Etre Juif à Oran

Geneviève Dermenjian, UMR Telemme

 Conférence donnée le 3 avril 2014 au Centre Alliance Edmond J. Safra *Copyrignt Geneviève Dermenjian 2014 pour Judaicalgeria.Reproduction totale ou partielle interdite.

[NDLR] Geneviève Dermenjian est historienne.Elle est  chercheur associée à l'UMR 6570 Telemme et elle a été maître   de conférence d'histoire contemporaine à l'Universite A ix-Marseille jusqu'en 2008.Elle s'intéresse particulièrement à l'histoire des juifs d'Afrique du Nord et  aux manifestations d'anti-semitisme dans l'Algérie coloniale.Elle a publié plusiuers ouvrages dont " La crise oranaise anti-juive 1895-1905 -L'antisemitisme dans l'Algérie coloniale" aux editions l'Harmattan 1986.

Nous lui adressons tous nos remerciements de nous avoir permis de publier ce texte.

De l’an mil aux années 1960, la ville d’Oran a réuni un nombre important de juifs qui ont contribué, entre autres, à son essor économique. Soumis sous les régimes musulmans à la dhimma et parfois aux persécutions, surveillés et expulsés par les Espagnols, les juifs de la ville ont profité de l’installation des Français en 1831 pour prendre un essor multiforme. Leur histoire, comme celle de tous les juifs d’Algérie, fut liée désormais à la francisation imposée pour beaucoup par la métropole mais aussi à la montée et à l’éclatement d’un puissant antijudaïsme qui perdure épisodiquement dans ses formes violentes jusqu’à 1943 et se maintient ensuite dans les rapports sociaux entre individus.

I-Les juifs d’Oran pendant le moyen âge et l’époque moderne

L’histoire des juifs dans la ville d’Oran commence vers l’an mil, lorsque ceux-ci sont autorisés à s’installer dans un quartier appelé dès lors Derb El Houd (quartier des juifs).

A- Différentes dynasties musulmanes s’installent au fil du temps à Oran et, plus largement sur le territoire de l’Algérie[1] tandis que les Espagnols s’installent dans la ville à deux reprises entre le 16e et le 18e siècle (1509-1705, 1732-1792). Périodiquement aussi, la ville reçoit des contingents de juifs persécutés d’Espagne (1287 et 1391, en provenance de Majorque ; 1492 avec l’expulsion des royaumes de Castille, Aragon, Sicile, Sardaigne).

Sous régime musulman, le sort des juifs est globalement régi par la dhimma (Convention d’Omar VIIIe siècle) qui accorde aux juifs et chrétiens (donc aux monothéistes) la protection en échange de la soumission aux lois de l’islam. Mais les lois protectrices s’accompagnent d’impôt particulier, d’interdits discriminatoires[2].

De plus, la situation varie selon les époques en fonction de la politique menée par les différents pouvoirs, musulman ou chrétien. Selon les cas, les juifs sont tolérés (Almoravides, beaucoup plus tard Turcs), persécutés (Mérinides). De leur côté, les Espagnols les surveillent étroitement : la population juive vit dans un quartier séparé du quartier espagnol, entouré de murailles et gardé par des soldats en armes. Elle a l’obligation de rester dans son quartier pendant la Semaine Sainte, ne doivent ni agrandir leur synagogue ni prier trop fort. Cela ne suffit pas et, en définitive, les Espagnols expulsent les juifs par deux fois (1668, 1732).

B-Pendant l’époque moderne, les juifs d’Oran (et de l’Algérie) forment deux composantes[3] :

-À la base sont ceux qu’on nomme les « juifs indigènes » (berbères judaïsés, européens de rang social inférieur). Ils occupent les négoces de proximité (confection, bonneterie, cordonnerie, colportage, orfèvrerie), parlent arabe, berbère, turc.

-Au sommet se trouve une bourgeoisie d’origine espagnole, portugaise voire italienne (Livourne), peu nombreuse et fortunée. Au XVIIIe siècle, cette bourgeoisie est ouverte aux idées des Lumières et de la Révolution française.

Ces familles bourgeoises, spécialistes de l’import-export, contribuent beaucoup à la croissance d’Oran. En raison de la présence de membres de leurs familles dans les différentes places importantes du pourtour méditerranéen, ils se chargent des échanges transméditerranéens sous la forme de la revente des produits alimentaires, des captifs et des biens pris pendant les razzias. Grâce à leur situation dans la finance et le commerce et à leurs relations à l’étranger, ils sont proches de la diplomatie internationale (polyglottes, ils parlent français, espagnol, turc, arabe, italien), sont agents commerciaux ou diplomatiques des beys[4]. On les trouve aussi comme contadores chargés de peser et d’estimer les monnaies du Trésor du bey.

I- Le quartier juif                                                                     

Après le tremblement de terre de 1790, le départ des Espagnols et le retour des Turcs en 1792, l’épidémie de peste de 1794, la ville était désertée. Le bey chercha à la repeupler en vendant à bon marché aux juifs des villes avoisinantes (Nedroma, Mostaganem, Tlemcen et Mascara) les terres situées entre le Château Neuf et le fort Saint André le long du rempart de l'est en imposant l'alignement des constructions, et concède un emplacement pour leur cimetière. Ces conditions très favorables attirèrent ensuite des juifs d’Alger, de Gibraltar de diverses villes du Maroc. Toutefois, au début du 19e siècle, la situation se tend : assassinat de... pillages et violences de janissaires dans le quartier juif à Alger.

Au XIXe s., les juifs d’Oran habitent ce « quartier juif » de la ville basse qui se développe rapidement après l’arrivée des Français, autour de quelques rues parallèles aux noms empruntés à la Révolution et à l’Empire : rue de la Révolution, rue d’Austerlitz, rue de Wagram..., reliées par des artères plus étroites et plus courtes : rue d’Ulm, rue de Milan, rue de Ratisbonne...

 

Detail du plan d oran 1950

                                         carte : Détail du plan d’Oran, années 1950

On dénombre au milieu du XIXe siècle jusqu'à 18 lieux de prière juifs. En 1879, le président du consistoire Simon Kanoui (1842-1915) pose la première pierre de la grande synagogue[5] d'Oran, sur la place d’Armes, inaugurée seulement en 1918.

À l’arrivée des Français[6] et jusque dans les années 1880, le quartier était fait de nombreuses petites maisons à rez-de-chaussée ou d'un seul étage :

« La partie est de la ville est toute bâtie à la mauresque et contient des maisons dont les plus élevées n'ont qu'un premier étage et beaucoup un rez-de-chaussée seulement. Toutes ces maisons, construites avec des moellons et du mortier, sont couvertes en terrasse et blanchies à la chaux. Les rues sont droites et assez larges » les murs extérieurs badigeonnés de diverses couleurs : blanc, bleu, rouge.

Dès la fin du XIXe siècle, les jeunes générations de notables qui jusque-là habitaient avec leurs parents après le mariage avant de prendre un logement séparé, commencent à monter en ville haute, notamment sur la place d’Armes, nouvellement sortie de terre et qui devient le lieu de résidence privilégié de la bourgeoisie oranaise en général et juive en particulier.

II-Les juifs d’Oran depuis 1830

Dès l’entrée des Français à Oran en 1831, les juifs servent leur servent d’interprètes et d’intermédiaires[7] avec les musulmans. Leurs caractéristiques sociales et professionnelles prolongent celles de l’époque précédente.

 

A- La société juive d’Oran

1- les notables

La population juive d’Oran comprend environ 1% environ de grandes familles très riches. Ces notables juifs sont négociants (Jacob Lasry (ca. 1795-1869), famille Kanoui), propriétaires (1000 hectares de terres pour Messaoud Karoubi), banquiers (Abraham El Kanoui (ca.1807-1862)), plus rarement rentiers. Ces familles sont très courtisées par les plus prestigieuses personnalités civiles et militaires du département qui sont parfois témoins au mariage de leurs enfants et se pressent pour assister à leurs réceptions. C’est ce que montre les deux gravures de L’Illustration[8] présentant deux scènes du mariage d’une des filles d’Abraham El Kanoui dans la prestigieuse maison familiale.

