La fin d’un monde : les Juifs Séfarades II – Maghreb

La fin d’un monde : les Juifs Séfarades

II – Maghreb

Par Paul David  (10 décembre 2016)

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Dans l’article précédent, nous avions vu comment le statut de dhimmi a pu influencer la survie des Juifs en terres à majorité musulmane, bien que ce statut aie peut de chose à voir avec les premiers temps de l’Islam.

Nous commençons dans cet article l’inventaire avec les 3 pays du Maghreb: Tunisie, Algérie et Maroc qui ont abrité des communautés juives nombreuses.

La Tunisie.

Synagogue tunis

Comme pour les autres terres aujourd’hui majoritairement islamiques, les Juifs étaient vraisemblablement présents en Tunisie depuis la plus haute antiquité. Certains affirment, qu’ils s’y établirent en tant qu’alliés des Phéniciens ou du temps de Salomon ou de la fondation de Carthage.

Les premières preuves intangibles de la présence juive en Tunisie datent du IIe siècle après JC, leur présence réelle est vraisemblablement bien plus ancienne.

L’accession à l’indépendance de la Tunisie a entraîné un important exode de la population juive vers la France et vers Israël, mais de nombreux Juifs, voulant croire que le nouvel état leur ferait une place, restèrent en Tunisie.

Mais confrontés à la réalité, ces derniers finiront également par émigrer :

  • L’indépendance[1] tunisienne imposa aux Juifs de Tunisie un choix difficile et douloureux. Ils ne pouvaient plus se satisfaire d’une histoire faite par les autres en souhaitant qu’elle ne leur fût pas trop défavorable. Ils devaient choisir, pour eux et leurs enfants, le pays où ils désiraient vivre, la nation dont ils entendaient partager le destin.
  • Israël exerçait une forte attraction. Plus de vingt-cinq mille Juifs de Tunisie y ont émigré dans les années qui ont suivi la proclamation de l’État d’Israël. […]
  • La France exerçait, elle aussi, une forte attraction. […] Tous ceux qui, après la proclamation de l’indépendance tunisienne, estimèrent, pour une raison ou une autre, qu’ils ne pouvaient plus vivre en Tunisie, et qui n’avaient pas été gagnés au sionisme, optèrent pour l’émigration en France. […]
  • Nombre de Juifs ne voulaient, ni émigrer à destination d’Israël ni s’établir en France, et ils restaient en Tunisie sans avoir de décision à prendre que de ne pas en prendre – pour le moment. […]
  • La constitution adoptée par l’Assemblée Nationale Constituante, et qui entra en vigueur à dater du 1er juin 1959, a affirmé le caractère islamique du nouvel État : « La Tunisie est un État libre, indépendant, souverain : sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe, et son régime la république » (art. 1) Elle prend bien soin de préciser : « Le président de la République est le Chef de l’État, sa religion est l’islam » (art. 37). Mais en affirmant la primauté de l’islam, la Constitution n’en reconnaît pas moins aux autres confessions le droit d’exister : « La République tunisienne garantit la dignité de l’individu et la liberté de conscience, et protège la liberté des cultes, sous réserve qu’il ne trouble pas l’ordre public » (art. 6). […]

Tunisie enfants juifs

Les Juifs de nationalité tunisienne n’auraient pas dû être affectés par les multiples changements que connut le pays au lendemain de l’indépendance, dès lors que les plus hautes autorités proclamaient l’égalité de tous les nationaux devant la loi et que les textes constitutifs de l’ordre nouveau accordaient les mêmes droits à tous les citoyens quelle que fut leur religion. Pourtant, ils ne devaient pas tarder, les uns après les autres, à quitter le pays : […]

  • Les Juifs n’avaient pas à souffrir de discriminations lorsqu’il s’agissait d’accéder à la fonction publique ou d’y être promu. Dans tous les secteurs d’activité, ils durent bientôt se rendre compte que la nouvelle administration favorisait systématiquement les entreprises musulmanes, par rapport aux entreprises juives. Elles accordaient largement aux premières les licences d’importation qu’elle délivrait aux secondes comme à contrecœur. Les autorisations administratives étaient plus aisées à obtenir pour les uns que pour les autres, et il en était de même pour le concours financier des établissements de crédit. Par contre, les agents du fisc contrôlaient d’une façon plus minutieuse et plus stricte les entreprises juives que les entreprises musulmanes, et les taxaient plus lourdement. Le comportement de tous ceux qui exerçaient une parcelle de pouvoir persuadait les Juifs qu’en dépit des déclarations officielles et des lois de la République, ils ne seraient jamais traités comme leurs concitoyens musulmans. Ils prenaient alors la décision de partir et partaient dès qu’ils le pouvaient.

L’indépendance de la Tunisie s’est faite avec un minimum de combat et sous l’égide de personnalités visionnaires tel le président Bourguiba. Malgré cela, la constitution de ce pays s’est faite en privilégiant le caractère islamique de sa population et dénigrant de fait la population non musulmane, même si celle-ci voulait se considérer comme tunisienne du fait de son attachement ancestral à cette terre. Mais pour les Juifs, rester en terre (dite) musulmane, cela revenait à accepter une situation de dhimmi ou de pseudo-dhimmi. Ce qui au vingtième siècle n’était plus acceptable même dans des pays « ouverts » comme la Tunisie.

