Simon Kanoui, président du Consistoire d'Oran

Simon Kanouï, président du consistoire d’Oran, conseiller municipal, conseiller général

(Oran, 1842 – Oran, 26 décembre 1915)

Par David Nadjari

DEA d’histoire sur les communautés juives de l’Ouest algérien au XIXe siècle

A publié notamment : Juifs en terre coloniale. Le culte israélite à Oran au début du XXe siècle, Nice, Éd. Gandini, 2000, ouvrage issu de son mémoire de maîtrise.

L’émancipation à « marche forcée » : les Juifs d’Algérie et le décret Crémieux revue Le Labyrinthe 28 | 2007 (3)

 

In Archives Juives 2003-1 pages 136-139

https://www.cairn.info/revue-archives-juives-2003-1-page-136.htm#pa2

 

Chef inamovible de la communauté juive d’Oran pendant près de quarante ans, Simon Kanouï est l’une des figures dominantes – et des plus controversées – du judaïsme algérien des lendemains du décret Crémieux. Doué d’un incontestable charisme, l’homme exerça à plusieurs reprises un rôle de premier plan dans la cité oranaise. Mais son obstination à maintenir son pouvoir sur les Juifs de la ville comme son ambition affichée d’influencer la vie politique locale lui attirèrent de nombreux ennemis.

Né dans une des familles les plus respectées du patriciat juif oranais, Simon Elkanouï (la particule « el » disparut des documents en langue française avant 1870, mais il la conserva jusqu’à sa mort pour signer en judéo-arabe) avait toutes les chances de parvenir un jour à la direction des affaires communautaires. Son père, Abraham, avait été entre 1848 et 1851 l’un des premiers présidents du consistoire installé à Oran en 1847, tandis que son oncle, Messaoud Karouby, avait assuré à différentes reprises cette charge entre 1864 et 1870. Les Elkanouï formaient, au milieu du siècle, l’un des clans dominants de l’élite politique communautaire. Mais ce fut dans la banque que Simon débuta une carrière professionnelle. Occupé d’abord à faire fructifier l’important patrimoine familial, il se lia rapidement à Jacob Lasry, le plus riche notable de la ville, dont il épousa la fille Esther en 1863. L’ambition politique de Simon ne tarda pas ensuite à se manifester. Dès 1867, il se présenta aux côtés de son oncle aux élections consistoriales et réussit à obtenir l’un des six sièges à pourvoir. S’affranchissant assez tôt de la tutelle de son oncle, Simon dévoila sa forte personnalité et s’engagea personnellement dans les querelles de clans qui agitaient alors le consistoire d’Oran. Au sein de l’institution, il forma avec ses proches un cercle influent et chercha à s’emparer de la présidence. Profitant de la confusion générale et de démissions en série, il parvint à l’exercer par intérim en 1873 avant d’y être confortablement élu en 1876. Jusqu’à sa mort en 1915, Simon Kanouï fut constamment réélu.

Située à une période charnière de l’évolution du judaïsme algérien, l’action de Simon Kanouï à la tête du consistoire d’Oran fut des plus ambiguë. Afin de rallier à son pouvoir la majorité illettrée et misérable des Juifs oranais, il se présentait d’abord comme l’héritier du mouqdem, le chef judéo-arabe traditionnel. Il se faisait ainsi d’une part le bienfaiteur du petit peuple – en effectuant aux frais du consistoire de grosses dépenses de charité – et d’autre part le défenseur des traditions religieuses maghrébines. Il invoqua à plusieurs reprises la religion pour justifier ses prises de position. En 1870, il s’était montré dans un premier temps défavorable à une naturalisation collective, qu’il jugeait trop abrupte pour la majorité des Juifs algériens. En 1876, il s’est prononcé pour l’exemption militaire des jeunes israélites algériens, exigence renouvelée en 1892 pour les réservistes. En procédant de la sorte, Kanouï sut tirer un profit électoral maximum des aspirations des milieux populaires et traditionalistes et eut toujours l’avantage du nombre sur ses adversaires.