 

Certains notables occupent au plan religieux  des situations de premier plan : chef de la nation juive (Mardochée Amar, grand-père de Simon, Abraham el Kanoui, père de Simon), membres et présidents du consistoire (Jacob Lasry, Haïm Bénichou (1814-1898), oncle de Simon Kanoui par alliance en tant qu’époux de sa tante Messaouda Amar).

 

illustrations

Ces deux gravures indiquent à la fois la richesse de la maison Kanoui et la place de la famille dans la notabilité oranaise : Européens, Indigènes, costumes traditionnels ou non donnent le ton.

Gravure une soiree juive a oran 1

 

Gravure une soiree juive a oran 2

 

Les notables d’Oran se marient dans la famille élargie et avec des proches, originaires principalement d’Oran mais aussi de bien plus loin. Ainsi, Simon s’est marié avec la fille de Jacob Lasry, un juif d’origine marocaine installé à Oran, le plus riche négociant et notable de la ville, aux nombreux liens familiaux et commerciaux internationaux.

Ces unions indiquent, au-delà des intérêts purement religieux et économiques, des relations personnelles étroites et continues entre les membres de la notabilité juive[9] oranaise et en provenance du département, de toute l’Algérie, du Maroc, de Gibraltar, d’Italie... Ceci, au fil des générations puisque les enfants de ces notables s’unissent à leur tour fréquemment entre eux, le plus souvent entre Oranais, quelques-uns pouvant partir se marier et s’installer dans la ville de leur conjoint. Prenons en exemple de mariage entre familles proches celui d’Élie Lasry (né en 1847), le fils de Jacob et frère d’Estelle, qui épouse en 1878, soit environ 9 ans après la mort de son propre père, Esther El Canoui (née en 1856), fille d’Abraham et sœur cadette de Simon.

 

2- Le reste de la population

La presque totalité des juifs d’Oran se trouve, au XIXe siècle, le plus souvent dans la gêne, la pauvreté ou la misère. Les agents de la fonction publique, artisans et ouvriers (armuriers, bijoutiers, bourreliers, chaudronniers, cribleurs, ferblantiers, graveurs, ouvriers sur bois, selliers, typographes ; les femmes étaient couturières, tisseuses ou brodeuses de belles étoffes), camionneurs, colporteurs, commerçants, domestiques, vivent le plus souvent de façon précaire. Environ le quart de la population juive est formée d’indigents qui émargent d’abord au budget du consistoire avant, par la suite, d’émarger à celui de la municipalité. Indigents et précaires juifs sont très négativement visibles dans la société européenne telle qu’elle souhaite se définir.

 

Vers la fin du siècle, les choses ont déjà nettement changé pour un grand nombre de juifs d’Algérie :

-la proportion des indigents a diminué,

-l’école française a rapproché les juifs, notamment les femmes[10], de la langue et de la culture françaises,

-les vêtements se sont souvent européanisés,

-l’éventail des métiers pratiqués s’élargit et s’améliore. Les premières promotions de médecins, avocats, pharmaciens, instituteurs naissent avant 1914. Une classe moyenne est en train de naître.

Toutefois, là aussi, de nombreuses nuances existent. On trouve encore des juifs oranais habillés traditionnellement jusqu’à 1914, quelques femmes vêtues de noirs et tête couverte jusqu’après 1945 selon les témoignages. Le maintien du judéo-arabe est fréquent dans les familles qui conservent aussi leurs traditions religieuses et leur cuisine.

 

B- Sociologie des juifs d’Oran au XIXe siècle

L’étude des actes d’état civil[11] permet de noter des différences importantes dans les premières décennies entre juifs et européens de la ville. Mais le rapprochement avec la culture française, dont on retrouve certains traits justement dans l’état civil, se fait en l’espace d’une ou deux générations, ce qui représente à l’échelle historique une transformation réalisée au pas de charge et explique les réticences de certains juifs d’origine modeste.

 

1-Comme c’est souvent le cas dans les sociétés encore assez peu développées[12] et médicalisées, de nombreuses personnes ont une existence relativement courte, y compris parmi les notables qui sont les premiers à trouver place dans les registres.

-Les jeunes enfants d’abord : le frère aîné de Simon meurt à 12 jours en janvier 1837 et une fille de Samuel, Djoard Berthe, meurt à l’âge de 8 mois en 1879.

-Beaucoup de femmes, notamment celles qui sont chargées d’enfants, mais pas seulement, meurent autour de la quarantaine et beaucoup d’hommes autour de la cinquantaine.

 

2-L’âge au mariage des filles est peu élevé dans les premières générations qui suivent 1830 : entre 11 et 14 ans. Ces très jeunes femmes peuvent avoir leur premier enfant vers l’âge de 15 ans, les mères des générations suivantes vers l’âge de 18-20 ans. Les unions sont souvent très fécondes : 8 enfants en 21 ans pour Abraham et Nedjma El Kanoui et 11 enfants en 23 ans pour leur fils Samuel et Estelle Seror.

 

3-Il est fréquent que les maris aient dans les premiers temps de 10 à 20 ans de plus que leurs femmes et même 25 ans entre Jacob Lasry[13] et Semha (ou Simha) Cabessa. Ces différences d’âge s’atténuent, dans certains cas, dès la génération de Simon Kanoui qui a 4 ans de plus qu’Estelle Lasry, son frère Samuel étant né la même année qu’Estelle Seror.

 

C- Quels rapprochements avec les habitudes françaises de l’époque ?

1- Fin des mariages more judaïco[14]. Ce type de mariage était prononcé hors de tout contrôle des autorités civiles, voire même religieuses. Déjà peu nombreux à l’arrivée des Français, ces unions ne pouvaient perdurer officiellement après la promulgation du décret Crémieux[15] par lequel les juifs renonçaient à leur statut personnel. L’alignement des unions juives sur la loi française fut obtenu assez rapidement, semble-t-il, dans les faits. Des compromis furent trouvés pour les cas préexistant à la naturalisation avec l’aide des divers responsables juifs oranais. Après 1870, on n’eut connaissance en Algérie que d’un petit nombre de ces mariages qui furent suivis de procès[16] et servirent de tremplin occasionnels à l’antijudaïsme[17].

2-Les actes d‘état civil indiquent un rapprochement des normes françaises dans le rapport à l’écrit. Du moins généralement car, là aussi, selon la classe sociale, les origines géographiques, le lieu d’habitation, de nombreuses variantes continuent d’exister.

Avec le temps, les fiches d’état civil se font de plus en plus complètes et plus fiables. Elles indiquent aussi les progrès au fil des ans de la pratique du français et de son écriture, au moins en ce qui concerne les signatures. Mais jusqu’à la mort des plus anciens, les registres indiquent la présence auprès des officiers d’état civil, d’interprètes chargés de traduire et expliquer les actes en « langue arabe » aux juifs d’Oran. On remarque aussi le maintien de la transmission traditionnelle des prénoms entre les générations.

Les noms de famille sont au départ orthographiés de plusieurs manières avant de se fixer dans la seconde moitié du XIXe siècle environ sur une orthographe déterminée. Les noms et prénoms sont « francisés » dans la vie de tous les jours  mais conservent leur état initial dans l’état civil. Ainsi Simon Kanoui signe El Kanoui les actes officiels et Kanoui en temps ordinaire. Les écritures des diverses branches de la famille se fixent avant la fin du siècle sur une écriture particulière : Kanoui, El Kanoui, Canoui, El Canoui.

 

III-La francisation

A-Une politique de rapprochement rapide menée depuis la France

Le colonisateur prend rapidement des mesures en faveur des juifs d’Algérie pour les éloigner de leur ancienne condition. Non seulement pour améliorer leur sort mais aussi pour enfoncer un coin dans le bloc « indigène » compact en séparant les juifs des autres composantes de la population.

