L'Ecole Juive en Algérie


Par Henri CHEMOUILLI.

Le texte ci-dessous est extrait d'un numéro spécial de "l'Algérianiste", bulletin d'idées et d'information. - n°14 - 15 mai 1981

 

Quelle était la situation scolaire des Juifs en Algérie avant l'arrivée des Français, et comment réagirent les autorités religieuses face à l'école publique. C'est ce que nous dit ici Henri Chemouilli.*

(Henri Chemouilli est l'auteur d'un ouvrage important : Une diaspora méconnue. Les Juifs d'Algérie, Paris, 1976  https://www.judaicalgeria.com/pages/une-diaspora-meconnue-les-juifs-d-algerie.html )

 

On a trop tendance à croire, sous l'influence de la littérature des conquérants de l'Algérie française, puis sous celle des injures anti-juives de la fin du dix-neuvième siècle, que les Juifs d'Algérie d'avant la conquête étaient de pauvres hères analphabètes " marchands du fil et des aiguilles " comme l'affirmait une chanson anti-juive. Il n'en était rien. Les Juifs algériens étaient souvent les hommes de confiance de la Régence, ils parlaient des langues étrangères, ils avaient des relations internationales. Peut-on croire que les cargaisons de blé envoyées à la France de la Convention par des Juifs d'Algérie étaient envoyées par des ignorants ? Que les traités et les accords signés par le dey mais préparés par " ses" Juifs dénotaient une inculture foncière ?
Les Juifs riches d'Alger envoyaient fréquemment leurs enfants en Europe et leur curiosité pour les choses du monde leur donnait une ouverture d'esprit qui n'excluait pas un attachement foncier au judaïsme. Car, pour les Juifs, l'instruction juive et le genre de vie juif étaient une nécessité évidente s'ils voulaient survivre sur la mer de l'Islam dans laquelle les chrétiens d'Afrique s'étaient déjà noyés. Juifs et Musulmans étaient bien de la même origine ethnique, tous des Berbères, mais chacun tenait à sa distanciation socio-religieuse, même si les ressemblances n'en restaient pas moins vivaces. La langue maternelle des Juifs était l'arabe, qu'ils lisaient et écrivaient couramment la plupart du temps, l'antique parler berbère ne s'étant pas maintenu chez eux, du moins dans le domaine de la Régence. Mais j'écris cela sans preuves, il faudrait une étude linguistique profonde qui séduira peut-être quelque chercheur à venir...

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Les Juifs avaient aussi leur écriture hébraïque, une cursive venue des temps anciens, qu'ils utilisaient pour leur correspondance. A la fin du XIXe siècle, quelques vieux notables signaient encore de cette cursive leurs noms au bas des actes consistoriaux,
Une remarque en passant : jamais la langue des Juifs de l'Afrique du Nord ne fut le yiddish, comme le disent parfois quelques Européens ignares qui confondent deux choses aussi différentes que le judaïsme askénaze (Allemagne) et le judaïsme sépharade (Espagne).
Dans un pays où la religion était une affirmation nationale officielle - celle de la Nation juive - et la certitude de la survie temporelle et du salut éternel, la modernisation radicale qui suivit la conquête créa un problème aussi cruel pour les Juifs que pour les Musulmans. Pouvait-on aller vers la civilisation française et le progrès de l'Occident sans devenir un " mtourné ", sans perdre ses raisons divines et humaines de vivre ? Les Juifs algériens finirent par larguer nombre de leurs raisons divines en même temps que leur parler arabe et leur costume indigène.
Dès 1832, une école française pour les jeunes Juifs s'ouvrit à Alger. Mais l'école, en ce temps, n'était pas laïque et ses maîtres ne purent s'empêcher de faire savoir que leur religion chrétienne était la plus belle et la plus vraie. Et comme ils le disaient à des gens qui savaient bien que seule leur religion était !la plus belle et la vraie les familles juives et les familles musulmanes qui les avaient imitées retirèrent leurs enfants de cette école. Chose admirable, la municipalité d'Alger entendit la leçon et, en 1837, reprit cette initiative et ouvrit en même temps une école pour les fillettes juives. Les principales villes d'Algérie suivirent cet exemple au cours des ans.

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Ces écoles eurent des fortunes diverses : elles avaient en face d'elles une concurrence redoutable : les écoles rabbiniques, le midrash (pluriel les midrashim). On y donnait, en arabe, l'enseignement juif traditionnel.
En 1858, l'Algérie française comptait treize établissements d'enseignement primaire pour les jeunes Juifs et les élèves étaient vêtus à l'européenne. Bons élèves, par ailleurs, je ne vais pas dresser de palmarès. Belle percée aussi dans le secondaire. En 1864 le lycée impérial d'Alger, qui allait devenir lycée Bugeaud, puis lycée Emir-Abd-el-Kader, comptait 495 élèves, dont 63 Juifs. Dix ans auparavant, le judaïsme algérois avait eu son premier bachelier. Quand les moyens de la famille le permettaient, le bachelier allait poursuivre en France des études supérieures. C'est ainsi que Moïse Aboulker, étudiant en médecine à Paris en 1870, alla en volontaire soigner les blessés de la ligne de feu. Le maire du Xe arrondissement l'en remercia par une lettre ; ce maire était Clemenceau.