La population de la Tunisie, autrefois terre multiethnique et multiculturelle, est aujourd’hui (2011) à 99 %[2] musulmane.

Le constat fait par les Juifs de Tunisie de l’impossibilité de devenir un citoyen à part entière en pays arabe, alors que ce pays est ou était un des plus laïques des pays arabes fut encore plus clair dans les autres pays arabes.

Algérie :

Couple juif a constantine circa 1856 1858

Couple de juifs à Constantine 1856-1858   Photo  Félix-Jacques Antoine Moulin (1802 -1875) (?)

 

Studio portrait d une jeune fille juive de laghouat algerie

Studio-portrait d'une jeune-fille juive de Laghouat

Fondation Collection Musée National des Cultures du Monde (Pays-Bas)
Date: 1889

 

La guerre d’indépendance de l’Algérie fut bien plus dure. De nombreux Juifs se rangèrent du côté des combattants mais cela ne leur permit pas de rester par la suite en Algérie, terre de leurs ancêtres :

  • Le saccage[3] de la grande synagogue d’Alger le 12 décembre 1960, l’apparition sur les murs de la Casbah de croix gammées et d’inscriptions « Mort aux juifs », la profanation du cimetière israélite d’Oran et les affrontements interconfessionnels qui se déroulent dans la ville en septembre 1961 achèvent, dans la tourmente de la guerre d’Indépendance, d’ancrer les Juifs d’Algérie dans leur citoyenneté française. Depuis, le début du conflit en 1954,l’attentisme était de mise, et les Juifs n’avaient jamais été visés en tant que tels. […] Sur une population juive estimée entre 130 et 150 000 personnes en 1960, 25 000 seulement demeurent dans le pays à la fin de l’été 1962 ; ils ne seront plus qu’un millier en 1971. L’immense majorité de la population juive peine à se reconnaître dans le slogan hérité du Mouvement des Oulémas : « L’Algérie est ma patrie, l’arabe est ma langue, l’islam ma religion».

En Algérie, les Juifs avaient pu obtenir la nationalité française au XIXe siècle, et non les musulmans car une première tentative avant le décret Crémieux auprès des deux communautés juive et musulmane, avait révélé que les musulmans n’étaient pas intéressés par celle-ci.

Pendant[4] le Front populaire, Léon Blum avait tenté de lancer un projet (projet Blum-Viollette) qui aurait permis la nationalisation progressive des Algériens, ce projet fut rejeté par les colons français, le général De Gaulle a essayé de le réactiver en 1944. La maxime d’Abdelhamid Ben Badis (1889-1940) répond à ceux parmi les Algériens qui seraient tentés par ce projet est la suivante : « Le peuple algérien est musulman et fait partie du monde arabe. Ceux qui ont dit qu’il a renié ses origines, ou qu’il est mort, mentent. Ceux qui lui demandent de s’assimiler, demandent l’impossible… ».

Ainsi, l’anticolonialisme en pays à majorité musulmane est adossé à l’affirmation de l’identité musulmane des territoires qui réclameront leur indépendance, ouvrant ainsi la voie à l’exclusion et à l’exil des Juifs de ces territoires indépendamment des événements à venir en Palestine.

La population de l’Algérie est aujourd’hui (2011) à 98 %[5] musulmane.

Ancienne synagogue de sidi mabrouk constantinemaintenant mosquee 2012

Ancienne Synagogue de Sidi-Mabrouk à Constantine devenue Mosquée (2012)

Maroc :

Epitaphe en grec du pere de la synagogue de volubilis

Epitaphe en grec du père de la Synagogue de Volubilis

Le Maroc semble un pays tolérant, mais en fait la plupart des Juifs ont dû fuir aussi. Paradoxalement, c’est après avoir été reconnus comme des citoyens marocains après l’indépendance du Maroc en 1956, que les Juifs ont quitté le pays en masse, surtout après le massacre de Meknès en 1955 et la mort de Mohammed V en 1961 :

  • Pour les[6] communautés juives, l’essentiel s’est joué bien avant 1989. Certaines communautés se réclamant d’une présence continue depuis l’époque biblique ou l’Antiquité comme en Égypte, en Algérie, au Yémen ou en Irak ont disparu. D’autres se sont réduites à une peau de chagrin, leurs membres adoptant le plus souvent un profil bas plus conforme à l’attitude attendue de communautés protégées par le pouvoir politique. C’est le cas du Maroc, où une communauté forte de 250 à 300 000 membres en 1948, n’en compte plus que 17 000 en 1976 et moins de 5 000 en 1999, résidant pour la plupart à Casablanca.