Parallèlement, les juifs de France[18] entendent structurer le judaïsme algérien sur le modèle français qui a permis leur libération politique et juridique et leur évolution personnelle. Ce qui passe à leurs yeux par l’imposition aux juifs d’Algérie de l’assimilation juridique, de l’instruction, des valeurs et principes de la révolution de 1789.

Cette politique aboutit par étapes d’un côté au décret Crémieux de naturalisation en masse des israélites indigènes (24 octobre 1870) qui provoqua une modernisation et une promotion sociale, intellectuelle et professionnelle des juifs d’Algérie par paliers selon les générations. Du côté religieux, cette politique conduisit à la création d’écoles, à l’organisation des Consistoires algériens sous la houlette du consistoire central des israélites de France (1845) et à la venue en Algérie de grands rabbins métropolitains.

B-Les juifs d’Oran et la francisation

1-une volonté exprimée dès les premières années

Invités à se franciser, les juifs répondirent en majorité favorablement par l’entremise de leurs notables qui agissent aux côtés des nouveaux arrivants, occupent les postes qui s’ouvrent à eux (Amram Sananès entre en 1844 à la chambre de commerce) et plaident pour une francisation rapide (Haïm Bénichou, dès 1845).

2-des querelles d’application

Bien qu’étant du même avis en ce qui concernait la nécessité de la francisation, les avis des notables oranais divergeaient quant à la façon d’opérer cette francisation. Ils se livrèrent dans le dernier tiers du siècle à des querelles de çof (clan) qui opposèrent le président du consistoire Simon Kanoui à plusieurs vagues d’adversaires. Ces querelles internes jouèrent un grand rôle dans la montée de l’antijudaïsme électoral, antichambre de l’antisémitisme, puisqu’elles se déroulaient au grand jour et pesaient parfois sur la vie politique de l’Algérie dans son ensemble.

a-Simon Kanoui et la francisation

Simon Kanoui, originairement Chemahon El Kanoui, est né le 7 avril 1842 à Oran. Il s’est marié le 27 avril 1863 avec Estelle Lasry (appelée Esther dans certains papiers d’époque) dont il eut trois filles, deux au moins étant décédées avant lui. Il débuta sa carrière dans la banque où il faisait fructifier le considérable patrimoine familial.

Simon Kanoui vécut à Oran pendant la période de basculement du judaïsme algérien dans la modernité provoqué par l’installation des Français et qui bouleversa la vie des habitants. Élu en 1867 au consistoire israélite, Simon Kanoui en devient président par interim à partir de 1873 et définitivement de 1876 à sa mort en 1915. 

Simon Kanoui travailla sans cesse à la modernisation et à l’intégration des juifs d’Oran :

-par la francisation progressive des mœurs sans trop heurter les consciences,

-par le soutien aux écoles françaises et à l’ouverture d’une école de l’Alliance israélite universelle (1907),

-par la construction de la grande synagogue d’Oran (1879-1918) située Boulevard Joffre, qui fut terminée après sa mort[19] et reste son grand œuvre. On peut bien parler de francisation à ce sujet car cette construction prestigieuse et dispendieuse répondait à la fois à son désir de manifester que le judaïsme oranais s’intégrait dans la « mission civilisatrice » française et à celui de rassembler le plus grand nombre possible de juifs dans un édifice où pouvait s’imposer le contrôle du consistoire. Ceci au détriment des rabbins « indigènes » qui peuplaient les petites synagogues et qui étaient souvent peu favorables à la francisation.

Oran la synagogue 2

 

Intérieur de la grande synagogue d’Oran construite entre 1879 et 1918[20]

Interieur de la grande synagogue d oran

source : http://macommunaute.over-blog.com/article-29400953.html

 

b-Mais Kanoui suscita à plusieurs reprises l’hostilité d’une partie des notables juifs d’Oran, ceci en raison de ce qu’on appelait ses « méthodes ».

-Les premières luttes l’opposèrent dans les années 1870 au puissant çof Bénichou dont le chef, Haïm, voulait accélérer la francisation totale des juifs, tandis que lui-même respectait par conviction et calcul politique les liens qui unissaient ses coreligionnaires à leur culture ancestrale. Grâce à cette modération, il gagna auprès de la population juive le poids moral et l’autorité dont il avait besoin pour s’imposer en politique. Ce qui lui permit de ravir à Haïm Bénichou son siège de conseiller général en 1876 pour avoir soutenu le départ des rabbins juifs à l’armée alors que la grande majorité de la communauté derrière Kanoui, voulait qu’on les exempte de la conscription, par principe et pour ne pas dégarnir les petites communautés isolées.

-Une nouvelle génération de juifs autour de Charles Médioni, Salomon Elghozi et Vidal Chalom, appelée le « parti des Jeunes », s’opposa à Kanoui dans le dernier tiers du siècle. Leur souhait était d’en finir avec Kanoui et d’émanciper les juifs d’Oran mais ils le crièrent trop fort dans la ville et ne récoltèrent que la désapprobation des Français d’origine, hostiles à ces débordements en provenance d’électeurs dont on contestait la légitimité. La montée de la crise antijuive réconcilia les juifs entre eux mais Kanoui obtint le retrait de ses adversaires.

-Un troisième conflit opposa deux grands rabbins venus de métropole à Simon Kanoui. Ces grands rabbins avaient intégré les reproches faits par les juifs métropolitains après 1845 qui définissaient les juifs d’Algérie comme tournés vers le passé, attachés à la superstition et hostiles à la francisation. Le premier, Mahir Charleville[21] (à Oran de 1864 à 1877), reprochait à Kanoui de maintenir les juifs dans l’obscurantisme et la tradition. Il soutint Haïm Bénichou puis, devant son échec, retourna en métropole en 1877. Pendant la crise antijuive, Moïse Netter (à Oran de 1891 à 1905), qui soutenait le parti des jeunes, obtint l’intervention du consistoire central mais non la suspension du consistoire d’Oran et de son président comme il l’avait souhaité. Et Kanoui obtint finalement son départ.

 

3- Regard porté par les Européens sur les juifs d’Oran

Malgré les importantes transformations des juifs depuis 1830, les critiques des Européens restent importantes et pour plusieurs raisons :

-par antijudaïsme pur,

-parce que tous les juifs d’Algérie ne se modernisent pas au même rythme,

-parce que l’immigration de juifs peu européanisés du Maghreb augmente régulièrement le nombre des juifs considérés comme « indigènes » résidant en Algérie au XIXe siècle. Ces apports continus de population d’origine le plus souvent marocaine en Oranie, participent ainsi à la recréation et au maintien des différences culturelles ressenties entre Européens et « juifs indigènes » et au rejet croissant de ces derniers.

-parce que les juifs d’Oran et de toute l’Algérie rechignent souvent, par conviction et désir d’autonomie, à se « régénérer » comme on disait alors, selon les modalités imposées par certains notables oranais et par le personnel religieux venu de France. Les juifs les moins favorisés notamment, restent en grande proximité avec les musulmans dont ils partagent les coutumes et la sensibilité religieuse et s’opposent aux méthodes venues de France. D’autant que cette modernisation accélérée imposée par le haut aboutissait à un total retournement culturel qui passait par l’alignement sur les modes de pensée et les comportements métropolitains. Elle allait de la pratique religieuse et de la charité, à l’éducation, à la santé et, c’est moins connu mais pourtant capital, aux rapports hommes-femmes à l’intérieur comme à l’extérieur de la famille.

Ces réticences entraient dans les critiques formulées par les Français d’origine pour qui régénération, émancipation, alignement sur les conduites européennes et citoyenneté - à tous les sens actuels du terme - devaient marcher de pair.