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En 1876, le gouverneur général Chanzy vint au secours de l'enseignement officiel : soutenu par les Consistoires il décréta que les Midrashim ne donneraient plus qu'un enseignement purement religieux. Nous allons voir en quoi consistait cet enseignement.
D'abord dans l'apprentissage de l'hébreu, nécessaire pour la lecture des prières et celle du Tenakh. Le mot Tenakh est formé par les initiales des trois grandes parties de la Bible juive : Torah, la Loi, c'est-à-dire les cinq livres du Pentateuque, Neviim, les Prophètes, Ketoubim, les Ecrits. La Loi est divisée en sections, les parachot (singulier : une paracha) dont la lecture est cantilée selon le rite sépharade. Chaque samedi a sa paracha, ce qui permet de lire dans l'année le livre entier de la Torah et la lecture de la paracha est suivie de la lecture, cantilée elle aussi, d'un passage déterminé des Prophètes. Cette lecture termine théoriquement la prière, c'est pourquoi ce passage s'appelle Haphtara, la fermeture.
Cela suffisait pour la consécration de la Bar-Mitzvah, appelée " communion " en Algérie par contamination, et cela alla s'amenuisant à un point tel que le Consistoire dut organiser un examen avant de permettre au jeune postulant la lecture du rouleau saint au jour de sa treizième année.
Les élèves qui fréquentaient le Talmud Tora après leur Bar-Mitzva étudiaient le Targoum (traduction araméenne du texte biblique par Onkélos, au 1e, siècle), les Commentaires de Rachi (rabbin de Troyes au XIe siècle) ; des traités du Talmud. Mais surtout Rachi. En Algérie on vénérait Rachi. Est-ce parce qu'il était Champenois ? Je n'en sais rien.

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En tout cas, voici ce qui arriva après notre exode : les autorités de Troyes, intriguées par le nombre de " rapatriés " qui visitaient la ville et les interrogeaient sur un certain Rachi finirent par leur demander qui était cet homme qui ne figurait pas dans le dictionnaire. Et ils apprirent alors que leur ville, au XIe siècle, s'enorgueillait d'un " docteur" juif que l'on venait consulter de loin. Il y avait sur Rachi des études internationales, mais aucune en langue française. Les Troyens ne le savaient pas. Et cette gloire médiévale était l'honneur de leur ville !
Il y a une dizaine d'années, une grande manifestation culturelle judéo-française eut lieu à Troyes. On baptisa une rue Rachi, on ouvrit une synagogue Rachi, on inaugura un musée Rachi.
Et voilà pour la culture algérianiste.