Nous avions déjà évoqué, dans notre article précédent, les résultats de la dhimmitude sur la démographie juive du XVIe au XVIIIe siècle, au début du XXe siècle, l’amélioration n’est pas notable :

  • Les dhimmis[7] au Maroc sont l’archétype de l’opprimé et de l’exclu. La justice est un registre qui leur est inconnu. Tout cela est attesté dans des sources historiques juives et non-juives. […] Elles émanent de témoins directs des événements qui ont secoué les communautés juives au Maroc depuis 1862 jusqu’en 1912. Le sac du mellah (quartier juif) de Casablanca en 1907, celui de Fez en 1912 à la suite du protectorat. Massacres, incendies, viols, vols, rapts, rien ne manque. La vulnérabilité des dhimmis est telle que même Charles de Foucault, qui ne les aimait pas, a décrit leur condition à la fin du XIXe siècle en des termes qui en donnent une idée bien précise : « Les Israélites qui, aux yeux des musulmans, ne sont pas des hommes… ».

Israël fut très actif pour faire émigrer les juifs du Maroc en Israël, mais ce fut avec l’aval voir la complicité des autorités marocaines qui étaient lucides sur l’avenir des Juifs au Maroc après l’indépendance de 1956 :

  • Tant[8] que les Juifs sont plus productifs que les musulmans et leur niveau de vie était plus élevé, ils devenaient un exemple à imiter. À cette étape des analyses de la question judéo-marocaine, le prince formula un argument surprenant (à la délégation israélienne), jamais émis précédemment par un dirigeant de droite et de gauche : « Soyons réalistes, l’expérience nous a appris que dans le processus de développement de pays venant d’accéder à leur indépendance, la classe défavorisée de la population, désenchantée par les difficultés, s’attaque d’abord aux étrangers, ensuite elle s’en prend aux minorités religieuses. » Les propos du prince héritier étaient certes surprenants, non seulement par leur sincérité, mais aussi par leur troublante sincérité. Malgré la masse de déclarations appelant à l’intégration juive dans la société marocaine, quatre années après l’indépendance, alors que de fervents militants juifs embrassaient ardemment cette voie, le prince Moulay Hassan confessa qu’il n’y croyait guère. Les Juifs de son pays étaient inévitablement des candidats potentiels à quitter le Maroc et n’avaient pas, en tant que minorité religieuse, d’avenir dans la société marocaine après l’indépendance.

Le mythe[9] de l’entente judéo-marocaine est réfuté par le témoignage d’un Arabe Marocain, Saïd Ghallah, paru dans « Les temps modernes » en 1965 :

  • « Nous avons grandi. Mes amis d’enfance sont demeurés anti-juifs. Ils voilent leur antisémitisme virulent en soutenant que l’État d’Israël est la création de l’impérialisme occidental. […] Or il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que les croix gammées tapissent les murs et de tendre l’oreille pour saisir combien est ancrée dans les cœurs la haine du Juif, même dans une classe paysanne très arriérée, qui ignore ce que signifie Israël, donc qu’il y a un « conflit politique » judéo-arabe. Tout se passe au contraire comme si le Juif était cet ennemi héréditaire qu’il faut éliminer, une épine dans la plante des pieds qu’il faut arracher, un mal qu’il faut détruire ».

La population du Maroc est aujourd’hui (2011) à 99,9 %[10] musulmane.

Maroc juif meknes 1920 300x475

Maroc Juifs de Meknes 1920

Paul David.

Pour accéder aux articles associés à ce sujet:

Article:
La fin d’un monde : les Juifs Séfarades – I, le statut de dhimmi

Article:
La fin d’un monde : les Juifs Séfarades, III – De la Libye au Yémen.

 

[1] Paul Sebag : « Histoire des Juifs de Tunisie ». (p. 286 à 296)

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_de_musulmans_par_pays

[3] (Collectif Antoine Germa/Benjamin Lellouch/Evelyne Patlagean) : « Les Juifs dans l’histoire ». Chapitre de Frédéric Abécassis et Jean-François Faü: « Le monde musulman : effacement des communautés juives et nouvelles diasporas depuis 1945 ». (p. 826).

[4] Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_Blum-Viollette

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_de_musulmans_par_pays

[6] (Collectif Antoine Germa/Benjamin Lellouch/Evelyne Patlagean) : « Les Juifs dans l’histoire ». Chapitre de Frédéric Abécassis et Jean-François Faü: « Le monde musulman : effacement des communautés juives et nouvelles diasporas depuis 1945 ». (p. 816).

[7] (collectif) « L’exclusion des Juifs des pays arabes ». Chapitre de Ruth Toledano Attias : « L’antisémitisme au Maroc du début du XXe siècle ».  (p. 66)

[8] (collectif) « L’exclusion des Juifs des pays arabes ». Chapitre de Vigal Bin Nun : « La quête d’un compromis pour l’évacuation des Juifs du Maroc ».  (p. 89,90)

[9] (collectif) « L’exclusion des Juifs des pays arabes ». Chapitre de Ruth Toledano Attias : « L’antisémitisme au Maroc du début du XXe siècle ».  (p. 72)

[10] http://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_de_musulmans_par_pays

 

 

Commentaires (1)

Plfdboau
  • 1. Plfdboau | 17/01/2017
Hello. And Bye. ewewew

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Date de dernière mise à jour : 17/12/2016