Toutefois, il serait erroné de ne voir en lui qu’un démagogue. Son action à long terme à la tête du consistoire d’Oran révéla aussi un chef sincèrement soucieux du relèvement moral et matériel de sa communauté. Au fond, Kanouï défendit toujours l’idée d’une modernisation par étapes qui ne bouleverserait pas les consciences. Toute une série de mesures est à mettre à son actif. Il encouragea dans les années 1870-1880, la célébration du mariage civil avant celle du mariage religieux. Il se préoccupa du niveau d’instruction des enfants juifs en langue française et voulut réduire l’influence du judéo-arabe dans les familles. Pour cela, il soutint en 1907 le principe de l’ouverture à Oran d’une école de l’Alliance israélite universelle. Mais son entreprise majeure fut la construction de la plus grande synagogue d’Afrique du Nord. L’édifice, qui mit quarante ans à sortir de terre et qui engloutit des sommes considérables, ne fut achevé qu’après la mort de son bâtisseur, en 1918.

Si globalement l’action de Kanouï satisfaisait la plupart des Juifs oranais, au sein de l’élite israélite en revanche, elle était loin de faire l’unanimité. À différentes reprises, des voix s’élevèrent pour dénoncer son tempérament autoritaire, ses manœuvres électorales et ses méthodes clientélistes. Trois oppositions principales se manifestèrent dans la communauté juive.

La première vint du puissant clan Bénichou. Son chef, Haïm Bénichou (1814-1898) était l’un de ces rares notables israélites capables de faire jeu égal avec Simon Kanouï. Le conflit entre les deux hommes reposait à la fois sur une rivalité électorale, sur une divergence idéologique et sur des enjeux de clientèles. En 1876, Haïm Bénichou perdit, face à Kanouï, son siège de conseiller général et la présidence du consistoire et bascula pour quinze ans dans la lutte anti-consistoriale. Son clan fédérait entre autres tous les partisans de la francisation et de la laïcisation, scandalisés de l’exploitation politique par Kanouï des superstitions populaires. Le clan Bénichou s’est fait aussi le représentant des immigrés juifs marocains écartés des fonctions communautaires par les « Oranais de souche ».

Après l’effacement des Bénichou, le « pouvoir kanouïque » fut contesté par une nouvelle génération de notables. Derrière Charles Médioni et Vidal Chalom un «parti des Jeunes» se forma progressivement. Celui-ci entendait mettre fin au monopole politique des vieilles familles oranaises dont les Elkanouï restait le symbole. Il critiquait aussi l’opacité de la gestion de la charité israélite devenu instrument clientéliste aux mains du président du consistoire. Incapables de rivaliser avec Kanouï sur le terrain électoral, les « Jeunes » se lancèrent dans une guérilla administrative contre le consistoire d’Oran et rallièrent un temps à leur combat les autorités israélites métropolitaines.

À la lutte contre Kanouï se mêlèrent, en troisième lieu, deux grands rabbins d’Oran : Mahir Charleville (1864-1877) et Moïse Netter (1892-1902). Le premier, qui prenait sa mission pastorale en terre maghrébine très au sérieux, reprochait à Kanouï d’entretenir le peuple dans l’obscurantisme et entra en conflit avec lui dès 1876 en soutenant le clan de Haïm Bénichou. Mais isolé et impuissant après la défaite de ce dernier, Charleville préféra se retirer et obtint son rappel en métropole en 1877. Moïse Netter, quant à lui, ajouta aux griefs de Charleville les rancœurs plus personnelles d’un homme injurié et humilié. Entre 1896 et 1902, il obtint l’intervention du Consistoire central. Mais ce dernier ne put suspendre le consistoire d’Oran et son président comme le souhaitait le grand rabbin.

Kanouï écrasa finalement toute contestation au sein de la communauté car il exerçait un très fort ascendant sur la masse des Juifs oranais. Régnant en maître, le président du consistoire profita aussi de son autorité pour intervenir à Oran dans la vie politique locale. Élu pour la première fois conseiller municipal dès 1871, puis conseiller général en 1876, Kanouï exerça pendant trente ans à Oran une influence politique hors de proportion avec la modestie de ses mandats électoraux.