Au début du siècle, l'enseignement du midrash fut supprimé mais le mot fut conservé dans le langage populaire. Le midrash, école rabbinique, rappelait trop l'école coranique, il fut remplacé par un enseignement " à la française ", baptisé Talmud Torah, étude de la Loi. C'était le même contenu que l'enseignement des midrashim mais en plus appauvri, plus rationnel, comme honteux, pour 'tout dire privé de sa saveur " arabe ".
Entre les deux guerres, le Talmud Torah avec ses instituteurs en complet-veston, sans pantalons bouffants et sans chéchias enturbannées donnait un enseignement élémentaire, pour ne pas dire misérable, à un nombre d'enfants allant s'amenuisant chaque année.
Alors le Consistoire prit souci de quelques garçons doués, pour les faire bénéficier d'une éducation plus poussée afin qu'ils devinssent des rabbins plus qualifiés que les rabbins locaux, formés sur le tas. Il fallait bien assurer la relève : on confia cette tâche à un enseignement nouveau, celui des Etz Haïm, l'arbre de vie. Mais les plus remarquables des garçons formés par Etz Haïm étaient récupérés par l'Ecole rabbinique de France, à Paris, qui en faisait des Grands Rabbins. Et ces
Grands Rabbins ne rejoignaient guère l'Algérie. Plus ils étaient remarquables, plus la métropole se les réservait. C'est ainsi que l'ancien Grand Rabbin de Paris, aujourd'hui à la retraite, était né à Médéa ou à Boghari.
Pour l'enseignement français, plus de problèmes : les enfants juifs fréquentaient les établissements officiels, s'essayant à rendre vraie cette vieille boutade : " un jeune Juif algérien est un garçon qui sort de Polytechnique et dont les parents ne parlent pas le français ".
 Puis vint la guerre, la défaite, le temps de la honte.
Après la révocation du décret Crémieux, en octobre 1940, révocation bien française, dans la droite ligne de la révocation de l'Edit de Nantes, annonciatrice - mais qui y prit garde ? - de la révocation de l'Algérie française, les Juifs d'Algérie se retrouvèrent dans la situation de 1870, mais en pire. Pire aussi pour ce qui concerne l'enseignement : enfants et enseignants furent mis à la porte de tous les établissements de l'Education nationale. Soyons cruels : la puissante organisation syndicale des instituteurs et des professeurs de France ne décida pas la moindre grève, elle n'organisa pas la moindre " manif "...
La communauté juive fit face : elle créa ses propres écoles et l'on vit s'ouvrir, dans les principales villes d'Algérie, des écoles primaires juives, des écoles secondaires juives. À Alger ce fut l'école Maimonide installée rue Emile-Maupas, dans la basse Casbah, un peu plus haut que la ravissante Bibliothèque nationale d'alors.
Signalons encore une innovation, et de taille : la création d'une école d'apprentissage, rue Léon-Roches, à Bab-et-Oued. Après le 8 novembre 1942, lorsque maîtres et élèves eurent réintégré leurs postes, toutes les écoles juives fermèrent leurs portes, sauf l'école Maïmonide - enfant chérie du Grand Rabbin d'Alger - qui ne les ferma qu'en 1948.
L'école d'apprentissage qui comblait alors une lacune importante de l'enseignement officiel ne fut pas fermée. Reprise par l'O.R.T., Organisation juive reconstruction-travail, elle prit un développement remarquable, ouvrit une filiale à Oran, une autre à Constantine et vit grossir chaque année le nombre de ses élèves. Chrétiens et musulmans y étaient admis et aujourd'hui, en France, être sorti de l'école de l'O.R.T. est une référence à ne pas négliger. La République algérienne a hérité des écoles de l'O.R.T. et de leur matériel précieux...
Quant à l'éducation religieuse, elle continuait d'être enseignée dans le Talmud Torah, en particulier dans les locaux consistoriaux. À Alger, c'était 11, rue Bab-el-Oued. À signaler que le gouvernement algérien a fait raser tous les immeubles vétustes du côté des numéros impairs de la rue, mesure heureuse qui dégage la perspective sur l'ex-place du Gouvernement et la Grande Mosquée.

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En 1951 l'ensemble des écoles du Talmud Torah d'Alger compte moins de 500 élèves. Pour une population juive de près de 30.000 âmes, c'est peu. C'est même dramatique si l'on s'aperçoit que ces élèves sont les enfants des classes les plus défavorisées de la société juive. La bourgeoisie d'Alger, avide de connaissances pourtant, refuse l'éducation juive. Le judaïsme s'étiole, la foi se perd, c'est un fait, et la situation est la même dans tout le pays. Mais cela ne vaut plus pour les années de la guerre d'Algérie où on assistera à un regain de foi. Les synagogues pleines, c'était, en des moments tragiques, l'affirmation de la vitalité de l'ancienne Nation juive.
Etre un bon Français et un bon Israélite avait été, cent ans plus tôt, la devise des partisans du progrès. En 1950 les Juifs algériens sont de bons Français, ils ne sont plus de bons Israélites. Ce qui faisait l'Israélite type du XIXe siècle, c'était la mesure, la confiance et l'amour de Dieu, la foi. Pour en arriver à Auschwitz ! La leçon avait été trop dure ! En Algérie le nombre de rabbins diminuait, la moyenne d'âge du rabbinat augmentait.
Les représentants des Consistoires régionaux étudièrent les moyens de conjurer ce déclin et conclurent à une crise de l'éducation. Puisque les meilleurs espoirs de l'éducation juive étaient détournés par les institutions de la métropole, l'Algérie devait avoir sa propre école rabbinique, elle formerait et garderait ainsi ses Grands Rabbins. Sous les auspices de la Fédération des Consistoires d'Algérie, Alger ouvrit cette école à La Bouzaréah. L'école n'eut qu'une vie éphémère, faute de moyens, faute " aux événements ". Quelques-uns de ses élèves seulement se vouèrent au sacerdoce, la métropole les récupéra.
Mais c'est de cette génération qu'est sorti l'actuel Grand Rabbin de France, René Sirat, distingué dès sa jeunesse par le Grand Rabbin de Bône, Rahmin Naouri.
Je sais bien que René Sirat est le Grand Rabbin de tous les Juifs de France mais je ne peux m'empêcher de voir dans sa promotion la fin d'un paternalisme dont le judaïsme métropolitain gratifia pendant plus d'un siècle le judaïsme algérien et comme la victoire de ceux qui, en Algérie, se promirent un jour que notre enseignement porterait ses fruits.

Henri CHEMOUILLI.

 

 

 

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