Souvenirs d'un enfant juif français né à Tlemcen

de Patrick Bénichou. copyright

 

Vous ne trouverez pas l’histoire de nos récits sur l’exode des juifs d’Algérie dans les livres officiels de l’histoire de France. Ne vous en étonnez pas !

Les images d’archive montrent que cet exode  fut qualifié par des ministres de l’époque " de vacances ordinaires ". Le Général avait négocié l'abandon des français d'Algérie dès l’année 1956. La mémoire exige que l'on restitue la vérité : je venais d’avoir 8 ans, mais j’avais pris conscience de toute la gravité de ce départ définitif de Tlemcen vers la Métropole au mois de juin 1962.Les évènements avaient fait de moi ‘un petit homme’.

Mes parents gardaient en eux l’espoir illusoire d’un possible retour ainsi que les clés de la maison et de l’usine de meubles Bénichou.

Les juifs d’Algérie, à la fois manipulés, menacés et désorientés, allaient massivement « préférer la valise au cercueil » selon la formule en vigueur à l’époque .La plupart des juifs et  chrétiens de Tlemcen et d’Algérie choisiront alors la France comme ‘terre d’accueil’. Nous allions quitter 1000 ans d’histoire et de culture pour une autre vie.

Mes parents avaient envoyé à Paris par précaution pendant les dernières semaines qui précédèrent notre départ plusieurs colis utilitaires dans des boites cylindriques en contreplaqué cerclées de fer qui ressemblaient curieusement à des emballages pour des hauts de formes. Plusieurs soirs durant, dans notre appartement de l’Esplanade du Méchouar, j’ai vu mes parents trier, emballer en silence dans du papier journal et caler avec de la sciure de bois des bibelots, vêtements, ustensiles de cuisine, vaisselle, petits outils, souvenirs, livres…, sans aucune lumière visible de l’extérieur, car depuis 1953 nous vivions sous le régime du couvre-feu de l’armée  dès vingt et une heure.

C’était alors le règne de la peur, du danger continu, des attentats terroristes perpétrés contre la population civile en tous lieux publics et des représailles de l’armée française : le cercle infernal. Sans parler des disparitions de civils restées encore maintenant largement occultées par les medias.

Je venais d’avoir 8 ans, on allait partir pour toujours « en Métropole » avec dans ma valise, mon livret scolaire français  du cours élémentaire qui comporte la date de la dernière période de cours enregistrés « Période du premier au quinze mars1962 »,à l’école Jules Ferry.Par une étrange ironie de l’histoire, ce petit cahier bleu clair, dérisoire, comporte en pages intérieures de couverture, toute une série de ‘recommandations pour écoliers’, dont celle-ci, sur laquelle, plus de cinquante ans plus tard, mon regard se pose avec curiosité :

« Vous serez heureux d’emporter ce souvenir de votre école, le jour ou vous en sortirez pour ne plus revenir ; vous garderez ce modeste recueil qui témoignera devant vous-même et devant tous, ce que vous avez été dans votre jeune âge »

 « Si vous traversez quelque moment de faiblesse et de découragement, ne vous laissez pas abattre et pour reprendre courage, dites vous tout bas : Non, je ne veux pas être un inutile sur la Terre, un ingrat envers ma famille, un ingrat envers la France, je veux travailler et devenir meilleur, non seulement par ce que c’est mon intérêt, mais par ce que c’est mon devoir ».

Mes regrettés oncles Sylvain et Edouard Arrouasse restés un peu plus longtemps que nous à Tlemcen, prirent en charge le déménagement de quelques uns de nos meubles et équipement basiques restés dans les appartements encore intacts, pour nous les faire parvenir à notre nouvelle adresse en bord de Seine : « Le Quai de Stalingrad à Boulogne Billancourt. »

Un voisin policier à Tlemcen avait tué par erreur son fils dans la nuit, chez lui, d’un coup de pistolet le prenant dans l’obscurité pour un terroriste du FLN…Avec ceux qui mirent fin à leurs jours, saisissant  tout le désespoir de la situation, cette période fut émaillée de centaines de drames qui la plupart du temps restèrent totalement anonymes, noyés dans le cyclone de la guerre d’Algérie.