Depuis les élections municipales de 1871, les Européens d’Oran avaient pris conscience du poids électoral considérable des israélites récemment naturalisés. Majoritairement illettrés, ces derniers suivaient en effet à chaque élection les consignes de leur chef communautaire et pratiquaient le vote en bloc. Kanouï avait ainsi obtenu ses premiers mandats. Parvenu à la tête du consistoire d’Oran, il se trouva dès lors maître des voix israélites et fut en mesure de faire basculer toute élection locale selon ses intérêts. De nombreux candidats prirent l’habitude de s’adresser à lui comme courtier électoral – finances parfois à l’appui – pour être assurés d’une victoire. Kanouï eut pendant des années le pouvoir de « faire » le maire d’Oran et les députés du département. Il fit généralement voter pour les représentants des intérêts locaux et de l’administration, écartant constamment les radicaux.

Ce fut logiquement de ces derniers que vinrent les réactions les plus violentes à ces manœuvres. Un anti-kanouïsme se développa rapidement à Oran dans les années 1880 et bientôt le nom de Simon Kanouï devint aussi célèbre que détesté dans toute l’Algérie. L’anti-kanouïsme regroupa d’abord toute une classe politique coloniale blessée dans ses sentiments républicains, avant d’attirer tous les militants antisémites. Son comportement fit de Kanouï le catalyseur d’un antisémitisme prêt à se déchaîner, puis la cible principale des manifestations racistes dont l’apogée fut atteint entre 1896 et 1898, lors de la « crise anti-juive oranaise ».

Face aux antisémites, Simon Kanouï fit preuve de beaucoup de fermeté et de courage. En dépit d’attaques personnelles violentes, il défendit inlassablement les droits de ses coreligionnaires. En 1884, il n’hésita pas par exemple à prendre la parole à Alger face aux émeutiers qui scandaient « À bas les Juifs ! » et conspuaient son nom. De même, en 1896, alors que les antisémites oranais procédaient à l’élimination des « Juifs Crémieux » des listes électorales, il renversa une situation compromise en exposant devant l’administration plusieurs centaines de certificats prouvant la validité des naturalisations. En outre Kanouï put toujours compter sur les plus hautes autorités françaises pour obtenir réparation d’une agression ou d’une injustice. Par son entier dévouement à l’État et son rôle de médiateur auprès des musulmans insurgés d’Oranie, il bénéficiait de l’écoute attentive du gouverneur général et de tous les ministères parisiens.

Rejeté par tous ses ennemis comme un dangereux manipulateur, Simon Kanouï n’en fut pas moins pour la grande majorité des Juifs oranais l’homme de la transition vers la modernité française. Ses méthodes politiques qui rappelaient l’ancien monde judéo-arabe soulevèrent certes l’opposition conjuguée des milieux coloniaux et des milieux juifs « progressistes », mais permirent aussi à Kanouï d’établir avec sa communauté un lien de totale confiance. D’une certaine manière, il fut un guide et sut s’appuyer sur les « enturbannés » pour mieux leur arracher leurs turbans.

 

Bibliographie

·         SOURCES

  • Archives d’Outre-Mer (Aix-en-Provence), Série 3U (culte israélite). Archives du Consistoire central, Séries Icc40-41(Oran 1864-1905) et 5B (affaires algériennes). Archives de l’Alliance israélite universelle, Fonds ALG série IIIB (écoles). Richard Ayoun, Typologie d’une carrière rabbinique : l’exemple de Mahir Charleville, Paris, Presses universitaires de Nancy, 1993. Henri Chemouilli, Une diaspora méconnue : les Juifs d’Algérie, Paris, Imp. moderne, 1976. Geneviève Dermenjian, La Crise anti-juive oranaise, Paris, L’Harmattan, 1986 ; id., « Les relations entre le Consistoire Central, les grands rabbins, et les Juifs d’Algérie à la fin du XIXe siècle : l’exemple d’Oran (1864-1905) », in Actes du colloque sur les relations intercommunautaires juives en Méditerranée et en Europe occidentale XVe-XXe siècles, Abbaye de Sénanque, 1982 ; id., « Simon Kanouï », Parcours, Paris, 1983. David Nadjari, Juifs en terre coloniale. Le culte israélite à Oran au début du XXe siècle, Nice, Éd. Gandini, 2000.

 

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Date de dernière mise à jour : 23/09/2017