Mariage juif à Alger

 

"Rien n'a été écrit de plus beau sur Alger depuis Noces de Camus " Jules Roy

D'après le roman de  Jeanne Terracini -  Si bleu le ciel, si blanche la ville - Editions Clancier-Guénaud 1988

 

Extrait, le mariage.

- Dans le temps, disait ma mère, on attribuait une grande importance aux unions. On pensait à la descendance et on tenait à consolider les liens familiaux.

Autrefois le mariage dégageait une grande solennité. La fiancée était anxieuse et le fiancé osait à peine s’approcher d’elle. Chacun se demandait si Dieu consentirait à bénir leur union, les enfants représentaient la continuité, la survivance.

Les cérémonies étaient longues et leurs symboles transparents. On riait aux noces, on dansait, on s’amusait, mais après que la bénédiction avait été donnée.

Auparavant, il y avait toute une série de rites et de coutumes que l’on accomplissait avec le sérieux des gens qui gardent la foi dans leurs traditions.

Quelques jours avant le mariage, les femmes accompagnaient la fiancée au bain maure pour la purifier. Elle avait déjà reçu en cadeau une malle en paille tressée, doublée d’une étoffe rouge matelassée, avec un miroir encastré au revers du couvercle.

Pagne ou fouta hammamComme les jeunes filles étaient belles, timides et dociles entre les mains des matrones qui les drapaient d’un pagne à rayures de couleurs sourdes et les coiffaient d’un capuchon rose tout constellé  de points métalliques.

 

Beniqa apres le bainAprès le bain maure, Beniqa pour les cheveux

"Ce bonnet servait de coiffure après le hammam. Au sortir du bain, après un premier essorage de la chevelure mouillée à l'aide d'un bonnet de coton absorbant, la femme séparait ses cheveux en deux masses qu'elle nattait. Elle les enroulait ensuite en torsades dans les longs pans du bonnet puis les remontait et les fixait sur la tête."

 

Femme mikveQuelle atmosphère de fête lorsque la fiancée descendait dans la piscine. Que de choses dans son regard et lorsque les curieuses s’approchaient de trop près, elles recevaient en plein figure l’haleine chaude de la jeunesse, l’effluve ardent du bonheur.

Souhaits, cris, chants d’allégresse, il fallait sortir du bain, ranger les tasses en argent ou en cuivre décorées d’une grosse étoile. On s’installait dans la galerie en surplomb qui courait autour de la piscine, sur des nattes ou de petits matelas et on servait le goûter préparé pour les invités.

 

Femmes aux bains maures

 

Les enfants enfilaient à leurs poignets des galettes en forme de bracelets. On versait du café au lait dans des bols et on coupait un de ces biscuits bien aux œufs bien levé, parfumé à l’eau de fleur d’oranger dont chaque bouchée semblait une bulle d’air.

Dans le bien-être de leur corps assoupli, débarrassés de leurs vieilles douleurs, un peu étourdies par la tiédeur moite de la vapeur, sentant leur sang rajeuni courir plus vite sous la peau ridée par l’eau chaude, les unes déballaient leur linge odorant, les autres répandaient des parfums très forts.

 

Collier de fleurs de jasminElles entouraient la fiancée, elles lui offraient des sautoirs de jasmins et au milieu de la blancheur neigeuse des fleurs jaillissaient la goutte de sang d’un pétale de géranium.

 

Rien n’échappait à l’œil critique de ces douairières drapées dans leur pagne. L’occasion était bonne pour passer au tamis les faits et gestes de la petite communauté.

Véritable sanhédrin de femmes assises majestueusement sur des coussins, vertueuses et intransigeantes, elles approuvaient certaines initiatives dues à l’esprit nouveau, mais le plus souvent elles énonçaient des blâmes et des verdicts qui voulaient trop s’écarter de la règle.

La cérémonie du mariage se faisait chez la mariée. Un voile blanc retombait sur le visage de la fiancée. Le fiancé se coiffait d’une calotte et prenait place près d’elle sur un canapé.
La famille et les invités défilaient et s’asseyaient un instant à leurs côtés déposant une obole dans un plateau  posé sur une chaise devant eux. Cet argent allait former la dot de quelque jeune fille pauvre. C’était ainsi alors, on avait le souci des déshérités.

L’assistance se massait dans la chambre devenue trop petite. Il faisait tout de suite très chaud. Des cierges brûlaient autour des mariés comme des points rouges dans la fournaise de midi.
Quelqu’un venait avec une clé et l’appliquait sur le front de la jeune fille. On mettait un louis d’or dans la paume de sa main et on appuyait dessus une boulette de henné.
Pour fixer cet emplâtre, on enroulait une bande ou un ruban large en soie rouge. Cette main immobilisait apparaissait meurtrie par une terrible blessure. Toute la personne de la mariée inspirait de la crainte, cette peur diffuse contaminait le marié et le rendait nerveux.

Le rabbin jetait sur le couple le châle de prière et prononçait la bénédiction au milieu d’un cercle de dix hommes, la tête couverte d’une calotte ou d’un chapeau melon.

