de plaques commémoratives. Des tonnes de gravats et de détritus qui jonchaient le sol ont été enlevées par les agents de la commune. Quand on ne peut plus rien dans cette vie, on se fait agresser. Les travailleurs de l’APC, aidés par des citoyens, ont non seulement nettoyé les voies d’accès aux tombes, mais également peint les arbres centenaires, témoins muets des événements et des personnages qui ont, par le passé, rendu visite ou pleuré ceux qui gisent aujourd’hui en ce lieu.

Un appel est lancé à ceux qui peuvent aider à la remise en état de ces stèles et chapelles qui menacent de disparition. Dans ce cimetière français de Khenchela, on peut lire sur les plaques les noms de personnages ayant marqué la ville et la région.

Nous avons pu reconnaître le nom de Maurin, ancien médecin et juge de Khenchela, des Stora ainsi que des juifs algériens, à savoir Chemla, Touitou et des Allemands enterrés avant et après 1962. Le chef de parc de la commune a fait semer du gazon pour remplacer les fleurs devenues rares. On ne ménage aucun effort pour rendre un peu de dignité à ces lieux qui nous rappellent des amis et des voisins partis sans espoir de retour » [63].

Guy Pervillé

 

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