 

IV-Les juifs d’Oran face à l’antijudaïsme

Longtemps considéré comme un phénomène à éclipse purement électoral, l’antijudaïsme (nom que l’on donne le plus souvent à l’antisémitisme en Algérie, au XIXe et XXe siècle), est en fait la seule idéologie[22] de masse des Européens pendant la période coloniale. Il trouve en permanence une grande résonance dans cette population européenne, toutes fractions et sexes confondus, et s’exprime de façon violente et généralisée pendant les périodes de crise, en demi-teinte ou plus discrètement le reste du temps dans les rapports sociaux.

A-Le XIXe siècle

1-Une image négative

L’image des juifs devient négative[23] dès les premières années de la présence française et ne cesse de se dégrader. On le remarque dès les années 1830-1840 dans les écrits des militaires, voyageurs, intellectuels de l’époque tels que Bugeaud, Pelissier de Reynaud : on trouve les juifs à l’opposé de « l’esprit français », sans loyauté aucune (ils peuvent servir à la fois les Français et les musulmans), avides, fourbes, obséquieux. Appartenant aux peuples vaincus, ils sont considérés comme inférieurs et « dégénérés ».

L’antijudaïsme devient virulent dès les résultats qui suivent le premier vote des nouveaux citoyens en 1871. Une première ligue antijuive est créée alors à Alger, les juifs votant en bloc derrière le Consistoire, ce qui permettait souvent d’emporter les élections.

Le décret Crémieux ne cessa dès lors de susciter des controverseset son abrogation devint une exigence récurrente des milieux français aussi bien pour des raisons idéologiques que pour attirer les électeurs. Les « Français » de tout bord politique, professionnel[24] et social se retrouvent dans cette critique du décret, y compris ceux qui ne professent pas l’antisémitisme, comme le souligne le journaliste Lys du Pac, très connu à l’époque, devant la Commission de 1900[25] qui vint enquêter en Algérie après les troubles. Et ceci même après les naturalisations collectives de 1889 qui naturalisaient les étrangers nés sur le sol français et noyaient les juifs dans le corps électoral. Et bien après que le “vote juif” fut devenu indépendant des consistoires.

 

2-La crise de la fin du XIXème siècle

a-Kanouisme et antikanouisme

Le rôle politique joué par Simon Kanoui fut d’un grand poids dans la montée et le déclenchement de cette crise antijuive. En tant que conseiller municipal et de conseiller général, Simon Kanoui était entièrement dévoué à l’État à qui il devait la promotion citoyenne de ses coreligionnaires et qu’il considérait comme son défenseur. Il bénéficia en retour de la bienveillance du gouverneur général, des ministères parisiens et parfois pour des raisons moins désintéressées, des maires et députés « républicains opportunistes » d’Oran. Car Kanoui, dès son accession à la présidence du consistoire fit élire, finances et déclarations péremptoires à l’appui, des candidats comme Eugène Étienne qui servaient les intérêts locaux. De nombreux candidats à la mairie ou à la députation s’adressaient à lui comme à un courtier électoral.

Lors des premières élections de la IIIe République en 1871, les juifs d’Oran représentaient 20% des électeurs avec plus de 400 électeurs sur un corps électoral de moins de 2000 personnes. En 1883, ils étaient 30% 1175 contre 3049 Français d’origine[26]. Or ces électeurs, le plus souvent illettrés, fraîchement naturalisés, sans connaissances de la vie politique telle qu’elle se pratiquait entre Français, votaient en bloc en suivant les conseils de leurs notables, notamment Kanoui, générant un « antijudaïsme électoral » qui se manifesta rituellement lors des campagnes électorales et s’accompagna de réactions[27] antijuives croissantes. Cette situation, connue de toute l’Algérie, donna naissance à deux expressions : le kanouisme et l’antikanouisme.

b-Un antijudaïsme croissant

Le mécontentement à l’égard de Kanoui était général dans le corps électoral. On lui reprochait son électoralisme manœuvrier avec trafic d’argent, son ascension politique rapide assortie de la morgue et de l’arrogance du parvenu, son dédain des contraintes civiques collectives. Les membres du parti radical, systématiquement écartés par Kanoui qui se vantait ouvertement d’être seul en mesure de décider de l’élection d’un homme politique, développèrent unantikanouisme qui réunit tous les opposants à la politique consistoriale, formant ainsi le terreau de la crise qui allait suivre.

c-la crise de la fin du siècle

À partir des années 1880, la situation se tend, on se dresse contre les juifs, non seulement à Oran mais aussi ailleurs en Algérie où les ligues antijuives se multiplient. Des troubles antijuifs ponctuent la décennie : en 1881 et 1883 à Tlemcen, en 1884 et 1885 à Alger. À Oran, les radicaux réclament la moralisation des élections, l’abrogation du décret Crémieux, le retour aux naturalisations individuelles.

Cet antijudaïsme échoue mais un mouvement grandissant de colère antijuive se manifeste, prenant la forme, en plus de l’antikanouisme, d’une opposition multiforme aux juifs[28].

Entre 1895 et 1898, l'affaire Dreyfus amplifia le mouvement. La politique du Gouverneur général Cambon (1891-1897), qui épurait les municipalités, accrut l’audience des radicaux antijuifs. Un « conseil municipal anti-juif » s'installa à Constantine en 1896[29] avec Émile Morinaud (1865-1952) [30] à sa tête et à Oran en 1897 autour du maire Arthur Gobert[31]. Des troubles graves eurent lieu en 1897 à Mostaganem et Oran, en 1898 à Alger. De graves émeutes ont encore lieu à Oran en 1898 où le conseil municipal exerce pendant les premiers mois une forte discrimination contre les juifs. Une autre municipalité antijuive fut élue en 1898 à Alger autour du jeune maire Max Régis[32]. Le bruit des troubles d’Alger retentit pendant de nombreux mois et alarma durablement les pouvoirs parisiens[33]. En 1898 encore furent élus quatre députés antijuifs : Charles Marchal[34] (1849- ?) et Édouard Drumont (1844-1917) à Alger, Émile Morinaud à Constantine, Firmin Faure (1864-1956) à Oran. Ils déposèrent à Paris une demande d’abrogation du décret Crémieux.

Le désordre régna jusqu’à 1900 ou 1902 selon les lieux et prit la forme de manifestations, d’interdiction pour les juifs de fréquenter certains lieux publics et privés.

3-les causes de la crise et sa résolution

a-L’antisémitisme éclatait dans un contexte crise généralisée ressenti par les populations européennes[35] :

- crise économique : effondrement du prix du blé et des exportations (1893, 1897), mévente des vins (1893, 1894),

-crise de la sécurité (1889-1891, 1893-1894, 1897-1898), à une époque où la disette et même la famine conduisaient les Indigènes à commettre un certain nombre de vols et de brigandages,

-mécontentement à l’égard de la métropole accusée de paralyser le développement de l’Algérie par des mesures inappropriées.

-Il existait aussi chez les Européens une volonté d'autonomie de la colonie et une prise de conscience de la formation d'un peuple « algérien » pluriethnique, à base de Français mais aussi et surtout d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais. Ces Européens naturalisés ou non inquiétaient les « Français d'origine » pour qui ils formaient «le péril étranger», notamment avec la naissance d'un mouvement séparatiste autour de Max Régis, qui s'appuyait sur les antijuifs étrangers ou naturalisés. Dans le feu de l'action, la crise antijuive interféra avec la revendication autonomiste qui ralliait tous les suffrages européens confondus.

b-Le gouvernement Brisson apaisa les autonomistes avec la promulgation de quatre décrets le 25 août 1898 qui accordèrent :

+l’autonomie financière

+la création des Délégations financières, assemblée élue au suffrage universel direct

+la suppression des consistoires départementaux et la création de consistoires d'arrondissement afin de diminuer l’influence des présidents de consistoire et les manipulations occultes d’argent,

+le versement des taxes payées par les israélites pour leurs indigents à l'Assistance publique.

Cette politique d’apaisement sépara les autonomistes des séparatistes, la crise s’apaisa progressivement, la « révolte[36] de Margueritte » d’avril 1901 faisant l’effet d’une douche froide sur les ardeurs antijuives.