 

Mariage juif talith 1

Un hanap rempli de vin passait de l’un à l’autre et chacun y trempait ses lèvres. Quelque part on brisait un verre en souvenir de la destruction du Temple. Les âmes se recueillaient, empreintes de gravité et d’émotion.

 

Ochestre musique arabo andalouseLes musiciens conviés s’installaient sur des tabourets. On plaçait près d’eux de l’eau fraîche, de l’anisette, des olives et autres salaisons. Ils jouaient d’instruments arabes, derbouka tambourins et rebecs, sorte de luths à trois cordes qu’ils tenaient devant eux verticalement en l’appuyant sur un genou. Ils chantaient en s’accompagnant eux-mêmes.

Ce n’étaient que sonorités plates et monotones qui se recommençaient.
Les vieux adoraient ces chants issus du folklore et plongeaient tout vifs dans la mélodie.

 

Sfindja chanteurParfois une voix fléchissait et jetait sur la joie le manteau sombre de la mélancolie. Il y avait des chanteurs recherchés pour leur répertoire, parmi eux le vieux Sfindja, un musulman imbu de tradition andalouse qui venait chanter aux noces juives et en profitait pour s’enivrer d’anisette pure.

Des gens qui ne s’étaient pas revus depuis longtemps se rencontraient. C’étaient des exclamations, des embrassades, des confidences. Les anciens se souvenaient d’autrefois, les gens mûrs s’examinaient du coin de l’œil et présentaient leurs enfants.

Jeunes gens et jeunes filles avaient hâte de s’européaniser et répudiaient ces usages d’un autre âge.

Les noces modernes louaient un orchestre en habit et d’un talon lourd pilonnaient consciencieusement des polkas sur le parquet sonore, des mazurkas sautillantes et des valses à perdre le souffle

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Cours valse viennoise 1

 

Le boute-en-train interrompant e bal, commandait « En place pour le quadrille des Lanciers », et frappant dans ses mains il annonçait : « les Présentations, les Visites, Le Grand Salut… » tandis que cavaliers et cavalières éperdus, confondaient les figures et semaient le désordre.

Il y avait parmi les invités, un parent récemment appelé sous les drapeaux, qui paradait sous un rutilant uniforme de Zouave et personnifiait l’esprit nouveau...

...

Les noces duraient trois ou quatre jours. Trois à quatre jours exténuants de préparatifs autour de la mariée, et plus les heures passaient, plus les conciliabules entre la mère et la fille devenaient rapides.

Le lien serré qui les attachait l’une à l’autre se dénouait lentement. Elles étaient anxieuses. L’une se sentait soudain très fatiguée et les forces qui lui restaient entretenaient un sentiment inexplicable, celui d’avoir à refaire le chemin déjà parcouru, un chemin pénible, souvent solitaire.

Elle avait chaud, elle transpirait, elle était mal à son aise dans ses vêtements de cérémonie, ses chaussures neuves comprimaient ses pieds et elle recevait les congratulations des invités en s’efforçant à sourire.

Elle se demandait si tout avait été fait selon les règles et ne savait pas si elle aurait le courage d’accompagner sa fille jusqu’à la porte et la voir partir.

Quant à la fille, elle cherchait souvent  le regard de sa mère. Elle aurait voulu retourner à cette merveilleuse saison où elle jouait au rondeau avec d’autres enfants dans un jardin plein de la tristesse d’un deuil récent...

...

La jeune mariée était timide et n’osait lever les paupières. Elle avait l’intuition d’avoir vécu tout cela, l’intuition que l’oubli allait engloutir la petite fille d’hier.

Enfin elle franchissait la porte de la maison grande ouverte pour la circonstance sous les ovations, les you-you, le brouhaha général et les bans sans pudeur. La noce continuait sans les mariés, dans la liesse, la musique et la fatigue.

- On mariait les jeunes gens sans s’occuper de ce qu’ils pensaient, sans même se demander si leurs caractères s’accorderaient. La dot apportée par la mariée était prétexte à de sordides marchandages. Des mères trop aimantes infligeaient à leur bru d’atroces supplices.

Pour beaucoup de femmes le mariage était un calvaire, mais on tenait de part et d’autre à sauver les apparences à cause des enfants, à cause du « qu’en dira-t-on », à cause du scandale. « Cela ne se fait pas », disait-on.

Tout se passait dans une sorte de bienséance, aujourd’hui complètement disparue.

Que de gens ont emporté leurs secrets dans la tombe plutôt que de les ébruiter sans vergogne comme on le fait aujourd’hui, mettant un point d’honneur à étaler n’importe laquelle de ses turpitudes.

- on a changé de comportement, disait mon père, mais les malentendus, les erreurs, les scandales sont identiques à ce qu’ils étaient autrefois, parce que la nature humaine est faite comme cela; ajoutait-il en soupirant.

Mais on ne savait pas s’il soupirait de regret ou de soulagement que les choses se répètent sans se modifier.

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 10/02/2018