Par un pillage suivi d’une loi scélérate de nationalisation, le gouvernement algérien s’appropriera en 1963 tous les biens des juifs français d’Algérie requalifiés de « biens laissés à l’abandon » ou « de biens vacants » ainsi que tous les biens publics.

Ce vocabulaire commode sera  repris curieusement par le Consulat de France en réponse aux questions sur l’avenir de ces biens

Trois choses cependant n’ont pu être confisquées: nos racines, notre mémoire et notre liberté de penser.

Extait d’une lettre du 18 juillet 1962 d’un ancien ouvrier  musulman travaillant pour mon père à l’Usine Au Bucheron, Route des Cascades, à Tlemcen :(Extrait)

« A Tlemcen,  ça va encore mal, l’autre fois ils sont venus pour réquisitionner l’Usine « Bénichou Au Bucheron » et les gens du FLN ont voulu défoncer la porte ; il paraît qu’on leur avait dit que vous étiez partis, il ya deux ans, et grâce à moi que je leur ai dit qu’il y a à peine un mois et que vous êtes partis en congé….Ils ont demandé la preuve, heureusement que j’ai gardé la dernière fiche de paie et le certificat de travail. Je leur ai dit qu’il y a aussi des meubles de la Compagnie des Forges de Strasbourg et qu’il y a aussi des machines scellées par terre. …A la fin, ils sont partis et ne sont pas revenus….Pour les logements, ils reviendront les réquisitionner par force et moi j’ai très peur de tous ces gens ….excuse moi, Armand de mon écriture. »

 

-Les quelques familles juives qui sont restées sur place à Tlemcen après le mois de juin 1962 essaient vainement de vendre à tout prix ce qu’il leur reste, immeubles, maisons, tissus, stocks, machines, voitures, objets divers…mais le marché est au plus bas, les agents du FLN commencent à nationaliser tous les biens « déclarés vacants » y compris ceux ou les propriétaires sont encore présents, ou ceux qui sont revenus sur place et protestent en vain.    

-  Ceux qui arrivent à  négocier et à vendre le font alors à leurs risques et périls, les prix de vente sont totalement dérisoires, tandis que d’autres propriétaires se voient signifier l’interdiction de rouvrir leurs commerces et entreprises…et sont très vivement encouragés à retourner en France pour « motifs  d’insécurité ».

-Les quelques familles restées sur place en 1963, privées de la jouissance de l’ensemble de leurs biens, n’ont aucun recours, se voient obligés de quitter définitivement les villes d’Algérie où elles sont nées. Elles sont menacées, on leur fait comprendre « qu'il vaut mieux qu'elles partent vite», des menaces à peine voilées.

 

  • Extrait du courrier de Madame Touaty , à Tlemcen du 22 mai 1963.

« …Nous n’avons plus qu’une hâte : celle de partir. Des bruits circulent que les locataires ne doivent payer leurs loyers que dans le cas ou les propriétaires sont là…Le départ est proche. »

-C’est très dur d’être obligé de quitter pour toujours la maison de ses parents, le quartier de sa naissance  avec ce sentiment de déchirement et de chagrin qui ne se peut se dissiper avec le temps.

 

  • Extrait d’un Courrier de ma tante Marie Cohen , d'Oran  Tlemcen ,le 31mars 1963 

 « Très chers Alice et Armand,

Je suis arrivée à Oran, de Tlemcen, il y a deux heures…Nous sommes allés au cimetière rendre une dernière visite à nos pauvres morts abandonnés, il y avait avec nous Madame Touaty et l’oncle de Renée, Monsieur Bénichou.

De là, nous sommes allés prier le Rabb pour vous tous .Je suis arrivée à Tlemcen à l’improviste et le destin a voulu que je revois une dernière fois la maison de mes parents.