Les quatre députés[37] antijuifs quittèrent la scène en 1902, une municipalité antijuive assoupie perdurant à Oran jusqu'à 1905, l’année même de la séparation des Églises et de l’État. La puissance politique de Kanoui devient à ce moment-là un objet du passé.

Était-on passé à côté d'une révolution[38] ? C'est peu probable. Des menaces furent bien proférées à ce sujet mais essentiellement à Alger et dans le cercle restreint des « néos » et de leurs amis ; menaces considérées le plus souvent comme des folies par les journaux en dehors d’Alger. On trouva aussi quelques personnes pour défendre les idées séparatistes dans les journaux locaux et devant la Commission parlementaire de 1900 qui vint enquêter sur les troubles, mais l’opinion publique européenne avait dans son ensemble une vision trop réaliste de la situation algérienne pour penser sérieusement à une coupure radicale. Autonomistes oui, séparatistes, non.

Dès 1905, les Français se tournèrent résolument vers l'application des décrets de 1898, faisant penser que le tréfonds de la crise antijuive était bien une Algérie maîtresse d'elle-même.

Les juifs n'apprécièrent sans doute pas à leur juste valeur la différence entre autonomistes et séparatistes puisque les uns et les autres voulaient le retrait du décret Crémieux, la révision des fortunes juives, et parfois même leur expulsion hors d'Algérie.

 

B- L'entre-deux-guerres

1-le retour de l’antijudaïsme

L’autonomie acquise n'empêcha pas le retour de l’antijudaïsme à Oran dès 1919. Le docteur Jules Molle (1868-1931) ayant perdu les élections du fait de la défection des électeurs juifs, se tourna vers l’antijudaïsme électoral, toujours payant. Il relança en 1924 le combat antijuif avec l’aide de son journal Le Petit oranais et de son mouvement-parti les Unions latines[39]. Il put ainsi emporter les municipales de 1925. Molle fut maire d’Oran de 1925 à 1931 et député de 1928 à 1931. À sa mort, le maire Paul Ménudier (1931-1934) et le député Michel Parès[40] (1931-1934) continuèrent sa politique et les Unions latines dominèrent la vie politique à Oran entre 1926 et 1932.

2- Une crise généralisée à toute l’Algérie

La propagande proprement dite redevint très violente en Algérie au milieu des années 1930. Elle ne reposait plus seulement sur l’antijudaïsme électoral mais aussi sur la proximité de nombreux juifs avec les socialistes du Rassemblement populaire. En 1934, Lucien Bellat, maire de Sidi-Bel-Abbès et président des Unions latines, relança l’antijudaïsme électoral pour lutter contre la désaffection de ses électeurs. Henry Coston (1910-2001), héritier spirituel de Drumont, se présenta sans être élu aux législatives d’Alger en 1936 sous l’intitulé de « candidat anti-judéo-bolchevique ».

L'arrivée au pouvoir en 1936 de personnalités telles que Léon Blum, Jean Zay, Jules Moch, Max Dormoy joua le même rôle d’amplificateur de la crise que l’Affaire Dreyfus en 1895.

L'antisémitisme des mouvements-partis locaux se conjugua avec celui, plus ou moins latent et formulé, des partis d'extrème-droite nationaux, Parti social français (PSF) et Parti populaire français (PPF).

Des incidents antisémites à caractère électoral se produisirent de façon perlée dans tout le département d'Oran qui resta jusqu'en 1939 le fief de l'antijudaïsme. Sidi-Bel-Abbès et Oran étaient les points névralgiques de cet antisémitisme. En 1938, trois formations antijuives y existaient : la section d'Action française, la section des dames royalistes et la section des Unions latines. Une section des Jeunesses latines était en formation et deux autres organisations pouvaient être rangées sous la bannière antisémitique : la section locale du PSF, dont la majorité des membres appartenait aux Unions latines et le « Centro cultural español», haut lieu de l’antisémitisme. Les maires de Sétif et Sidi-Bel-Abbès rayèrent de nombreux juifs des listes électorales. « L’abbé Lambert »[41], sourcier venu en 1932 à Oran pour y trouver de l’eau, avait été élu maire en 1934, s’était transformé en antijuif en 1936. D’abord favorable à la « paix des races », il se tourna vers l’antijudaïsme pour des raisons électorales. Devenu maire, il créa en 1937 dans la ville et le département un nouveau mouvement-parti local, les Amitiés latines, à caractère nettement antisémitique. Il conserva une attitude antijuive offensive jusqu'à ce que l'application du décret-loi Marchandeau d'avril 1939 interdisant le recours à la haine raciale le rende plus discret.

 

Photo : l’abbé Lambert

Cette photo montre l’abbé Lambert comme il continuait à aimer paraître, même devenu maire d’Oran : casque colonial, soutane, écharpe tricolore à la taille, grosses lunettes rondes, air lunaire. Il est entouré notamment d’anciens combattants avec les drapeaux en arrière-plan, ce qui le place comme le défenseur des intérêts « français » et le gardien de l’épopée française.

 

L abbe lambert devant le monument aux morts

 

 

À nouveau l'antijudaïsme s’étendait à toute l’Algérie, notamment à Alger, avec le maire Augustin Rozis et à Constantine, avec Morinaud. En Oranie, la situation se compliqua en raison de l’influence sur place du fascisme, du nazisme et du franquisme.

-Le député d'Oran Michel Parès se mit au service de Mussolini et reçut les conseils d’un agent du gouvernement fasciste, Amedeo Landini qui téléguidait aussi les manifestations des Unions latines de Sidi-Bel-Abbès.

-La rébellion franquiste de juillet 1936 trouva une grande audience et le pro-franquisme fit l'unité des Européens, notamment les Espagnols et les naturalisés.

-À Oran même, l’action du maire Lambert, qui prônait le rapprochement avec l'Italie et l'Espagne et visitait Franco à domicile, créa l’inquiétude des services préfectoraux et de certains de ses partisans qui le quittèrent.

 

3- 1940-1942 : l’Algérie sous Vichy

Lorsque la guerre éclate, les juifs algériens répondent à l’appel de la patrie aux côtés des 200 000 Européens et indigènes mobilisés. Après l’armistice, outre plusieurs milliers de morts, 60 000 combattants d’Algérie sont prisonniers dont près de 1 300 juifs. L’accueil favorable que les Européens firent au régime de Vichy, stigmatisant « le juif » comme le principal responsable de la défaite, les déçut cruellement. Car ce que les antijuifs avaient espéré, programmé, demandé avec force des décennies durant, reçut de Vichy son application et même au-delà :

-perte de la citoyenneté française par abrogation du décret Crémieux (7 octobre 1940) et retour au statut de sujets français,

-application du statut des juifs (30 octobre 1940),

-interdiction d’un grand nombre de professions (2 juin 1941),

-numerus clausus dans l’enseignement (19 octobre 1942),

-confiscations de biens,

-déportations, internement dans des camps de travail.

Le 8 novembre 1942 et le débarquement des alliés ne marque pas la fin de la législation antisémite de Vichy maintenue par l’amiral François Darlan, Haut commissaire de France en Afrique du Nord (9 novembre-24 décembre 1942), puis, rn partie, par le commandant en chef civil et militaire de l’Afrique française Henri Giraud (24 décembre 1942-1 octobre 1943) et le Gouverneur général Marcel Peyrouton, rallié à Giraud (20 janvier-3 juin 1943). En accord avec Giraud, Peyrouton abroge les lois de discrimination raciale mais refuse de rétablir le décret Crémieux, encore abrogé par une ordonnance du 8 mars 1943. Les deux hommes politiques reprenaient à leur compte l’idée déjà agitée par les antijuifs selon laquelle le décret Crémieux établissait une différence entre les juifs et les musulmans, suscitant l’amertume politiquement dangereuse de ces derniers. Dans l’armée, les soldats juifs sont affectés à des travaux agricoles ou de terrassement au sein d’unités spéciales non combattantes, « les pionniers ». Les camps du Sud-Algérien retiennent leurs internés six mois après le débarquement allié, ce qui émeut l’opinion publique alliée. Le président Roosevelt envoie Jean Monnet auprès de Giraud, afin d’assouplir les positions mais il faut attendre le 20 octobre 1943 pour que le Comité français de Libération nationale rende la nationalité française aux juifs d’Algérie.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’antijudaïsme n’est plus à l’ordre du jour des agendas politiques mais il perdure dans les esprits et les comportements interpersonnels d’un certain nombre d’Européens.

