Pessah et la mimouna à Tlemcen avant 1962

PESSAH ET LA MIMOUNA A TLEMCEN AVANT 1962
de Patrick Bénichou/copyright.

Pessah patrick benichou 

 

Les familles juives de Tlemcen repeignaient juste avant Pessah leurs maisons à la chaux : l'intérieur ressemblait alors à de grandes galettes blanches, sauf dans les maisons modernes construites après 1912 qui avaient des murs en pierres de taille.
Pessah était le signe d'un « renouveau », d'un changement de saison, la venue du Printemps, la sortie de la "Terre de Misères", celle des pharaons et des dures corvées qu’ils nous imposèrent.

Les habits d'hiver avaient rejoint les armoires et malles d’osier au profit des habits d'été. Parfois en décembre, il neigeait à Tlemcen car la ville était située à 830 mètres de hauteur sur un vaste plateau surplombé de montagnes, de forêts et de nombreuses cascades. Les amoureux iraient à nouveau se promener tout au long de la "Rue de France" qui était aussi le lieu habituel des "promenades shabatiques".

Pour les plats de Pessah, il y avait très peu de produits manufacturés en Algérie, en dehors des galettes rondes "à l'Oranaise"; Les galettes fines carrées étaient alors totalement inconnues.
Les familles achetaient leurs fruits et légumes au marché de la ville.

Il n'y avait pas cette prolifération parfois indécente de milliers de produits dits "casher lé Pessah. Les femmes préparaient leurs propres conserves et les stockaient dans des jarres comme il y a trois mille ans. Les gens se souhaitaient " Bonne fête ", la formule " Pessah casher vé saméakh" étant postérieure à 1962.

La plupart des produits étaient frais car il y avait avant 1950 très peu de réfrigérateurs, les gens achetaient des blocs de glace et les cuisines étaient souvent équipées de placards aérés et grillagés, des "garde mangers" sous les fenêtres.

Dans les cours il y avait souvent des dépendances aveugles avec des stocks de légumes ou de la viande confite, conservés dans des jarres d'huile d'olive.
Les repas de Pessah comportaient le gras double cuisiné, des tripes nommées "schkamba", de l'agneau, des fèves, de la salade cuite.


Le "harosset"nommé mortier, était fabriqué artisanalement à partir de figues, de dattes et de pommes, et avait un gout plus agréable que son lointain descendant vendu dans des rouleaux de papier blanc.
Les familles étaient nombreuses à table ; souvent plus de douze personnes ou beaucoup plus encore. Il y avait une grande convivialité.

Chacun souvent participait en portant sa cocotte ou sa marmite avec dedans une spécialité, une recette originale et le partage se faisait naturellement.
L'équipement moderne électroménager n'existait pas encore et était très coûteux.
On disait souvent, à table, "Ca c'est le plat de Mémé" ou alors « Félicitations Alice pour ton plat" et tout le monde plaisantait et se régalait de ces repas du « Séder » qui duraient plusieurs heures.
C'était le vrai repas de réunion et de partage familial. Les enfants faisaient parfois de petits sketchs qui divertissaient les anciens.
Dans certaines familles, le "Séder", était lu en hébreu partiellement traduit en français ou chanté partiellement en judéo-arabe par les initiés .

Après les fêtes de Pessah, il y avait une coutume qui consistait à fêter la convivialité, la richesse, l’abondance : cette fête se nomme la  « Mimouna ».

Une tradition voulait que les familles et les amis passent de maison en maison pour se bénir mutuellement et se souhaiter une année de réussite en goûtant à toutes sortes de douceurs.

Pour certains, la Mimouna était un peu la fête de Rabbi Maïmon, rabbin vénéré du Maroc, père de Maïmonide.

Pour les habitants musulmans, cette coutume représentait la fête du Printemps incarnée par Lalla Mimouna, une sainte qui distribuait fertilité et abondance.D’autres encore pensent que la Mimouna vient du mot arabe « mimoun » qui signifie chance et bonheur.Dans toutes les familles de Tlemcen jusqu’au Maroc, à l’issue de Pessah, la Pâque juive, ou la consommation de levain, «de hametz »  est interdite, chacun présentait ses vœux de prospérité à son voisin, en lui disant : « Soyez bénis, prospérez et réjouissez vous… ».

Les enfants se régalaient de couscous au beurre, de leben (lait fermenté léger), de nougats mous ou de confiture de raisins secs et d’amandes que certains nommaient « merouzia ». Le lendemain matin, la coutume était de se rendre dans la nature pour faire la bénédiction des arbres que les sages nommaient : « Birkat ha Ilanoths ».

A la fin de "Pessah", dès cinq heures de l'après midi, les familles préparaient la "Mimouna", avec des brioches sucrées, les "Mounas", des gâteaux et du pain frais.

Les jeunes allaient alors de maison en maison récolter des friandises qui mettaient fin au règne des "matsots" appelées alors "galettes de Paque".
Les pères de famille bénissaient leurs épouses et leurs enfants autour de ce plat symbolique dans lequel avaient été disposés de la farine ou du pain avec des fèves en gousses plantées debout dans la farine.

Une pièce d'or, de l'argent ou un bijou étaient préalablement déposés dans la farine. De grandes gerbes de blé ou d'herbes étaient disposées autour et les pères les trempaient dans cette "potion magique" puis ils bénissaient leurs familles avec ces herbes qui nous laissaient un peu de poudre blanche dans les cheveux. Le temps des "Herbes amères", du "Maror" semblait alors éloigné à jamais par cette bénédiction familiale donnée par les pères dans la douceur de la salle à manger.... .Les femmes étaient vêtues parfois de robes orientales dédiées à cette soirée ou de gandouras. La symbolique de tout cela était le souhait de santé et de Prospérité.


Cela nous parait si loin déjà et si proche à la fois, dans nos mémoires, celles des derniers juifs nés à Tlemcen et dans les autres villes d’Algérie française....avant 1962.

Patrick Bénichou copyright.

Commentaires (2)

Demay Alain
  • 1. Demay Alain | 29/04/2016

Je pourrais écrire la mème chose que Nicole Doye. J'habitais à Alger dans les tournants Rovigo et j'avais beaucoup de voisins juifs avec qui on s'entendait merveilleusement bien. J'allais leur allumer le gaz je ne sais plus pourquoi mais cela m'amusait beaucoup.

DOYE Nicole
  • 2. DOYE Nicole | 24/04/2016

J'ai été très intéressée par votre témoignage qui m'a appris des coutumes que j'ignorai, je suis
catholique mais élevée près de voisins juifs avec qui toute petite je partageais le sabbat et bien
d'autres fêtes avec tout le sérieux et le respect qu'il se doit... j'ai toujours de très bons amis juifs
mais hélas ils disparaissent et si je garde contact avec leurs petits enfants l'ambiance d'antan n'y
est plus....
Merci pour votre site que je parcours avec délice...
Amitiés

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