DEPART

 Extrait du livre : " Petite musique d'une déchirure. Une petite fille et la guerre d'Algérie " de Nicole Squinazi Teboul

Nous publions cet extrait avec l'autorisation de l'auteure à qui nous adressons tous nos remerciements.

Un livre à découvrir absolument....

 

Livre petite musique d une dechirure

 

Prologue

" Comme l'enfance est longue à partir, à s'enfuir.

Comme ce temps béni, protégé, surprotégé est lent à se défaire.

Il est si fortement lié à un état de pure grâce existentielle.

Je marche en silence et me revient en mémoire l'image d'une petite fille

blonde et rieuse qui est partie et qui pourtant est encore là..."

 Nicole Squinazi Teboul

Extrait du chapitre " Départ (1) "

 

 

Bateau ville d alger

 

"... Je ne suis pas partie d'Algérie par bateau, lentement, dans un mouvement de glissement presque imperceptible du corps sur la mer.

Je n'ai pas vécu notre départ dans l'effacement uni et sans vague, ni dans l'éloignement progressif des côtes d'un pays très cher, un soir dans le silence et dans le couchant d'un soleil presque éteint qui aurait laissé des reflets en ligne miroitante sur l'eau bleue assombrie de la nuit ou de la douleur.

 

Le port d alger vu depuis le bateau de l exode

 

Je ne me suis pas éloignée sur la mer comme on s'enfonce à l'horizon, comme on voit ses forces s'effondrer ou vous quitter doucement presque sans souffrance.

Je n'ai pas eu la mer bleue de la nuit autour de moi, en mouvement perpétuellement doux, clapotant presque silencieusement aux côtés de l'énorme bateau, forteresse liquide et puissante de protection, contre le sentiment aigu et tenace d'un immense abandon.

C'était l'abandon de ma terre chérie, la terre de mes grands-parents encore vivants comme ma mémoire vive et protectrice, de mes parents porteurs de leur enfance comme un souvenir racontable et audible pour moi et porteurs du poids de mon avenir.

C'était la terre de ma naissance espérante et rédemptrice, de vieux chagrins et d'anciens bonheurs encore vifs. La terre dont l'air de légèreté palpitante et parfumée m'appartenait.

La terre protégée par des ciels bleus, tous les bleus innombrables et infinis de chaque saison, si droite et si verticale dans l'azur. Ils me revenaient à présent comme la couleur exacte et ondoyante du fond de mon âme palpitante.

C'était la terre au sol de diversité dont toutes les pierres irrégulières des jardins conservaient la chaleur des étés et les marques légèrement creuses laissées par la pluie. C'était la terre du sable des plages et des pousses d'herbes folles ou aromatiques comme une richesse incessante.

Nous étions au centre d'une immense défaite qui nous dépassait et nous ne pouvions pas rester. De toute mon âme, j'ai pressenti le poids terrible et regrettable de ce départ. Il m'a fallu me séparer de cette terre que j'aimais tant.

Sur le bateau, il m'aurait fallu laisser fuir les contours d'une côte adorée. Elle était entourée de feuillages exubérants et parfumés, de terre, de sable et de boue. Ainsi que de fleurs de la couleur du sang de désespoir ardent qui montait à mes joues.

Mes yeux auraient été pleins de larmes et mon corps aurait été bousculé par des vents contraires qui furieusement auraient soufflé sur le pont lavé de pluie ou de chagrin.

Il m'aurait fallu laisser s'enfoncer dans l'oubli les quartiers que je devinais encore d'un regard perdu, noyé, où je savais avoir laissé une partie de ma vie déchirée.

J'aurais entendu dans les bruits des vagues sur la mer et dans le souffle presque gémissant de l'air marin comme la petite musique d'une déchirure.

Je savais ma vie en lambeaux, dans le coeur des maisons et au coin des rues qui dormaient au creux des jardins ouverts à tous mes jeux d'enfants. Il me faudrait les retrouver et les réapprendre ailleurs.

Un ancien langage était perdu en toute innocence. Il ne pourrait rester longtemps muet. Il me faudrait l'articuler à nouveau dans d'autres lieux plus vastes ou plus étroits mais aux dimensions insupportables dont j'ignorais tout et dont je ne soupçonnais même pas qu'ils étaient des lieux de froidure nouvelle.

Il me faudrait retrouver tous les repères d'apprentissage si récents, de mon corps et même de mes rires.

Retrouver des rues à parcourir, avec des yeux d'enthousiasme et un corps d'ardeur? Retrouver des magasins de jouets, pour décupler mes rêves et des lumières pour retourner dans le monde enchanté - de grand secret à peine murmuré - des elfes et des fées.

Nous n'avons pas eu ce départ sur la mer qui aurait noyé, amorti dans la liquidité et englouti dans des profondeurs salées et obscures d'algues vertes et gluantes, de coquillages extraordinaires et de poissons merveilleux et multicolores, dans des profondeurs inconnues à la noirceur mystérieuse, le choc étrange de la séparation.

Nous sommes partis d'Alger dans la violence infinie du décollage d'un avion...."


 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 01/05/2016