V-Juifs et musulmans

A- les faits

1- 1830-1870

Dès 1830, les juifs se rapprochent des Français tandis que les musulmans sont cantonnés dans leur position d’« indigènes ». Ils ressentent une certaine amertume[42] envers les juifs passés de serviteurs à maîtres et les deux populations autochtones s’éloignent peu à peu l’une de l’autre.

2-1870-1914

La promulgation du décret Crémieux n’a créé sur le moment ni rancœur ni envie des musulmans, l’abandon du statut personnel qu’ils prennent pour une apostasie les ayant déjà empêchés, comme les juifs, de profiter du sénatus-consulte de 1865 qui leur donnait la nationalité française à cette condition[43] (et sur demande).

Pendant les vagues de violence antisémite, des musulmans étaient présents dans quelques défilés et dans la foule qui attaquait les juifs, brisaient les devantures des magasins et les pillaient, par exemple à Sidi-Bel-Abbès et Oran en 1897. Mais ces foules ne se formaient pas spontanément. Elles étaient encouragées, voire payées, par des groupes politiques de colons qui cherchaient à accroître l’instabilité créée par la violence.

3-Du côté musulman, les tensions profondes avec les juifs commencent avec la question de la Palestine

-Depuis la déclaration Balfour (2 novembre 1917), les musulmans du pourtour méditerranéen sont très sensibles à la question palestinienne, mécontentement et commentaires sur par exemple les remous importants en 1929 à Hébron et Jérusalem.

-Le Congrès panislamique de Jérusalem, réuni en 1931, place le problème de la Palestine au centre des préoccupations des nations et des forces islamiques, il constitue un tournant dans les relations judéo-musulmanes et suscite en Algérie mais aussi en Tunisie et au Maroc une réaction nationaliste et religieuse.

-Sans oublier les remontées périodiques d’antijudaïsme traditionnel violent comme en août 1934 à Constantine (23 morts juifs, 3 morts musulmans, nombreuses destructions de magasins...). Ces émeutes montrèrent également les ravages de l'antijudaïsme dans une grande partie de la population européenne qui resta spectatrice amusée des émeutes et des massacres perpétrés par les Indigènes dans le quartier juif et insultèrent les militaires venus interrompre tardivement les violences.

B- Idéologie et antisémitisme

1- Les musulmans et le rejet des juifs

Beaucoup d’Européens ne croient pas à l’antisémitisme des musulmans. L'Écho d'Alger du 10 août 1934 voit plutôt dans les troubles « un réflexe instantané soulevant des gens qui sont antijuifs à l'état endémique. » Globalement, les juifs d’Algérie ne croient pas non plus à cet antisémitisme. L’ancien rabbin de Constantine Eisenbeth, écrit dans L'Univers israélite du 30 août 1934 que l’Arabe n’est pas antisémite mais qu’« il n’aime pas les non-musulmans et n’a pas oublié la conquête ». De plus « le mouvement pan-musulman réveille en lui des ressentiments et des espoirs qui sont après tout à son honneur. »

 

Toutefois, il est certain que la question palestinienne fait entrer une dimension politique dans leur antijudaïsme séculaire. Mais plutôt que de l’expression d’un antisémitisme déjà de type « moderne », les troubles des années 1930, et notamment d’août 1934 témoigneraient d’un changement de direction. En tant que catégorie, les musulmans exclus de la citoyenneté et des bénéfices de la colonisation sur leur propre sol, irrités par la réussite et les provocations des juifs, attaqués dans leur sentiment panarabe par la question palestinienne, seraient en train de passer d’un antijudaïsme traditionnel à un antisémitisme de type moderne. Ce passage n’en serait qu’à ses prodromes et ne deviendrait complet qu’après la Seconde Guerre mondiale.

2-Pour éviter le retour des troubles, les responsables de l'islam et du judaïsme se réunissent avec les chrétiens au sein de l'Union des croyants monothéistes pour renouer le dialogue. Un pari qui semble tenu au moins en partie si l'on en juge par l'attitude des musulmans envers les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. À quelques exceptions près, cette attitude fut toute de dignité et de fraternité envers une population par ailleurs bien malmenée.

NOTES

   [1] Une bibliographie de Frédéric Abécassis et Karima Dirèche donne une vue générale des travaux concernant « Les Juifs du Maghreb et al-Andalus » jusqu’à 2010. http://bibmed.mmsh.univ-aix.fr/Syntheses_Biblio/Bibliographie_Migration_identite-modernite-au-Maghreb.pdf

[2] Couleurs verte et rouge interdites, vêtements noirs des hommes, savates trop courtes, coiffure spéciale des femmes, parole annulée par celle d’un musulman au cours d’un procès...

   [3] Cf. Benjamin Stora, Les trois exils. Juifs d’Algérie, Paris, Stock, 2006, pp. 26 sq.

[4] Par exemple Mardochée Darmon, agent commercial et diplomatique du bey, possesseur d’une grosse fortune. Il fait construire à ses frais la première synagogue consistoriale d’Oran.

[5] La tradition veut que les pierres de taille qui ornent sa façade à la décoration et au style typiquement orientaux aient été importées de Jérusalem.

[6] P. Rozet, Voyage dans la Régence d'Alger, t. II, Paris, 1833, p. 264-265.

[7] Les juifs jouent ce rôle dans tout l’ouest algérien, ce qui entraîne les représailles d’Abd el Kabder.

[8] Cf. Les deux gravures montrent la maison Kanoui, rue du Rempart, au moment d’une cérémonie. Il s’agit probablement du mariage de Semha El Kanoui (1840-1908), fille aînée d’Abraham El Kanoui et de Nedjma bent Mordkaï Amar (1820/1824-1859), avec son cousin germain Salomon ben Mimon El Kanoui (1824-1908), fils de Messaouda Kanoui (1795-1890), sœur d’Abraham El Kanoui. Cette  gravure orne l’article « Une soirée juive à Oran », paru dans le journal L’Illustration, Journal Universel, 17mars 1855, Oran.

[9] Cf. H. Chemouilli, Une diaspora méconnue : les Juifs d’Algérie, Paris, Imp. moderne, 1976.

[10] J. Allouche-Benayoun,  « La sécularisation par l'école : filles et garçons  juifs d'Algérie », in Rochefort, F. (éd.) Le Pouvoir du genre. Laïcités et religions (1905-2005), Presses Universitaires du Mirail, 2007,  p.145-159

[11] Une première estimation de l’état-civil d’Oran a été présentées récemment par l’auteure de ce texte pour l’article « Simon Kanoui (1842-1915), passeur de civilisation », Revue française de généalogie juive, Printemps 2013, pp. 7-15.

[12] Cf. Schreier Joshua, Arabs of the Jewish Faith: The Civilizing Mission in Colonial Algeria. New Brunswick and London: Rutgers University Press, 2010. XIII et 233.

[13] Cf. Schreier Joshua, « L’élite commerçante juive et les débuts de la conquête française en Algérie : l’exemple de Jacob Lasry ». Archives Juives, revue d’histoire des juifs de France, vol. 45, 2012/2, Dossier spécial : Français, Juifs et Musulmans dans l'Algérie coloniale. http://www.cairn.info/publications-de-Schreier-Joshua--93581.htm

[14] Jacob Lasry et le mariage more judaico. Parallèlement à un premier mariage more judaico (qui avait donné naissance à deux filles), Jacob avait contracté en 1843 un second mariage more judaico avec Simha Cabessa. La première épouse, morte à 38 ans en 1847 habitait Oran et la seconde Paris puis Aix, dans les Bouches du Rhône. De ce second mariage étaient nés trois enfants : Estelle Louise à Paris, Sarah et Élie à Aix.