En effet, Edouard et Hélène, procédaient au déménagement des derniers objets. Edouard, le pauvre, a fait le maçon. Il a monté un mur en briques et ciment à l’emplacement de la porte et de la fenêtre qui donnent accès à l’atelier. (La maison de mes grands parents maternels et l’atelier de menuiserie communiquaient par une porte sur  cour).

Le soir même, ils ont du donner les clés au "nouveau propriétaire" pour quelques centaines de francs.

 

« Et voilà, de cette maison qui fut le berceau de nos joies et de nos peines, il ne reste plus que « des murs qui se souviennent en pleurant ».

  • "Edouard a eu beaucoup de peine, mais son courage et sa volonté de faire son devoir jusqu’au bout, l’ont aidé. Que D-ieu continue de l’aider et facilite sa tâche jusqu’au départ…Mériem (la servante de Mémé) a pleuré en voyant ce vide dans la maison et également ce vide qui se faisait autour d’elle. Elle sait qu’une vie de misère l’attend désormais en Algérie. Elle m’a dit que beaucoup de musulmans allaient partir en France pour travailler pour ne pas mourir de faim….

A Oran, ils ont créé des ‘Comités de gestion’ pour gérer ce qu’ils nomment « les biens vacants. »Ils ont commencé par les cinémas, puis par certaines entreprises comme la Source Saint Antoine à Arzew…. »

Ces lettres authentiques et bien d’autres auraient pu finir à la poubelle mais elles me sont parvenues miraculeusement ; elles avaient été mises de côté, épargnées par mes chers parents, sans doute du fait de leur forte charge historique et émotionnelle.

Je n’ai pu en prendre connaissance et en extraire certains passages, que très récemment, en triant les papiers de mes chers parents disparus.

Ces témoignages ressemblent à des centaines d’autres récits, ceux des familles juives de Tlemcen et de toutes les villes d’Algérie ou il y avait des communautés florissantes. Je comprends mieux maintenant les expressions de tristesse et de nostalgie que je surprenais parfois sur les visages de mes parents lorsqu’ils évoquaient en Métropole, notre vie à Tlemcen.

Je ferme les yeux un instant devant ces morceaux de papier froissé, devant moi Tlemcen, ville des Sources, se dévoile à nouveau, restée intacte dans mes souvenirs de gosse :  je revois la Rue de France et ses cafés remplis de gens heureux, le Marché de Tlemcen où j’accompagnais maman avec plaisir, le Grand Bassin où je jouais insouciant au ballon avec mes petits amis, le Cimetière du Rabb où nous allions régulièrement en pèlerinage, je sens l’ombre des remparts du Méchouar, je vois la Tafna se déverser en cascades sur des pierres de granit roses, je respire l’air vivifiant de la Forêt des Pins et je redécouvre une fraction de seconde les maisons de mes grands- parents, je marche enfin sur la Route des Cascades vers  l’Usine « Au Bucheron », de papa et de son frère Léon qui fut créée par mon grand père Ichoua en 1902…. Je suis dans le grand escalier de la Mémoire de Tlemcen…..

copyright PATRICK BENICHOU.

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Commentaires (1)

Lavy Benichou Lisette
  • 1. Lavy Benichou Lisette | 04/12/2015

Bonjour Patrick ! Je me permets de t' appeler par ton prénom car je t' ai connu à Tlemcen ainsi que tes 2 sœurs ( est ce exact ...) Je suis la fille de Benichou Émile le photographe de la rue de France Mes parents étaient amis de tes parents et surtout de ton oncle Léon et de ta tante Esther .Que sont devenus tes sœurs J ocelyne....? et ...., tes cousins Paul et Marcel...? La vie nous a tous eloignes les uns des autres mais les souvenirs restent .J'ai eu l'occasion d acheter un de tes livres que je viens de recevoir mais que je n'ai pas encore lu :Étoiles dans la nuit En espérant avoir de tes nouvelles je t'adresse mes bons souvenirs

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Date de dernière mise à jour : 05/11/2015