Un jugement du tribunal civil d’Oran en date du 2 juin 1863 légitime les enfants de ce second mariage. Cette régularisation intervient seize ans après la mort de la première épouse et moins de trois mois avant le mariage d’Estelle et Simon. Elle indique tout d’abord que Jacob Lasry se contenta pendant seize ans de cette situation strictement traditionnelle alors même qu’il se présentait comme un juif européen quand il en ressentait le besoin. On ne peut qu’être frappé aussi par la proximité entre la procédure de légitimation des enfants Lasry nés de la seconde union de leur père et le mariage d’une de ces enfants avec un juif oranais, lui aussi de grande famille et très favorable à la francisation. Désir tardif de se conformer aux mœurs françaises ? Volonté satisfaire Simon Kanoui ? Intervention expresse de ce dernier ? Rien ne permet ici de trancher.

[15] Cf. David Nadjari, Juifs en terre coloniale. Le culte israélite à Oran au début du XXe siècle, Nice, Éd. Gandini, 2000 ;« L’émancipation à ‘marche forcée’ : les Juifs d’Algérie et le décret Crémieux », Labyrinthe [En ligne], 28 | 2007 (3), http://labyrinthe.revues.org/2893.

[16] Le cas le plus connu est celui d’un certain Sasportes qui, marié more judaico à une seconde femme après des années de mariage stérile avec une première épouse, déclara au cours de son procès en 1875 que les juifs d’Algérie voulaient être Français pour les affaires, pour la protection que la France leur apportait, mais que pour tout ce qui concernait le mariage et la répudiation, ils voulaient conserver la tradition locale. AN, fol. F19 11146, et L’Univers israélite, XXXI, septembre 1875.

[17] Le terme antijudaïsme s’applique au mouvement antijuif des Européens d’Algérie. Le mot antisémitisme est beaucoup moins employé sur place, et principalement au XXe siècle par des antisémites comme Henry Coston, dans les correspondances avec les administrations métropolitaines et avec le consistoire central. Mais pour tout le monde en Algérie, antijudaïsme et antisémitisme, antijuif et antisémite recouvrent la même réalité globale.

[18] Le rapport Altaras et Cohen de 1842 avait permis aux juifs de France d’avoir une vue plus nette des juifs d’Algérie, dont ils avaient entendu parler par les militaires, voyageurs, marchands qui sillonnaient l’Algérie. Cf. Simon Schwarzfuchs, Les Juifs d’Algérie et la France (1830-1855), Jérusalem, Institut Ben-Zvi, 1981, 400 p.

[19] Une cérémonie fut organisée pour lui dans la synagogue avant sa mort.

[20] On trouve à acheter de nombreuses cartes postales anciennes de l’Algérie et notamment d’Oran sur plusieurs sites internet.

[21] Cf. V. Assan, Les consistoires israélites d’Algérie au XIXe siècle, l’alliance de la civilisation et de la religion, Paris, Armand Colin, 2012 ; R. Ayoun, Typologie d’une carrière rabbinique : l’exemple de Mahir Charleville, Paris, Presses universitaires de Nancy, 1993. G. Dermenjian « Les relations entre le Consistoire Central, les grands rabbins, et les Juifs d’Algérie à la fin du XIXe siècle : l’exemple d’Oran (1864-1905) », in Actes du colloque sur les relations intercommunautaires juives en Méditerranée et en Europe occidentale XVe-XXe siècles, Abbaye de Sénanque, 1982.

[22] Toutefois l’antijudaïsme ne rend pas compte de toutes les hostilités européennes. D’autres hostilités, elles aussi à fleur de peau, sont davantage à épisodes. Les étrangers européens sont a priori mal vus des Français d’origine, on leur chante « Dehors les étrangers ». Sont aussi épinglés les francs-maçons et encore plus les Anglais, ennemis de longue date, craints pour leur politique antifrançaise et leur colonialisme concurrent de celui de la France.

[23] Dermenjian G. et Stora B., 1990, Revue Historique : « Les juifs d'Algérie dans le regard des militaires et des juifs de France à l'époque de la conquête (1830-1855) ».

[24] Cf. Oran et l’Algérie en 1887, notes historiques,  scientifiques et économiques, Association française pour l’avancement des sciences, Congrès d’Oran 188, Oran, Paul Perrier, 2 tomes. Tome 1 pp. 134-135.

[25] « Commission de 1900 », in Procès verbaux de la sous-commission d’étude et de la législation civile en Algérie, Chambre des Députés, VIIe législature, t 1.

[26] ANOM F80 1688, Rapport Dubuc, 11 février 1898.

[27] La littérature déborde d’écrits antijuifs remontant parfois aux années mêmes de la naturalisation. Un des plus anciens libelles pour Oran est celui du Citoyen Bézy, Inscription des israélites d’Oran sur les liste électorales, Lettre à M. le premier président de la cour d’Alger par Bézy, Imprimerie Collet, Oran, 1876.

[28] G. Dermenjian, La Crise anti-juive oranaise (1895-1905), l’antisémitisme dans l’Algérie coloniale, Paris, L’Harmattan, 1986. Pour les prodromes du sentiment antijuif, voir G. Dermenjian et B. Stora, « Les juifs d’Algérie dans le regard des militaires et des juifs de France à l’époque de la conquête (1830-1855) », in Revue historique, CCLXXXIV/2.

[29] La même année (1896), à Oran, Simon Kanoui sortit de ses coffres les copies des certificats d’indigénat rédigés en 1871 en réponse à une révision des listes électorales qui avait éliminé 1127 juifs. Ce qui provoqua une déconvenue totale et une grande colère chez les antikanouistes, Kanoui étant du coup suspecté de « tenir » les juifs en conservant par devers lui les preuves de leur naturalisation.

[30] Émile Morinaud (1865-1952), avocat, secrétaire du groupe antisémite à la Chambre des députés (1898-1902), régulièrement réélu de 1919 à 1942, date où il est révoqué. Il fonde en 1887 Le Républicain de Constantin. Cf. entrée «Émile Morinaud » in Bertrand Joly, Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (1880-1900), Paris, 2000, p. 298.

[31] Premier maire antisémite d'Oran, Arthur Gobert (en poste de 1897 à 1905), est pharmacien.

[32] Maximilien Régis Milano (1873-1950). D’origine italienne et étudiant à la faculté de droit dont il se fit renvoyer  pour avoir organisé des incidents contre le professeur israélite Lévy. Le 14 juillet 1897, il fonde L’Antijuif d’Alger ; il fut président de la Ligue antijuive d’Alger Cf. entrée «Max Régis», in Bertrand Joly, op. cit.  p. 342.

[33]Cf. Laurent Joly, « Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe république », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2007/3 n° 54-3. pp. 63-90 ISSN 0048-8003.

http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-3-page-63.htm

[34] Charles  Marchal était journaliste. Élu conseiller général du canton d’Afreville et Délégué au conseil supérieur d’Algérie.

[35] Ageron C.R., 1979, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 2, 1871-1954, Paris, 1979, pp. 56-67.

[36] Le 26 avril 1901, des membres de la tribu des Righa envahirent la ville de Margueritte et donnèrent aux colons qu’ils rencontraient le choix entre la conversion à l’islam et la mort. Cette attaque fit 5 morts chez les Européens, 16 parmi les assaillants, 1 chez les tirailleurs. Elle apeura les Européens qui y virent une conséquence des troubles antijuifs et fut suivie d’une répression terrible.

[37] Firmin Faure fut élu en 1902  à Levallois Perret comme Républicain nationaliste.

[38] C’est l’opinion de C-R Ageron.

[39] Les Unions latines, à caractère antisémitique, ont été créées par le docteur Molle à Oran dans les années vingt. Elles se sont répandues en Algérie autour de l’idée de réunion contre les juifs des populations « latines » : Français, Espagnols, Italiens, Maltais. L’abbé Lambert avec ses « Amitiés latines » reprend cette idée en 1936.

[40] Élu sous l’étiquette Fédération républicaine.

[41] Gabriel Lambert (1900-1979), prêtre suspens a divinis et sourcier réputé. Il vint à Oran en 1932 pour trouver de l’eau. Élu maire en 1934, il devient antijuif en 1936. Il était favorable à Franco et aux totalitarismes nazi et fasciste. Destitué en 1940, il fut élu au Conseil général en 1949 après avoir été grâcié.

[42] Le Chant sur la prise d’Alger, texte écrit par un étudiant de zaouya, Si-Abd-el-Kader, parle de la défaite de 1830 en disant « l’œil versait des larmes tandis que leurs juifs infâmes en ont poussé des hurlements de joie ». In Général E. Daumas, Mœurs et coutumes de l’Algérie, Paris, Hachette, 1858, p. 168.

[43] Pour cette raison, seuls quelques centaines de juifs (144 juifs pour la province d’Alger) et encore moins de musulmans ont choisi la nationalité française à la suite de ce sénatus-consulte. Les chefs religieux juifs consultés avant le décret Crémieux choisissent alors comme un moindre mal la naturalisation collective, qui oblige, sachant que les juifs ne renonceraient pas d’eux-mêmes à leur statut personnel et aux avantages qu’ils leur procuraient sur les femmes.

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ÊTRE JUIF À ORAN Dates principales

Avant la France

903 création de Ouahran par des marchands arabes d’Andalousie.

910 :  Fatimides.

1000 : Présence attestée d’une communauté juive structurée.

1083 : Almoravides.

1137 : Almohades.  Persécutions diverses.

1242 : Mérinides

1447 : première persécution de juifs.

1287 : 1ère arrivée des juifs de Majorque

1391 : arrivée de juifs d’Espagne.

1492 : expulsion d’Espagne, nombreux juifs à Oran.

1494 : épidémie de peste, la ville est déserte

1509 : prise de la ville par les Espagnols

1669 : expulsion des juifs

1709 : prise de la ville par les Turcs. Les juifs reviennent.

1732 : retour des Espagnols. Les juifs sont de nouveau expulsés.

nuit du 8 au 9 octobre 1790 : tremblement de terre qui détruit la ville : 22 secousses 3000 morts en 7 minutes. Répliques jusqu’au 22 novembre.

1792 : les Turcs reprennent possession de la ville et le bey accorde diverses faveurs aux juifs pour qu’ils se réinstallent à Oran, devenue capitale.

1805 : Alger. Busnach tué au pistolet, synogogues, brûlées, viols.

 

Période française

1830-1918

1831 : arrivée des Français à Oran. Pourim d’Oran.

1832 : 2800 habitants d’Oran sont juifs, la population totale étant de 3 800 habitants

1842 : rapport Altatas-Cohen.

1844 : Amram Sananès siège à la chambre de commerce.

9 novembre 1845 : mise en place de trois consistoires provinciaux (Oran, Alger, Constanine).

1847 : Création du consistoire provincial d'Oran, sous l'autorité du consistoire algérien siégeant à Alger.

1854 : Haïm Bénichou président du Consistoire souhaite une francisation rapide des juifs.

1859 : arrivée des juifs de Tétouan fuyant la guerre hispano-marocaine.

1862 : La surveillance du culte israélite en Algérie incombe au consistoire central israélite de France.

1865 : senatus consulte permettant la naturalisation individuelle des juifs et des musulmans.

1867 : Le consistoire provincial d'Oran intègre l'organisation du consistoire des israélites de France.

1870 : Décret Crémieux.

1871 : début de l’antijudaïsme électoral à Oran (juifs = 20% du corps électoral).

1895-1902 : grande crise antijuive

1897 : municipalité antijuive (maire Arthur Gobert)

1898 : Violents troubles à Mostaganem et Oran

          4 Députés antijuifs  (Firmin Faure à Oran). Demandent l’abrogation du décret Crémieux.

          25 août : 4 décrets du gouvernement Brisson (autonomie, encadrement des consistoires).

1905 : fin du conseil municipal antijuif

1914-1918 : mort de 2500 juifs d’Algérie environ.

1918 : inauguration de la grande synagogue d'Oran.

 

Entre deux guerres

1920 : Union latine de Jules Molle

1925 : Jules Molle, maire (1925-1931) et conseiller général Amitiés puis Unions latines.

1925-1932 : Les Unions latines dominent la vie politique. Boycott des magasins juifs, articles antijuifs…

1934-1939 : La crise (chômage, crise viticole) ravive l’antisémitisme. Propagande du Petit Oranais ; croix gammées sur les murs et les cahiers de papier à cigarette Bastos.

1931-1934 : Paul Ménudier, maire antijuif

                   Michel Parès député antijuif

1934-1941 : L‘abbé Lambert maire d’Oran, favorable à Franco.

1936-1939 : nombreux incidents antisémites

1934 : Amitiés Lambert

21 avril 1939 décret-loi Marchandeau réprimant les excitations à la haine raciale.

 

1940-1943 :

-lois raciales

-résistance

-opération Torch

20 octobre 1943 : remise en vigueur du décret Crémieux.

 

Après la guerre

Années 1950 : retour de l’antijudaïsme dans la rue et les rapports interpersonnels.

1954 - 1962 : guerre d'Algérie. Certains juifs rallient l'O.A.S. peu le F.L.N.

2 février 1956 : Manifestation de dockers de la ville arabe jusqu’à la Préfecture. La foule casse tout, surtout les magasins de vêtements et bijouteries juifs. 8 morts, 28 véhicules brûlés.

12 décembre 1960 : Profanation du cimetière juif d’Oran.

5 juillet 1962 : jour de l'indépendance, massacres d’Oran[1].

1962-1963 : départs pour la France.

1975 : la grande synagogue d'Oran devient la mosquée Abdellah Ben Salem (riche juif médinois converti à l’islam).

[1] 101 morts dont 25 européens (10 juifs) et 163 blessés reconnus, 3000 disparus recensés. Beaucoup sont morts au Petit Lac.

Commentaires

ATTIAS Edgard 1. ATTIAS Edgard (site web) | Mar 06 Mai 2014

Très intéressant texte sur les Juifs d'Oran. Un travail remarquable de Germaine Dermenjian que je connais par ses oeuvres sur l'Histoire des Juifs d'Oran. A Oran, j'habitais rue d'Ulm (citée dans le texte). J'habite actuellement en Israël, mais tout ce qui est écrit sur Oran, par de brillants historiens comme vous l'êtes, m'intéresse particulièrement ,
J'ai écrit un livre sur l'abbé Lambert et à ce propos j'ai recherché la thèse que vous aviez écrite à ce sujet, sans résultat. J'ai trouvé la photo que vous présentez de ce personnage très intéressante. Elle traduit tout à fait son aspect hétéroclite et lunaire comme vous le dites si bien.
J'ai également écrit un texte sur la grande synagogue d'Oran pour l'Echo de l'Oranie et, si vous le permettez, avec mes excuses, j'apporte une correction à votre conférence : la Grande Synagogue ne se situe pas Place d'Armes, mais Boulevard Joffre. (Après la mort de Simon Kanoui, elle a été réceptionnée par le Grand Rabbin Weill en 1918).
Le caractère des actions anti-juives d'Oran et d'Algérie est admirablement reporté.
Je remercie le docteur Jacques Karoubi, qui a bien voulu m'informer sur cette conférence et vous-même qui avez accepté cette publication sur son site, très riche.
Je reste honoré d'avoir fait votre connaissance par ce truchement.
Edgard Attias
http://www.oran-memoire.fr

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Date de dernière mise à jour : 24/10/2015